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Roger Martin du Gard
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Le 23 mars 1881 à Neuilly-sur-Seine naît Roger Martin du Gard

écrivain français mort, 77 ans, le 22 août 1958 à Sérigny dans l'Orne. Il est lauréat du prix Nobel de littérature de 1937
Peintre des crises intellectuelles et sociales de son temps, Jean Barois, 1913, il dressa dans les Thibault 1922-1940 le tableau d'une famille française au début du XXe siècle. Au théâtre, il collabora à la création du Vieux-Colombier, le Testament du père Leleu. Il a laissé un ouvrage inachevé, Souvenirs du lieutenant-colonel de Maumort, ainsi que son Journal. Prix Nobel de littérature 1937.

Martin du Gard occupe dans l'histoire du roman français de la première moitié du siècle une place importante, et assez particulière dans la mesure où, plus traditionnelle que novatrice, son œuvre a intéressé l'avant-garde littéraire en même temps qu'elle a touché le grand public. Partageant avec quelques autres entreprises romanesques la faveur des lecteurs qui cherchent à retrouver leurs habitudes, consacrée par le prix Nobel en 1937, elle a pourtant été adoptée dès le départ par les milieux de La Nouvelle Revue française, principale force novatrice de l'époque. La critique contemporaine a souvent conclu à l'anachronisme, donc à la sous-estimation de l'œuvre, et, avec une modestie surprenante, l'auteur lui-même s'est trouvé tenté de ratifier ce jugement. Cependant, dans la Bibliothèque de la Pléiade, où il est un des rares représentants de cette tradition romanesque tardive à figurer, le préfacier, qui est Albert Camus, ne craint pas de dire qu'au moment où Roger Martin du Gard commence à écrire, au début du siècle, il est peut-être le seul et, dans un sens, plus que Gide ou Valéry à annoncer la littérature d'aujourd'hui, pour conclure : il est notre perpétuel contemporain.
Très tôt, Roger Martin du Gard se montre plus passionné par la littérature que par les études. La découverte de Guerre et Paix l'oriente vers le roman de longue haleine, à personnages nombreux et à multiples épisodes. Après le baccalauréat, il entre à l'École des chartes où il reçoit une solide formation d'historien. À la fin de ses études, il se marie et, avec l'aide de ses parents, il peut se consacrer entièrement à ses projets d'écrivain. Après de longs efforts avortés, il publie Devenir ! 1909, le roman d'un raté pour exorciser sa hantise de l'échec. Puis, pendant trois ans, il travaille à Jean Barois, la fresque d'une vie entière à travers laquelle il intervient dans les grands débats d'idées de son temps – le conflit de la religion et de la raison, l'affaire Dreyfus et les intellectuels –, mais il met aussi au point une nouvelle forme de récit : le roman est découpé en scènes dialoguées, comme dans une pièce de théâtre. G. Gallimard édite le livre en 1913 et l'auteur se lie d'amitié avec le groupe de la N.R.F., Gide, Schlumberger, Copeau. Celui-ci représente avec un grand succès au Vieux-Colombier le Testament du père Leleu, farce paysanne écrite avec beaucoup de verve aussitôt après le roman.

Sa vie

Né à Neuilly d'une famille de magistrats et de financiers, après ses études secondaires, il fut élève au lycée Condorcet et peut consacrer sa vie à la littérature, Fénelon, Janson-de-Sailly – et un échec à la licence ès lettres –, Roger Martin du Gard est admis en 1903 à l'École des chartes, dont il sort, en 1905, archiviste-paléographe, avec une thèse sur les Ruines de l'abbaye de Jumièges. En 1906, l'année de son mariage et d'un séjour de plusieurs mois en Afrique du Nord, la lecture de La Guerre et la Paix ayant éveillé sa vocation de narrateur, il entreprend un roman en plusieurs volumes, Une vie de saint, minutieuse biographie d'un prêtre. Il ne parvient pas à l'achever, et, très ébranlé par cet échec, il consultera en 1908 divers psychiatres et neurologues. À la fin de l'année, il écrit d'un seul jet, à Barbizon, son premier roman, Devenir. L'année suivante, il commence un autre roman, Marie, qu'il pousse assez loin, mais abandonne et détruit.
Il a une vocation précoce d'écrivain, dont il a pris conscience en lisant le roman de Léon Tolstoï, Guerre et Paix. Pour attendre d'affirmer sa vocation de romancier, il entreprend des études de lettres mais échoue à la licence. Il décide alors de tenter le concours de l'École des chartes et obtient avec succès le diplôme d’archiviste paléographe en présentant une thèse sur l'abbaye de Jumièges. Il se marie avec Hélène Foucault en 1906, et en 1907 ils ont une fille : Christiane. Lors de leur voyage de noces, il commença à écrire un roman Une Vie de saint.

Les débuts

La publication de son roman Jean Barois en 1913 lui permettra de se lier d'amitié avec André Gide et Jacques Copeau. Dans l'étonnant roman dossier qu'est Jean Barois, R. Martin du Gard ne cherche pas à démontrer. Il n'émet aucun jugement, il ne condamne pas, il n’absout pas : il décrit avec une volonté d'objectivité l'évolution de la religion contemporaine avec le modernisme qui semble en saper les fondements ou la séparation des Églises et de l'État en 1905.

Avec ses documents authentiques ou fictifs qui s'y trouvent insérés, la seconde partie constitue aussi la première représentation littéraire de l'Affaire Dreyfus et du procès Zola qui lui est lié. De la même façon qu'elle est aussi une des premières représentations littéraires de la crise moderniste. Charles Moeller oppose le Jean Barois de Roger Martin du Gard à l'Augustin de Joseph Malègue dans Augustin ou le Maître est là, un peu comme Victor Brombert. Pour le critique américain, le retour à la foi d'Augustin n'est pas un retour soumis au bercail, "is not a submissive return to the fold," mais une reconquête durement remportée à travers la souffrance et la lucidité a reconquest hard won through pain and lucidity, et qui n'est pas une abdication de l'intelligence.
Moeller pense que la foi avec laquelle renoue Jean Barois est du fidéisme.

Pour le théâtre, il écrit, Le Testament du père Leleu, farce paysanne en 1913, qui semble avoir inspiré G. Puccini pour la composition de son opéra Gianni Schicchi. La mise en scène de cette farce par Jacques Copeau qui venait alors d'ouvrir le théâtre du Vieux-Colombier marque le début d'une amitié très forte, grâce à laquelle Martin du Gard envisage la réalisation de pièces satiriques dans le cadre d'une Comédie nouvelle dont il développe une première vision. Ces perspectives ne connaissent pas un aboutissement, cependant, en raison des refus successifs qu'oppose J. Copeau aux propositions et essais de RMG. Celui-ci revient alors vers le roman.
Après la Première Guerre mondiale, en effet, Roger Martin du Gard conçoit le projet d'un long roman-fleuve, ou roman de longue haleine dont le sujet initial s'intitule deux frères. De fait, le roman en huit volumes ensuite intitulé Les Thibault va l'occuper des années 1920 à 1940, date de publication du dernier volume, Épilogue. De nombreux souvenirs d'enfance vont marquer cette saga notamment quand, entre 1890 et 1895 il habita Maisons-Laffitte dans une maison de l'avenue Albine au no 26 qui porte actuellement une plaque gravée de marbre blanc sur un des deux piliers du portail. À travers l'histoire de Jacques et Antoine Thibault qui sont liés à la famille de Fontanin, le romancier fait le portrait d'une classe sociale, la bourgeoisie parisienne, catholique ou protestante, universitaire, mais aussi en révolte dans le cas de Jacques Thibault, apprenti écrivain qui découvre le socialisme. Conçus comme une conclusion à une œuvre dont la réalisation menaçait de durer trop longtemps, les deux derniers volumes sont consacrés à la disparition des deux héros et mettent l'accent sur la Première Guerre mondiale.
L'Été 1914 décrit la marche à la guerre que ne peuvent empêcher ni les socialistes, ni les autres groupes pacifistes : révolutionnaire de cœur, Jacques Thibault ne saura que se sacrifier en lançant sur les tranchées un appel à la fraternisation des soldats allemands et français.
Racontant la lente agonie d'Antoine Thibault gazé pendant le conflit, Épilogue évoque la marche à la paix et s'interroge sur les propositions du président Wilson qui aboutiront à la création de la Société des Nations.

Départ de Paris

Il décide de s'installer à la campagne pour se mettre dans les meilleures conditions de travail : il vit d'abord dans le Cher, puis à Clermont, dans l'Oise, enfin au château du Tertre, à Bellême, Orne, qu'il achète en 1925 et où il mourra. De 1910 à 1913, il écrit son premier grand livre, Jean Barois, qui lui vaut l'attention et l'amitié des dirigeants de La N.R.F., Jean Schlumberger, André Gide, et aussi Jacques Copeau. Car le roman qu'est Jean Barois emprunte sa technique au théâtre, et Martin du Gard écrit peu après une farce paysanne, Le Testament du père Leleu, que monte le théâtre du Vieux-Colombier au début de 1914. À son retour de la guerre qu'il fera dans les services de l'intendance, il s'enferme à Clermont où il va accumuler notes et plans pour le nouveau roman, "l'histoire de deux frères, deux êtres de tempéraments aussi différents, aussi divergents que possible, mais foncièrement marqués par les obscures similitudes que crée, entre deux consanguins, un très puissant atavisme commun " : Les Thibault. Pendant dix-sept ans, de 1920 à 1937, le plus clair de son temps sera consacré à cette vaste entreprise qui l'éloignera presque constamment de Paris. Paraissent successivement Le Cahier gris et Le Pénitencier en 1922, La Belle Saison en 1923, La Consultation et La Sorellina en 1928, La Mort du père en 1929. De 1929 à 1930, Martin du Gard travaille au tome suivant, L'Appareillage, mais son abandon amène dans l'œuvre une longue interruption. C'est en 1936 seulement que paraissent d'un coup les trois tomes de L'Été 1914, suivis, en 1937, par Épilogue. C'est la fin des Thibault. Entre-temps, il avait écrit une second farce paysanne, La Gonfle en 1924, une nouvelle, Confidence africaine en1931, un drame en trois actes, Un taciturne 1932, une suite de tableaux campagnards, Vieille France en 1933, cruelle évocation d'un village normand.
Le prix Nobel de 1937 fut l'occasion d'un tour d'Europe : Suède, Danemark, Allemagne, Autriche ; et 1939 sera l'année d'un grand voyage aux Antilles et dans le golfe du Mexique. L'invasion allemande le trouve dans sa propriété du Tertre, qu'il abandonnera pour se réfugier à Nice, et c'est là qu'il entreprend son dernier roman, laissé inachevé, Souvenirs du colonel de Maumort. La mort d'André Gide, une correspondance considérable où les problèmes de la technique romanesque sont fréquemment abordés témoigne de leur amitié lui inspire, en 1951, un petit volume de souvenirs ; et, pour l'édition de la Pléiade de 1955, il rédige les Souvenirs autobiographiques et littéraires, qui portent en épigraphe : "Faire ressemblant est la seule excuse qu'on ait de parler de soi."
Il a voulu s'effacer dans son œuvre. Le style doit se faire oublier, pense-t-il ; il doit être la vitre la plus transparente entre le regard du lecteur et la réalité vue par le romancier, et qui n'est ressemblante que si, de l'auteur au modèle, aucune interférence ne se produit. Martin du Gard a le sentiment qu'il ne peut faire vivre Jacques ou Antoine Thibault qu'en s'écartant de leur chemin. Mais il est clair qu'un tel projet constitue un témoignage sur la nature de l'homme qu'il tente de mettre entre parenthèses. Modestie littéraire, tendance à la sous-estimation de soi dans l'apparence maintenue de la sérénité, acharnement au travail, sacrifice de la vie et des relations à l'œuvre : autant de traits qui font soupçonner une sorte de thérapeutique ; autant de moyens pour diminuer la pression d'une personnalité fortement égocentrique, d'un tempérament nerveux tyrannique, une obsession de la mort, de la maladie, de la souffrance physique anormalement développée. Ce n'est donc pas sans raison que l'écrivain tente de s'oublier dans l'œuvre. Mais y parvient-il ? Décrire le monde comme si l'on n'était pas soi : la réussite d'un tel projet, excellente comme thérapeutique, en limiterait singulièrement la portée. L'intérêt et l'actualité de l'œuvre viennent, au contraire, de la tension entre la tentative objective de l'art et une confidence, un engagement sous-jacent.
En 1930 paraît Confidence africaine, une histoire d'inceste.Ce livre joue un rôle dans le roman épistolaire de Katherine Pancol,Un homme à distance en 2002.

C'est en 1937, juste après la publication de L'Été 1914, que R. Martin du Gard se voit attribuer le prix Nobel de littérature.

Les années de la guerre

Il passe ensuite une majeure partie de la guerre 1939-1945 à Nice, où il prépare un roman resté inachevé, les Souvenirs du lieutenant-colonel de Maumort, qui sera publié à titre posthume dans une édition procurée par André Daspre.
Soutenue par l'engagement d'un groupe d'admirateurs, la publication de ses œuvres posthumes complexifie sa figure d'écrivain. De nombreux textes posthumes vont faire apparaître Martin du Gard comme un styliste spontané, attentif aux autres, parfois jovial. Commencé pendant la Première Guerre mondiale, son Journal décrit une vie familiale parfois difficile, raconte les réussites de l'amitié, fait la revue critique des textes contemporains et permet d'approcher la vie littéraire de l'époque : précédé de souvenirs, il a été publié par C. Sicard sous la forme de trois gros volumes. Ce sont également les joies de l'amitié ainsi que les aléas de la vie littéraire autour de la Nouvelle Revue française que mettent en lumière les très nombreuses lettres regroupées désormais dans de très intéressants volumes de correspondances, avec André Gide, avec Jacques Copeau, avec Eugène Dabit, avec Georges Duhamel, avec Jean Tardieu, à côté d'une Correspondance générale en dix volumes.
Des nouvelles figurent aussi parmi les posthumes La Noyade intégré au volume du Lieutenant-colonel de Maumort, Genre motus : elles s'inscrivent dans la continuité de celles que l'écrivain avait publiées de son vivant Confidence africaine.
Martin du Gard fait toute la guerre en temps que sous-officier dans un groupe automobile. Pacifiste, proche de R. Rolland, il passe ces années-là dans un état de révolte permanent. La paix revenue, il écrit l'histoire de deux frères de tempéraments aussi différents que possible mais marqués par un très puissant atavisme commun. L'histoire des Thibault, située de 1904 à 1918 est racontée dans un roman-fleuve en huit volumes. Les trois premiers paraissent en 1922-1923 : le Cahier gris et le Pénitencier sont surtout centrés sur l'adolescence difficile de Jacques, en révolte contre son père, un grand bourgeois conservateur ; dans la Belle Saison, Jacques réussit le concours de l'École normale, son frère Antoine devient un grand médecin. Trois volumes suivent en 1928-1929 : la Consultation est le récit d'une journée de travail d'Antoine ; dans la Sorellina, Antoine recherche Jacques qui a disparu ; la Mort du père est rapportée avec une grande intensité dramatique. En 1936, l'Été 1914 explique l'engrenage des événements qui a rendu la guerre inévitable ; alors qu'Antoine monte au front, Jacques, qui a lutté jusqu'au bout pour la paix, est tué dans une tentative suicidaire d'arrêter les combats. Le romancier, qui a voulu rappeler « la pathétique leçon du passé », reçoit le prix Nobel en 1937. Le cycle s'achève dans Épilogue en 1940 avec la mort d'Antoine, gazé, le jour de l'armistice. R. Martin du Gard a remarquablement réussi à analyser en profondeur ses personnages, à suivre la formation et le développement de leur personnalité mais en inscrivant leur destinée dans l'histoire générale de leur temps.
Parallèlement, il a écrit des œuvres très différentes. La Gonfle en 1928 est une sombre farce paysanne pour laquelle il a inventé une langue mêlée de patois divers, d'une grande force poétique. La nouvelle Confidence africaine en 1931 raconte l'inceste entre un frère et une sœur et, la même année, il fait jouer par Jouvet Un taciturne, la tragédie d'un homme qui se découvre homosexuel ; ces deux sujets, également scabreux, sont traités avec un tranquille insouci de la morale, Gide afin de présenter comme banals des comportements jugés aberrants. Une autre nouvelle, Vieille France en 1933, est formée de croquis villageois qui sont une satire sans pitié de la race maudite des paysans.
En 1940, devant l'avance allemande, sa femme et lui quittent la Normandie pour gagner Nice, où ils restent jusqu'à la Libération. Il a bientôt l'idée d'un vaste roman, présenté comme les souvenirs rédigés par un colonel retraité, né en 1881, comme l'auteur dans son château occupé par les Allemands. Il ne pourra achever son livre, gêné surtout par l'ampleur du projet. Mais il a assez avancé la rédaction de nombreux chapitres sur les années de formation de personnages, sur le temps de l'Occupation pour souhaiter leur publication en l'état : ce sera le Lieutenant-colonel de Maumort en 1983. Cette œuvre monumentale devait accueillir les expériences de toute la vie de l'auteur, affirmer des valeurs morales et intellectuelles que deux guerres monstrueuses semblaient avoir anéanties. Mais ces problèmes apparaissent à travers l'histoire de personnages qui ont leur propre logique et sont fortement caractérisés. R. Martin du Gard a toujours refusé de participer aux débats littéraires et politiques par des articles. Par contre, dans les milliers de lettres qu'il a écrites et son Journal, 3 500 pages de 1919 à 1949, il a engagé avec ses correspondants – ou avec lui-même – des discussions passionnées sur tous les grands problèmes de son temps, avec toujours la même exigence de lucidité. Ses Souvenirs autobiographiques et littéraires en 1955 donnent une idée précise de sa formation intellectuelle et de sa conception d'une littérature objective.
L'œuvre a été la grande affaire de sa vie : l'auteur a pu s'y consacrer librement et s'est efforcé de faire le vide et le silence à son profit.

Une vie d'écrivain, L'œuvre, ses registres et ses techniques

Il va de soi que tout n'y est pas également représentatif. L'œuvre dramatique est savoureuse, elle s'inscrit dans la tradition d'un naturalisme assez cru qui se souvient des fabliaux, mais elle n'a pas grande portée, Un taciturne va plus loin, mais les préoccupations qu'il éclaire sont marginales dans l'ensemble. C'est sur le roman que l'auteur joue sa vraie partie. Mais Devenir, "mauvais roman de jeunesse ", dit-il lui-même, ne nous intéresse qu'en fonction des livres futurs, et parce que ce portrait d'un écrivain raté est, au seuil de l'œuvre, l'aveu d'une vocation et une sorte d'exorcisme. Les sombres couleurs de Vieille France appartiennent sans doute à la vision de l'auteur, mais rien n'y dit sa pensée, ses inquiétudes. Par contre, l'admirable Confidence africaine appartient, comme La Baignade, récit non moins admirable qui s'insère dans les Souvenirs du colonel de Maumort, et comme le récit inséré dans la Sorellina, à la veine de ces œuvres courtes, aérolithiques, que l'on pourrait croire d'un autre écrivain, et l'auteur les attribue parfois à l'un de ses personnages, parce que l'affleurement de la confidence s'y fait plus sensible. Ce sont pourtant là des hors-d'œuvre, l'ambition de Martin du Gard étant évidemment d'associer éléments internes et éléments externes dans l'architecture la plus complète, la plus complexe, et aussi la plus claire.
De cette ambition, Les Thibault sont l'exemple le plus imposant. Mais Jean Barois ne doit pas être oublié. Techniquement, ce roman écrit dans le style du théâtre, entre les dialogues, il n'y a que des raccords descriptifs ou narratifs analogues à des indications de mise en scène témoigne d'un souci de renouvellement et d'expérimentation formelle ; et la subordination du récit à la scène, de l'intérieur à l'extérieur, la réduction de la perspective au champ du présent situent la recherche sur un plan de modernité. Mais cette technique objective est ici l'expression d'une problématique morale. Le héros rencontre, à l'occasion de l'affaire Dreyfus, le conflit de la religion et de la science, de la raison et de la foi. Discordance trop visible pour n'être pas consciente ; tout se passe comme si l'auteur avait tenté de compenser par l'extériorité de la diction l'intériorité des choses dites ou suggérées. Inversement, les Souvenirs du colonel de Maumort choisissent la première personne, la forme d'une autobiographie fictive, et sans doute le soubassement subjectif de l'œuvre est-il ici plus que partout découvert ; il n'en reste pas moins que le livre devait aussi constituer un tableau de la bourgeoisie française à la fin du XIXe siècle, et que l'on y retrouve, mais en sens contraire, une interrogation technique : un contenu objectif peut-il avoir un moyen d'expression subjectif ? Le fait d'engager, au seuil et au terme de son œuvre, de telles expérimentations dans des voies unilatérales prouve que le traditionalisme de Martin du Gard n'a rien à voir avec l'innocence d'une routine. Mais l'expérience de Jean Barois n'a pas été poursuivie ; celle de Maumort n'a pas abouti à une œuvre achevée, parce que le temps a manqué, mais surtout parce qu'une hésitation perpétuelle a pesé sur les modes techniques du livre, comme en témoignent les passages du Journal publiés dans les Souvenirs autobiographiques et littéraires, par exemple (mars 1943 :
" La seule chose que je sache faire à peu près, c'est de mettre le lecteur en prise directe avec la scène que je lui décris ; pour donner vie à mes personnages, il me suffit le plus souvent de les laisser agir et parler... école de Tolstoï, et non pas école de Proust... Comment un Maumort, septuagénaire, lorsqu'il évoque un événement de sa jeunesse, pourrait-il le mettre en scène ?... Me suis-je engagé dans une mauvaise voie ?"
La seule chose que je sache faire... Il est vrai que c'est dans la technique toute classique des Thibault qu'il a trouvé son véritable support.

Les Thibault

Les Thibault sont conformes à la tradition romanesque du XIXe siècle, dont ils sont un tardif prolongement. Il s'agit d'abord de donner au lecteur l'illusion d'une histoire, de personnages, d'un milieu ; et si ces apparences communiquent quelque chose, ce sera la pensée des personnages, la leçon de l'histoire, et non point ce que l'auteur rêve ou conçoit pour son propre compte. Tout est subordonné à cet effet général de présence, de réalité, de vraisemblance. C'est pourquoi Martin du Gard utilise la technique traditionnelle, bien qu'elle soit, à la réflexion, un mélange peu cohérent de la perspective réduite des personnages et de la perspective étendue du narrateur omniscient, parce qu'elle est la plus naturelle et la plus efficace. Se contentant des procédés qui ont fait leur preuve, au moment où le roman cherche de nouveaux moyens parce qu'il ne prétend pas aux même preuves, Les Thibault sont sans originalité technique. C'est qu'en un sens, pour Martin du Gard, ni la technique ni le style n'ont d'importance."Je ne connais pas d'écriture plus neutre, et qui se laisse plus complètement oublier", disait Gide. Procédés d'expression et de narration ne sont bons qu'à laisser passer ; ils doivent montrer, non se montrer.

Mais le livre agit – et cela par des moyens qui se manifestent comme technique vivante, et non point empruntée ou prolongée. Et si son efficacité consiste à faire prendre des apparences pour la réalité elle-même, cet illusionnisme repose avant tout sur le choix du détail significatif. Nulle complaisance descriptive : si parfois les détails se pressent, c'est que chacun a sa valeur. Les Thibault partagent avec un petit nombre de romans le privilège de s'inscrire dans la mémoire, chaque moment ayant retenu le regard comme l'arête d'un objet que dessine la lumière.

Ce don, à vrai dire, relève moins de l'observation que de l'invention. Martin du Gard ne se raconte pas, mais ne raconte pas non plus une série d'événements dont il aurait été le spectateur. C'est lui qui produit événements et types humains. Et son art consiste à créer constamment les détails les plus significatifs et les plus cohérents. Les Thibault sont un grand livre avant tout par une succession de trouvailles qui sont des trouvailles vraies. Trouvailles qui consistent parfois à taire, au lieu de dire. Quelques mots, quelques gestes qui peuvent échapper à un lecteur inattentif suggèrent, par exemple, que les vrais rapports de Jacques et de son père ne se réduisent pas à l'hostilité apparente ; mais l'auteur ne nous en dit pas plus que les personnages n'en savent. D'autre part, l'invention consiste souvent à briser la logique abstraite d'un caractère pour le rendre à l'imprévisibilité de la vie. Où nous attendions Jacques, à la sortie du pénitencier, révolté ou brisé, nous le trouvons silencieux, etc. Il est vrai que, dans le roman, il représente la part du contradictoire. Mais Antoine le raisonnable est fait lui aussi de possibilités contradictoires, et nous ne savons jamais ce qui va monter à la surface sous le choc de l'événement.
Cette vérité vivante serait-elle aussi vivement saisie, à supposer qu'elle ne soit qu'un spectacle auquel le romancier demeurerait extérieur ? Comme tous les grands romans, Les Thibault sont un portrait de leur peintre. Tout ce que j'ai à dire passe automatiquement dans Les Thibault, confiait-il... Engagement de l'auteur dans l'œuvre, qui a besoin d'un dédoublement, il ne se confond ni avec Jacques ni avec Antoine, mais il donne à chacun une part de lui-même – et qui est sans doute plus intellectuel, plus philosophique qu'affectif. Car les amours de Jenny et de Jacques, d'Antoine et de Rachel semblent bien vues à distance. Il faudra attendre Maumort pour que s'entrouvrent les plus secrètes régions.

Obsessions et valeurs

De Jean Barois à Maumort, en tout cas, en passant par Les Thibault, l'œuvre révèle les problèmes qui ont hanté le romancier. Le problème de la mort, celui du sens de la vie personnelle, surgit du refus même de la croyance religieuse. Si Martin du Gard, comme Antoine Thibault, déclare souvent manquer de toute sensibilité religieuse, c'est dans ce vide, dont il ne cesse de s'inquiéter que son interrogation prend forme et s'exaspère. Jean Barois, roman du conflit entre la science et la foi, est dédié à un prêtre. Le dialogue entre Antoine et l'abbé Vécard occupe tout un chapitre de La Mort du père. Puisque la croyance religieuse est hors de portée, l' absurde de la vie se révèle sous la lumière de la mort. Les scènes de souffrance, d'agonie – de celle de Jean Barois à celle d'Antoine le médecin, qui en tient lui-même le journal minutieux, et le colonel de Maumort écrit lui aussi dans l'attente de sa fin – sont la trame même d'une œuvre où, bien qu'apparemment amenées par la logique extérieure des événements, elles rappellent d'un bout à l'autre l'obsession secrète du romancier.
Du vertige de l'à quoi bon, profondément éprouvé, chacun se défend pourtant par le sentiment d'une sorte de devoir. L'individu ne peut se sauver qu'en servant autrui, et Antoine, le sage, requis par sa tâche quotidienne et prenant en charge l'enfant de son frère, est plus près de la solution que Jacques le héros, dont le sacrifice est finalement inutile, parce que venu d'une solitude révoltée. Mais si le sens subjectif de la vie est dans la solidarité, il faut, pour qu'il soit fondé objectivement, que l'humanité ait un avenir. Autrement dit, Dieu ne peut être remplacé que par l'histoire. Antoine et Jacques meurent tous deux face à la guerre de 1914, qui met en cause la morale, l'humanisme auxquels ils ont cru.
Et quand Martin du Gard s'interroge sur ce qui reste d'une existence, et sur ce qui peut en faire la valeur, par le truchement du colonel de Maumort, une autre guerre est là, plus inquiétante encore. On comprend alors que ce devoir qui a fait reculer l'absurde s'est appelé pour lui un devoir d'écrivain, et qu'il prenne une conscience aiguë – que l'on peut bien dire contemporaine – des menaces que l'histoire fait peser sur tous les choix dans lesquels le devoir humain peut s'engager, du choix fait par l'auteur pour ses personnages à celui qu'il a fait pour son propre compte.

Publiées peu après la mort d'André Gide, les Souvenirs sur André Gide évoquent une des amitiés les plus importantes et enrichissantes qu'a connues cet admirateur de Tolstoï, de Flaubert et de Montaigne.
Roger Martin du Gard repose avec sa femme au cimetière de Cimiez sur les hauteurs de Nice.

Bibliographie

Devenir ! 1908
L'Une de Nous 1909
Jean Barois 1913
Le Testament du père Leleu, farce 1913
Les Thibault : Le Cahier gris 1922
Les Thibault : Le Pénitencier 1922
Les Thibault : La Belle Saison 1923
Les Thibault : La Consultation 1928
Les Thibault : La Sorellina 1928
Les Thibault : La Mort du père 1929
Un Taciturne 1931
Vieille France 1933
Les Thibault : l'Été 1914 1936
Les Thibault : l'Épilogue 1940
Œuvres complètes dans la collection de la Pléiade avec une préface d'Albert Camus 1955
In memoriam en souvenir de Marcel Hébert in RMDG Œuvres complètes, La Péiade, Gallimard, Paris, 1955, p. 561-576.
Correspondance avec André Gide posthume 1968
Correspondance générale 1 1896-1913 posthume 1980
Le Lieutenant-colonel de Maumort posthume 1983
Journal I Textes autobiographiques 1892-1919 posthume 1992
Journal II 1919-1936" posthume 1993
Journal III 1937-1949 Textes autobiographiques 1950-1958 (posthume 1993
Correspondance générale X 1951-1958" posthume 2006

Liens

http://www.ina.fr/video/CPC94000496/r ... u-gard-journal-video.html Le journal Ina
http://www.ina.fr/video/CPF10005811/j ... martin-du-gard-video.html Le fond et la forme correspondance de Jacques Copeau et Martin du Gard
http://www.ina.fr/video/CPC93005803/olivia-olivia-video.html Un jour un livre Olivia traduit par Martin du Gard

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Posté le : 22/03/2014 23:03
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Par une aquarelle de Tchano

Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui bat d'une aile à dessiner
Qui bat d'une aile à rédiger
Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui dit les mots d'anciens poètes
Les couleurs d'une boîte à crayons
Il souffle des mots à l'estrade
Où il évente un émoi rose
A bord de ce cahier volant
Les animaux font des discours
Et les mystères vous font la cour
A bord de ce cahier volant
Un âne triste monte au ciel
Un enfant soldat dort la paix
Un enfant poète baille à l'ourse
A bord de ce cahier volant
Vénus éteint la douce brune
Lune et clocher vont bilboquer
L'eau le soleil sont des amants
Les cages aux oiseux sont ouvertes
Les statues font des farandoles
A bord de ce cahier volant
L'hiver soupire le temps passé
La porte est une enluminure
Les croisées des lanternes magiques
Le plafond une aurore polaire
A bord de ce cahier volant
L'enfance revient pousser le temps.
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