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Accueil >> newbb >> Nouveau défi du 31/5/2014 [Les Forums - Défis et concours]

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Re: Nouveau défi du 31/5/2014
Semi pro
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Chers amis,

Voici 3 jours que le défi a été posté, et voici 3 jours et 3 nuits que j'y pense, sans arriver à me décider pour un récit en particulier. Plusieures histoires me trottent dans la tête. Un directeur qui a perdu le bilan important que sa secrétaire lui avait soumis. Deux amis qui se disputeent parce que l'information envoyée par l'un des 2, par e.mail, n'est jamais arrivée. Un livre que je n'arrive pas à retrouver ( hélas, c'est très fréquent ). Une copie d'élève perdue ( oh, ça aussi ça m'est dëjà arrivë )
Le petit garçon qui ne retrouve pas ses papiers. La mère qui a perdu sa liste de courses et se trompe complètement de produits.
Etc, etc...

Enfin, mon histoire, cellle de la recherche du roman inachevé...

Tous ces textes qui apparaissent et disparaissent forment la trame de nos vies, ils sont comme des clins d'œil à un passant, comme des lucioles sur l'océan. Leur sourde présence nous suit comme une ombre fidèle, la sentinelle des sentiments.

Je le cherche et le trouverai. Et même s'il disparaît, je le rechercherai.

Kalimera

Posté le : 03/06/2014 15:58
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Re: Nouveau défi du 31/5/2014
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L'Oublié



L’étrange maladie de François ne l’affligeait pas directement, elle n’affectait que la perception qu’on avait de lui. Elle ne s’attaquait pas à sa mémoire mais au souvenir qu’il laissait dans celle des autres. Après qu’on eut fait la connaissance de cet homme, en apparence, normal, il suffisait qu’on lui tournât le dos pour que plus rien ne subsistât, en soi, de cette expérience : François était oublié. Le rencontrer de nouveau c’était, de nouveau, le rencontrer pour la première fois.
François avait cinq ans lorsque sa curieuse affection cérébrale fit que sa mère l’oublia dans la rue. Il marchait à ses côtés quand soudain, sans la prévenir, le bambin s’arrêta devant la vitrine d’un magasin de jouets. La pauvre femme continua son chemin, abandonnant son fils. En perdant de vue son enfant, elle en avait perdu le souvenir et ne le recouvra jamais.
Après ce tragique abandon involontaire, la maladie de François entra dans une phase rémittente. Durant cette période, il avait été recueilli par l’Assistance Publique puis, envoyé à l’orphelinat où il y passa de longues années à espérer que sa mère vint l’y chercher. Enfin, las d’attendre celle qui n’arrivait jamais, il décida de s’enfuir.
Un jour qu’il était en promenade avec sa classe, il ralentit le pas de façon à se retrouver à la traîne. C’était le moment qu’il avait choisi pour fausser compagnie à ses camarades et à son instituteur Monsieur Delarvet. Une bonne distance séparait François du reste du groupe lorsque le garçon repéra un buisson sur le bas-côté du chemin. Étant prêt à bondir, ses jambes se détendirent mais, hélas, au même instant, Monsieur Delarvet se retourna!… François, surpris entre la route et le buisson, devint la cible facile des yeux entraînés de l’instituteur et fut instantanément capturé par le regard sévère de ce dernier… La tentative avait échoué. Anticipant l’ordre de son maître, le malheureux fuyard, tête basse, s’avançait déjà vers lui, lorsque soudain, il se sentit frappé de stupeur. Monsieur Delarvet lui avait lancé :

« Que veux-tu donc, petit vagabond?
- Mais… M’sieur… hésita François.
- Tu n’as pas le droit de suivre ma classe! Je ne suis pas responsable de toi! Sauve-toi vite! »
Bien que ce fût justement cela que François désirât et qu’il avait tout risqué pour le chemin de la liberté, il ne lui plaisait guère de s’y voir poussé contre son gré.
« Mais M’sieur Delarvet, protesta-t-il, c’est ma classe!
- Et tu connais aussi mon nom, jeune pendard! Tu nous a donc suivi longtemps! Et moi qui n’ai rien vu! »
La scène avait évidemment attiré l’attention des autres gamins qui se bousculaient autour du petit « inconnu » avec une espiègle curiosité.
« J’connais votre nom parce que j’suis dans vot’ classe! se défendit François. Demandez-le donc à mes camarades si vous n’me croyez pas!… »
Monsieur Delarvet lui rétorqua que son impertinence ne pouvait qu’aggraver son cas. Sa cause, d’ailleurs, était absurde; comment pouvait-il appartenir à sa classe puis qu’il ne l’avait jamais vu? Pourtant, comme c’était un homme juste, il consentit à demander aux élèves s’ils connaissaient cet enfant qui se réclamait d’eux.
Tous en choeur crièrent que non!
François, écrasé par cette coalition inattendue, battit en retraite sous une salve de fous rires.
Une fois seul, il s’interrogea sur sa condition avec anxiété. Était-il vraiment possible que Monsieur Delarvet et les autres enfants ne l’eussent pas reconnu? Que lui était-il arrivé? Son apparence avait-elle changé d’un coup? S’était-il subitement transformé en un monstre méconnaissable? Il plongea la main dans la poche de son pantalon pour y saisir un canif qu’il ouvrit avec précipitation, et, dans la lame miroitante du petit couteau y étudia sa réflexion… Aucun doute, c’était bien lui! Comment pouvaient-ils tous l’avoir oublié? En dépit de son jeune âge, François ne se laissa pas abattre par ce mystérieux incident. Quelque chose d’incompréhensible avait certainement dû se produire, et, si cela était, Monsieur Delarvet avait lui-même expliqué en classe que « l’incompréhensible ne se comprenait pas ». Alors à quoi bon se faire du souci? L’essentiel, c’était qu’il fût libre.
François marcha droit devant lui jusqu’à ce que la fatigue le fît se diriger vers un petit village qu’il avait aperçu au loin. Sitôt arrivé sur la place centrale, son estomac vide le guida vers une boulangerie. La boulangère était debout devant les rayons où se trouvait, savoureusement disposée, la première fournée du matin. En le voyant, la brave femme l’accueillit avec quelques mots gentils mais François n’écoutait que l’appel troublant et croustillant des pains fumants. Réalisant que son pouvoir d’achat ne lui permettait même pas de s’en offrir une miette, son esprit se débattait entre l’idée d’en mendier un morceau à la marchande et celle de « vider ces lieux » où Tantale avait dû mourir de faim, lorsque subitement, il repéra sur le comptoir un pain dodu qui, par miracle, se trouvait-là, à la porté de sa main. L’odeur du bâtard lui fit perdre la tête. Sur un ton innocent, il indiqua à la boulangère qu’il désirait une miche qu’il lui montra timidement du doigt, et, lorsque la commerçante crédule lui tourna le dos, il détala, emportant avec lui le bâtard.
Il n’alla pas très loin. Par un malencontreux hasard, un client qui était entré, lui mit la main au collet.
« Ce voyou vient de vous voler un pain! cria-t-il à la boulangère. »
François, pris en flagrant délit, ne se débattait pas et son beau pain doré lui apparaissait maintenant bien noir. Il n’eut cependant pas le temps de se lamenter sur son sort car, à son ahurissement total, il entendit la boulangère s’exclamer :
« Ah! mais vous devez vous tromper. Ce gosse n’a rien pu me prendre, il n’était pas chez moi.
- Mais comment! Je l’ai vu de mes yeux!. Je viens de l’arrêter ici-même, devant votre porte! »
Une discussion s’en suivit qui ne laissa pas d’étonner François et durant laquelle l’honnête femme maintint qu’elle n’avait jamais vu le garçon. A bout d’arguments et las de ne pouvoir la convaincre, le client relâcha le gamin, le laissant partir avec son butin. Quant à François, après cet incident, certain qu’il devait y avoir en lui quelque chose qui faisait que les gens n’arrivaient pas à conserver en eux le souvenir de son image, il décida d’en faire la preuve sans délai. En quittant la boulangerie, il se dirigea d’un pas résolu vers le premier établissement qu’il rencontra. C’était une charcuterie. S’adressant au patron, il commanda une « tranche de jambon bien épaisse », ensuite, il réclama « un de ces saucissons qui pendaient-là », dans le fond de la boutique. Le charcutier s’en fut le lui chercher mais cette fois-ci, François n’en profita pas pour décamper. Quand le pauvre homme s’en revint, il parut tout confus et s’écria :
« Mais… que fais-je donc avec ce saucisson! Je dois commencer à vieillir. Bon! Eh bien, bonjour jeune homme! Vous désirez? »
François sortit sans dire un mot. Il ne s’était pas trompé! Il était bien un être prodigieux que les gens voyaient un instant et oubliaient l’instant suivant. Une seule pensée désormais occupait son esprit : il était libre!…

Les années passèrent… L’étrange maladie de François l’avait guéri de la faim. Le jeune homme s’emparait de tout selon son envie sans que personne ne le reconnût. Le mal dont il jouissait l’avait doté d’un pouvoir extraordinaire. Pourtant, ce maudit avantage, pour l’avoir placé au dessus de la société, l’en avait puni sévèrement. François n’avait pas d’ami et les demoiselles qu’il avait rencontrées l’avaient oublié. Peu à peu, ce qui lui avait paru être un don du ciel commençait à prendre l’aspect d’une malédiction infernale. Il vivait seul et en souffrait. Il avait besoin d’une âme soeur qui ne le quittât pas, qui ne s’évanouît pas comme un fantôme dès qu’il tournait la tête. Il ne ressentait plus qu’un seul désir : se réveiller le matin aux côtés d’une douce et fidèle compagne. Que devait-il faire pour cela? Toutes les jeunes filles qu’il avait aimées lui avaient juré qu’elles ne l’oublieraient jamais mais elles l’avaient, toutes, oublié. Il avait tenté de les suivre, de les poursuivre, de leur rendre cette mémoire qu’il ne pouvait s’empêcher de leur dérober après qu’elles lui eurent ravi le coeur, mais ses efforts s’étaient avérés lamentablement inutiles.
N’en pouvant plus de solitude, François s’en fut consulter un médecin, puis plusieurs autres. Tous étaient d’accord : cette maladie n’existait pas. Le plus spécialisé d’entre eux n’avait pu que spéculer. François souffrait sûrement d’une forme virulente d’amnésie encore inconnue qu’on aurait pu classifier sous le nom d’« amnésie-miroir ». En effet, d’après ce qu’on pouvait en entrevoir, ce mal semblait être une amnésie virtuelle, l’image-miroir d’une amnésie réelle et collective. Si cette observation défiait les lois de la médecine, la théorie qui l’expliquait bafouait la raison. Probablement dû à une mutation génétique, les neurones du cerveau de François, pour communiquer entre eux, devaient engendrer des quantités d’électricité plusieurs millions de fois plus importantes que celles émises par des cellules normales. Il résultait de cet excès d’énergie accumulé au niveau du cuir chevelus, un énorme dépôt de charges électro-statiques. Ces charges créaient ainsi un champ « électro-amnésique » de courte portée mais de très haute énergie. L’effet de ce champ « électro-amnésique » sur le cerveau d’un sujet normal était une polarisation des charges électriques échangées par les neurones de ce cerveau, rompant ainsi le processus d’enregistrement de l’information reçue, entraînant irrémédiablement l’amnésie du sujet.
« …de sorte que, lui avait expliqué le savant, si ce que j’avance est exact, moi-même, en cet instant précis, suis soumis à votre « champ électro-amnésique » et ma mémoire se trouve en ce moment neutralisée. Elle ne conservera plus aucune trace de cet entretien dès que vous aurez franchi la porte de ce cabinet.
-Si votre théorie concernant cette incroyable maladie était correcte, lui avait alors demandé François, sauriez-vous m’en délivrer?
- Vous guérir serait possible; ce qui est, hélas, impossible, serait de se souvenir de vous guérir. »
Maintenant convaincu que, ni la médecine, ni la science, n’était capable de le secourir, François en conclut que seul l’oubli pourrait vaincre l’oubli et que seule sa tombe conserverait gravé sur elle un souvenir de lui.

Il contempla les flots de la Seine et, pensant à Monsieur Delarvet, il prononça :« Je vais enfin comprendre l’incompréhensible. »
Il franchit en courant la distance qui le séparait de la berge et plongea sans hésiter dans le fleuve. Son corps s’enfonça dans l’eau glauque comme une lourde pierre et disparut.
Le lendemain on le repêcha, vivant! Au fond des abysses, la Mort l’avait oublié.



FIN

Posté le : 03/06/2014 19:30
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Re: Nouveau défi du 31/5/2014
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Arielle, j'adore le principe des lettres perdues et celle d'un papa disparu à sa petite est touchant. On sent beaucoup d'émotions en filigrane.

Merci pour ta participation.

Couscous

Posté le : 04/06/2014 06:49
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Re: Nouveau défi du 31/5/2014
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Exem, ton histoire m'a emportée au coeur de la vie de ce pauvre François et l'explication scientifique était impressionnante. Belle idée ! Personne n'aimerait être touché par ce mal étrange. Il devient donc immortel et solitaire à jamais. Cruel destin et magnifique histoire.

Merci

Couscous

Posté le : 04/06/2014 07:26
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Re: Nouveau défi du 31/5/2014
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Bonjour EXEM !

J'ai lu ta nouvelle avec tant d'intérêt que j'ai failli rater ma station de métro ! Heureusement, j'ai eu juste le temps de finir l'histoire avant d'aller travailler. Si j'avais dû attendre toute la journëe pour connaître le sort du pauvre François, j'aurais été morte d'impatience ! Tu es aussi bon écrivain que grand poète ! Bravo !

Dans cette histoire, le texte ne disparaît pas, c'est le souvenir qui disparaît. Si l'on considère la mémoire comme un livre dont les souvenirs seraient les chapitres, on touche , par l'amnésie, à l'effacement de la personne. Quel grand théme !

Attention, je sens que mes souvenirs s'estompent.... Ah....h...h..a.h.a.hhhhhh

Où suis-je ?

Kalimera

Posté le : 04/06/2014 11:59
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Re: Nouveau défi du 31/5/2014
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@Couscous et Kalimera,
Pas de plus grande joie et de récompense pour moi que de vous avoir fait passer un bon moment de lecture. Vous mes chères amies toujours aussi gentilles dans vos commentares.

Posté le : 04/06/2014 16:06
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Re: Nouveau défi du 31/5/2014
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Salut,
Kalimera, je n'avais vraiment pas pensé à ce défi dans un tel sens que "les sans papiers". C'est très original et bien trouvé ; tu as poussé la définition de ton défi dans ses derniers retranchements, vraiment bien joué !

Couscous, ton second texte et ton essence du bonheur m'a vraiment intrigué et j'aime bien cette fin.

Arielle, très touchante lettre que voilà (dommage pour le prénom russe mais Shakespeare, on ne peut s'en plaindre) et, merci pour le "je ne le crois", tu as raison, il peut porter à confusion.

Exem, la chute de ton poème m'a vraiment bien fait rire et je trouve que tu nous as trouvé une fin magnifique qui convient parfaitement pour ce second texte : "la mort l'avait oublié", j'adore !

Voilà, j'ai été très inspiré par ce défi et j'ai pondu un second texte:

Valkyrie

Les alizés balayèrent le lac et sa main délicate, animée par la brise, glissa le long de son épaule nue ; une caresse ; un frisson ; son dos humide se courba, se recroquevilla dans un geste succinct mais d’une violence inouï. Les feuilles frémissantes se turent et, l’espace d’un instant, seul son souffle sauvage fit écho sur le lac infini. De son bras tatoué « Valkyrie », elle le repoussa et son corps las s’étala sur l’herbe sèche. Elle retira sa chemise et s’élança furieuse dans l’eau trouble. Le courant glacial saisit sa peau de velours, la compressa et elle se sentit étouffer sous l’étreinte glaciale du lac mais elle continua de s’enfoncer dans le cœur du lac. « Ils me méprisent, pensa-t-elle ; mais ils abhorrent mépriser et c’est pour cette raison qu’ils ne désirent que mon départ. Ils crachent, maudissent, calomnient, humilient mais haïr est l’essence même de leur triste nature. Ils se détestent les uns et les autres et, par peur de leur propre tribu, délestent leurs pauvres sentiments sur moi. ».

Depuis la berge, il l’admirait de loin et relisait les lettres noircies sur son dos : « Souviens-toi de tes maux, ne les oublies jamais. Ils sont encrés sur ta peau, ta chair, ton sang ; tu ne les vois pas en permanence, mais, lorsque tu te retournes, ils sont là. N’oublies pas, tu es Juliette Petrovski mais ton nom n’est qu’un artifice qui dissimule tes mémoires dans ton corps ancrées. Tu es une Valkyrie et un jour, tu renaitras de la guerre. ».



La tribu s’était réunie autour du patriarche et monarque qui feuilletait sèchement le papier glacé du journal immobilier. « M’man, tu peux me passer un peu de fric, je dois emmener la Mercedes au garage. ». Un regard assassin s’abattit alors sur le visage enjoué de Gabrielle qui se pétrifia de peur ; elle détourna son regard vers la figure rassurante de sa mère, incapable de soutenir les yeux injectés de sang de son autocrate de père. « Tu vas encore allez voir le garagiste ? J’ai toujours su que tu ne serais qu’une pute, ma fille. J’espère qu’il prendra soin de tes rejetons car n’espère pas venir me supplier la moindre pièce pour ces bâtards. ».

La serveuse apporta la viande saignante du paternel et la table se plongea dans un silence oppressant ; son couteau déchira le steak en deux et l’assiette se gorgea de sang. Après quelques bouchées, il s’essuya goulument la bouche et jeta la serviette sur la poitrine de sa femme. « Et donc, vous travaillez dans quoi Juliette ? ». Son regard était insistant, perçant, meurtrier et, dissimulées sous la table, les jambes de la jeune femme tremblaient frénétiquement, mus par une terrible crainte, la même crainte que le reste de la tablée.

« J’étudie encore. Je suis en train d’écrire une thèse sur le silence dans la littérature et sur la… ». Le père, sans l’écouter, se replongea dans son plat et ignora son discours ; elle poursuivit vainement ses paroles mais, dès que la voix stridente de la de la jeune femme incommoda son repas, le patriarche fit crisser ses couverts contre l’assiette blanchâtre. « A votre âge, seul le travail vous paraitra gratifiant, fit-il entre deux puissantes mastications. Mon père vendait des clopes de contrebande aux dockers ; moi, j’étais agent de… ». Joseph roula des yeux et laissa divaguer son esprit au-dehors ; une fois de plus, le discours de son père s’étalerait interminablement et personne ne l’arrêterait dans son flot de souvenirs ingrats.
« J’étais agent de ce que l’on appelait les « autres », ceux que l’on avait choisi d’écarter de la société. J’avais embauché tous les difformes et les monstres de mon quartier et l’on paradait dans toute la ville avec notre spectacle. Je ramassais un gros paquet, eux leur part, et ils étaient heureux ainsi. Avec le temps, j’ai vu plus haut, je suis passé aux comédiens, puis aux acteurs, je me nourrissais de leurs désirs et de leurs porte-monnaie. Maintenant, je fais de l’immobilier, peut-être qu’un jour je serais producteur ou courtier ou je ne sais quoi. Mais vous, vous être comme mon fils, vous vous nommez intellectuels, un bien joli mot pour décrire la fainéantise. Il faut savoir être intelligent et il faut savoir travailler ; les gens comme vous se complaisent sur leur savoir et n’en font rien si ce n’est du vide. Croyez-moi. ».

Joseph voulut serrer sa main mais elle la retira vivement ; un sentiment d’humiliation l’envahissait et le patriarche ne désirait que son départ, que son abandon, sa défaite. « Un jour, vous comprendrez que penser n’a jamais nourri le peuple ; le peuple a besoin de pain et il est trop inculte pour votre beau savoir ; le peuple a besoin de mensonges. Dîtes-lui qu’il doit travailler pour être heureux et il le fera ; dîtes-lui qu’il doit penser et il se révoltera. Le savoir, cela n’apporte que du malheur. Trouvez-vous un travail ou quelqu’un de plus fortuné que mon fils qui pourra entretenir vos besoins et vos désirs. Regardez ma femme, elle est fainéante mais elle m’a épousé moi. ».


Sur le parking du restaurant, elle s’était allumé une cigarette ; elle écrasa son mégot de même que le père réduisait son fils à un sous-être. « Tu me ramènes une telle pute à table ? Regarde-la habillée comme un homme avec sa chemise et son jean : tu veux une camionneuse ou une femme sous ton toit ? Tu n’es qu’un idiot, fils. Cette femme-là, elle te trompera et chez qui viendras-tu pleurer ? Tu es comme ta sœur, un incapable. Qu’ai-je donc fait pour vous mériter ? Regarde-la avec ses tatouages sur les bras et les épaules, tous ces mots vulgaires écrits sur son bras. Valkyrie… Tu veux une femme ou un roman quand tu te couches le soir ? Sa peau noircie à l’encre ne t’apportera rien d’autre que des idioties. ». Il se taisait et laissait son père humilier Juliette. Cette scène s’éternisa et elle engloutit une autre cigarette, puis une cinquième, une huitième…

La mère fit alors claquer ses talons sur l’amer béton, trottina jusqu’à elle et lui adressa ses premiers mots : « Juliette, où habitez-vous ? ». Elle lui répondit qu’elle logeait un maigre appartement dans les quartiers nord, juste après le quartier des artistes. « Le quartier nord. [C’est un quartier peu cher]. Je m’en doutais lorsque j’ai vu vos habits, vous n’êtes pas quelqu’un qui se soucie de son apparence, c’est certain. J’aurais justement besoin… ». Elle cessa d’écouter la matriarche à l’issu de cette dernière réplique. Au fil du repas, elle l’avait érigée en victime mais, derrière son silence, seul la médisance régnait. Gabrielle héla alors sa mère qui interrompit ses paroles et accourut en direction de la Mercedes argentée.


Lorsqu’elle revint sur la berge, Joseph était encore allongé et n’osait la regarder. « Pourquoi est-ce que tu ne m’as pas défendu lorsque ton père m’a insulté. Tu n’es qu’un lâche, tu es pire qu’eux ! Tu te laisses rabaisser depuis tout ce temps parce que tu n’as même pas la force de les haïr. Tu te caches derrière eux, ils te protègent et, en contrepartie, lorsque les victimes leur manquent, ils délestent leur trop plein de haine sur toi. Hier, lorsque ta sœur m’a appelée, je croyais qu’elle s’excuserait ou qu’elle compatirait mais elle a continué le ballet de dégout. Je lui ai raccroché au nez et t’ai demandé de la rappeler. Tu n’as rien fait et, aujourd’hui je comprends. Tu fais partie intégrale de leur tribu, tu es comme eux. Peut-être que tu m’aimes, mais qui haïras-tu si ce n’est mes amis, ma famille, nos enfants. Tu crois ne pas être comme eux ; tu te trompes. Tu es un membre de leur tribu. ».

Il n’osa parler et elle soupira : elle avait vu juste. Elle se retourna et s’apprêta à partir lorsqu’il l’interpella : « Ton tatouage, il a disparu. Ton dos, il n’est plus fait que de peau lisse et blanche. ».

« Souviens-toi de tes maux, ne les oublies jamais. Ils sont encrés sur ta peau, ta chair, ton sang ; tu ne les vois pas en permanence, mais, lorsque tu te retournes, ils sont là. N’oublies pas, tu es Juliette Petrovski mais ton nom n’est qu’un artifice qui dissimule tes mémoires dans ton corps ancrées. Tu es une Valkyrie et un jour, tu renaitras de la guerre. ».

« C’est parce que je commence une nouvelle ère loin de toi, je ne suis plus Juliette Petrovski, je ne porte plus d’histoires ni de souvenirs, je commence une nouvelle ère loin de ce que je suis. Je n’ai plus besoins de ces mots, plus besoin de mon passé. Je suis une Valkyrie et, aujourd’hui, je me relève après le combat, je marche entre ces corps prodigués qui jadis m’appartenaient et je m’élance vers l’ivresse du vin et de l’hydromel, je m’élance vers une nouvelle vie. ».

Posté le : 04/06/2014 17:35

Edité par alexis17 sur 05-06-2014 19:40:41
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Re: Nouveau défi du 31/5/2014
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Alexis, j'avais déjà entendu parler de Valkyrie mais n'en savais que peu sur elles. Je suis allée interroger mon ami Google.
C'est une nouvelle intriguante, avec des personnages forts (le patriarche est cru !).

Le défi de Kalimera nous a tous fortement inspirés. On attend tout de même sa production, en espérant qu'elle ne s'efface pas cette fois !

Merci à tous !

Couscous

Posté le : 04/06/2014 19:26
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Re: Nouveau défi du 31/5/2014
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Alexis,
Ta 2ième nouvelle m'a encore plus impressionnée que la première, et ce n'est pas peu dire !
Tu écris remarquablement bien. Tes personnages sont réalistes et bien décrits.
J'ai beaucoup aimé l'effacement du tatouage qui est le signe de la renaissance de Juliette. Tu as été vraiment inspiré par le thème du défi et tu en as fait une création très originale.

Amitié,

Kalimera

Posté le : 05/06/2014 19:27
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Re: Nouveau défi du 31/5/2014
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Merci beaucoup Kalimera et Couscous.
C'est vrai que j'ai été vraiment inspiré par ton défi. Au départ je me demandais ce que j'allais bien pouvoir écrire, je me disais que je ne trouverai jamais mais j'ai poussé au fond de mon imagination et j'ai trouvé non pas un, mais deux textes.

Posté le : 05/06/2014 19:39
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Par une aquarelle de Tchano

Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui bat d'une aile à dessiner
Qui bat d'une aile à rédiger
Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui dit les mots d'anciens poètes
Les couleurs d'une boîte à crayons
Il souffle des mots à l'estrade
Où il évente un émoi rose
A bord de ce cahier volant
Les animaux font des discours
Et les mystères vous font la cour
A bord de ce cahier volant
Un âne triste monte au ciel
Un enfant soldat dort la paix
Un enfant poète baille à l'ourse
A bord de ce cahier volant
Vénus éteint la douce brune
Lune et clocher vont bilboquer
L'eau le soleil sont des amants
Les cages aux oiseux sont ouvertes
Les statues font des farandoles
A bord de ce cahier volant
L'hiver soupire le temps passé
La porte est une enluminure
Les croisées des lanternes magiques
Le plafond une aurore polaire
A bord de ce cahier volant
L'enfance revient pousser le temps.
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