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page d'accueil du 9 Septembre 2012 L. TolstoÏ
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LÉON TOLSTOÏ

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*A écouter cette semaine:
*http://youtu.be/DdHRc3QHnK8
*http://youtu.be/Dq4bOmxKVQQ
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*A regarder cette semaine:
*http://www.dailymotion.com/video/xj7r ... -dominiquefernandez_music
*http://www.youtube.com/watch?v=FIGaPIdsNLU
*http://youtu.be/EKEpFsXID1w


*A lire cette semaine :
Chacun a sa manière de Bacchus


******Concours*****
NOUVEAU :Les prénoms défi de EMMA
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Aujourd'hui 9 Septembre 2012

LE 9 SEPTEMBRE 1969 Naissait LEON TOLSTOÏ un immense écrivain mais aussi philosophe,philanthrope, un pédagogue qui engage ses convictions au travers de sa plume et de ses actions ....La suite ici

"Léon Tolstoï est un immense écrivain mais aussi un philosophe philanthrope, un pédagogue qui engage ses convictions au travers de sa plume et de ses actions ..."

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Bibliographie :

Issu d’un famille de la noblesse, nait le 9 Septembre (28 Août calendrier Julien) Léon Tosltoï, de son vrai nom le comte Lev Nikolaïevitch Tolstoï, au domaine familial de Iassnaïa Poliana, dans le gouvernement de Toula. Très tôt orphelin de sa mère (1830) puis de son père (1837), il connaîtra, hormis ces deux événements tragiques qui l’amèneront à douter précocement de Dieu et de la justice de la Providence, une enfance tranquille dans une nature opulente au contact des moujiks ; proximité d’où il puisera son amour pour ces gens simples.

Admis à l’université de Kazan (1844-1847), il s’oriente, après s’être intéressé aux langues orientales, vers la diplomatie mais sans parvenir a réussir ces examens. Il regagne alors la propriété familiale dont il est l’héritier et s’investit dans la vie de son domaine en souhaitant améliorer la vie de ses serfs. Mais la méfiance de ces derniers qui ne lui feront jamais confiance sera cause de désillusions (voir La matinée d’un jeune propriétaire). Son journal intime nous révèle qu’à cette époque Tolstoï était déjà en proie aux questions existentielles qui n’auront de cesse de façonner son œuvre et ses actes.

Cet échec, la solitude pesante et le souhait de trouver une vie vraie, active, expliquent sans doute son départ pour l’armée en 1851. Après deux années passées dans le Caucase, l’officier qu’il est devenu est happé par la guerre contre la Turquie. Sa participation à la défense de Sébastopol évènement qui lui inspire alors ses Récits de Sébastopol. En 1855, c’est auréolé du succès de ses premiers écrits (dont sa trilogie autobiographique Enfance, Adolescence, Jeunesse) qu’il est accueilli par le milieu littéraire de St-Petersbourg où il s’installe. Mais vite lassé par cette vie mondaine, il décide d’entreprendre, entre 1857 et 1861, plusieurs voyages en Europe. Ces voyages seront aussi l’occasion pour lui de se renseigner sur les méthodes éducatives occidentales, l’éducation du peuple étant pour lui devenue une question centrale à sa réflexion. De retour en Russie, il publie une revue pédagogique (1862-1863) et fonde dans son village une école où il enseigne lui même. L’effervescence sociale avec l’abolition du servage l’amènera à s’investir d’autant plus dans la vie de son domaine.

En 1862, il épouse Sophie Andréïevnia Behrs. Fidèles l’un a l’autre (ils auront 13 enfants), ce couple connaîtra d’importantes dissensions, Sophie Andréïevnia rencontrant de plus en plus de difficulté à suivre l’évolution morale d’un mari plus accaparé par le peuple que par sa famille. Mais cet amour fut aussi source d’une stabilité propice à l’écriture. La période qui suit son mariage est celle des grandes œuvres (Guerre et Paix, Anna Karénine).

Mais à partir des années 1870-80 Tolstoï voit ressurgir ses problématiques existentielles apaisées un temps par la vie de famille. L’hallucination qu’il eut une nuit dans une auberge d’Arzamas (1869), où, en proie à un vif sentiment d’angoisse, il entendra la mort, est pour Tolstoï l’événement déclencheur. Il entame alors une sorte d'introspection en forme de quête spirituelle l’amenant à se convertir au christianisme en 1879 (voir Ma confession et Ma religion). Sur la fin de sa vie, de plus en plus guidé par une existence simple et spirituelle (abandonne le tabac, l'alcool, la chasse, la viande, prêche l’abstinence, s'habille en paysan, coupe lui-même le bois et confectionne des chaussures), il renonce a une partie des ses biens. Excédé par ses dissensions morales et familiales, il quitte, un soir de 1910 sa propriété. Il meurt 10 jours plus tard d’une congestion pulmonaire.
Le 21 novembre Léon Tolstoï est retrouvé mort à Astapovo dans une gare de campagne. Emprunt à une profonde crise spirituelle, Tolstoï avait renoncé à sa vie matérielle en quittant sa famille et sa maison de Poliana le 10 novembre. Il avait l'intention de rejoindre le Caucase en train. Mais la maladie l'empêcha d'atteindre le but de son voyage. Lors de ses funérailles, l'auteur de "Guerre et Paix" et "Anna Karenine" sera pleuré par des milliers de russes.

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La personnalité de l'écrivain, philosophe, pédagogue, engagé :


Léon Tolstoï est à la fois chrétien et en "quête de la vérité", révolté par la pauvreté, la peine de mort, l'indifférence à autrui, l'esclavage, le militarisme, l'hypocrisie du clergé, et cet intellectuel curieux des autres cultures. Il est reconnu comme l'un des plus grands écrivains russes avec deux best-sellers mondiaux : Guerre et Paix et Anna Karénine.
Mais son évolution hors du commun fait de lui un homme attachant, d'une richesse intérieure impressionnante, et il est un des précurseurs de la non-violence.
Léon Tolstoï dénonce la duplicité, la criante contradiction entre les idéaux et la réalité dans la pratique. Comme Marx, il dénonce l'oppression et l'exploitation du travail des hommes par les bourgeois les plus nantis :
Citation :
«...Ainsi, dans le monde où l'on prêche l'enseignement du Christ suivant lequel nous sommes tous frères, on oublie que la dignité, le mérite de l'homme résident dans l'action de servir son prochain. Or, on l'exploite. Il ne peut pas supporter cette contradiction criante entre ce qui devrait être et ce qui est. Il n'aime pas ceux qui l'humilient, il recherche les moyens de se délivrer de son état de véritable esclavage et voudrait rejeter loin cet ennemi qui l'opprime...
Mais l'homme des classes dites cultivées vit dans une contradiction et une souffrance encore plus grandes. La privation des habitudes dans lesquelles il a été élevé lui serait un véritable supplice. Ces habitudes ne sont satisfaites que par le travail très dur, parfois malsain, mortel, des ouvriers exploités, - autrement dit par la violation la plus évidente, la plus grossière des principes du christianisme et de l'humanité, de la justice, même de la science (je pense aux exigences de l'économie politique) que prêche ce christianisme.
Or, cet homme cultivé qui parle des principes de fraternité, de justice, de science, vit d'une manière qui rend inévitable l'oppression des travailleurs.
Et l'être cultivé profite, durant sa vie entière, de cette exploitation de l'ouvrier. Bien plus : toute son activité tend à soutenir cet état de choses diamétralement contraire à la foi qu'il pratique. "
Léon Tolstoï entre dans l'armée à 23 ans, il a très peur de mourir pendant la guerre de crimée et fait le coup de feu contre les rebelles tchéchènes (déjà !).
Il commence à écrire avec réalisme et abandonne l'armée 5 ans plus tard.
Il écrira : "Etre en péril m'ouvrait les yeux", "La guerre est une affaire si injuste et si laide que ceux qui la font s'efforcent d'étouffer la voix de leur conscience".
C'est une véritable crise religieuse et morale qui transforme sa pensée, sa manière de vivre et de considérer le monde.
Une vraie conversion ! et sa première rencontre avec la psychose.
Il veut travailler à une nouvelle religion, mieux adaptée à l'évolution de l'humanité : "la religion du christ débarrassée de ses croyances et superstitions, et qui ne promette pas la béatitude pour plus tard mais apporte la félicité sur terre."
Les années 1879-1886 furent décisives, et cela s'observe dans ses œuvres ("Confessions", "Critique de la théologie dogmatique", "Concordance et traduction des quatre évangiles", "En quoi consiste ma foi", et "Que devons-nous faire ?") où il développe progressivement une pensée condamnant radicalement la violence, notamment celle de l'État.
Il deviendra alors un dissident dans son propre pays, excommunié et censuré par I'Eglise orthodoxe.
Dans "Le Royaume des cieux est en vous", il expose sa doctrine issue des évangiles. Partant de l'idée de la non-résistance au mal par la violence, il remarque que l'Église ne fait pas cas de ce commandement de résistance non-violente au mal.
Les prêtres bénissent les canons et l'Église soutient les soldats en dérogeant au commandement biblique :
"tu ne tueras point". Comme les quakers, il pense que le guerre est inconciliable avec les principes enseignés dans le sermon sur la montagne.
Pour lui, l'État despotique ou libéral, n'est que:
" une organisation de la violence n'ayant pour principe que l'arbitraire le plus grossier... On pense généralement que les gouvernements rendent leurs armées plus fortes afin de protéger leur Etat contre une attaque des autres.
On oublie que les soldats sont tout d'abord nécessaires aux gouvernements pour se défendre contre leurs sujets qu'ils oppriment et réduisent à une véritable servitude.
Le service militaire n'est pas compatible avec l'esprit chrétien. Un chrétien ne peut se préparer à l'assassinat de son prochain ou le commettre en étant soldat.
L'idée même de juger et condamner à mort est à l'opposé de celle de tolérance et de pardon du Christ.
Tolstoï accuse les maîtres religieux de donner des instructions contraires à celles du Christ.
Ils enlèvent à l'enseignement du Christ toute sa signification.
La duplicité est constante dans l'Église depuis qu'elle est devenue une puissance temporelle, devenant de plus en plus riche, et cela dure depuis le règne de Constantin."
Tolstoï préconise le refus de soutenir la violence de l'État en refusant de payer l'impôt ou d'effectuer le service militaire, mais il ne se lancera jamais dans des actions non violentes de ce type.
Cependant, il soutient les Doukhobors, groupe religieux pacifiste dissident de l'Église orthodoxe et aide ses membres à s'exiler au Canada .
Père de douze enfants, ses relations avec son épouse deviennent difficiles à mesure qu'il prend ses distances avec l'Église et qu'il adopte un mode de vie en communion avec ses idées -
il abandonne le tabac, l'alcool, la chasse, la viande, s'habille en paysan, coupe lui-même le bois et confectionne des chaussures», raconte son fils.
Tolstoï ouvre une école pour les enfants pauvres dans sa propriété de Iassnaïa-Poliana, et il expérimente des méthodes pédagogiques non contraignantes et non violentes, ce qui est une vraie nouveauté pour l'époque.
Tolstoï définit ainsi ce qu'il appelle la "vraie vie" : c'est
"celle qui ajoute au bien accumulé par les générations passées, qui augmente cet héritage dans le présent et le lègue aux générations futures".
Tolstoï refusait aussi la contre-violence révolutionnaire comme celle exercée lors de la première révolution russe de 1905 :
"La violence engendre la violence, c'est pourquoi la seule méthode pour s'en débarrasser est de ne pas en commettre".
Son œuvre littéraire prend elle aussi une tournure sociale, notamment à travers des essais et des récits populaires, largement diffusés dans la population russe, dont certains semblent censurés car peu diffusés.
Comme, par exemple :
" Ivan le petit sot " est le titre d'un conte philosophique antimilitariste qui démontre que non seulement il est parfaitement possible de résister à un agresseur en se passant d'armée, mais encore que cela est avantageux.
Le risque d'attaque est moins grand, car l'aggresseur n'a aucun prétexte de "défense" pour attaquer, et l'économie d'une armée permet d'arranger un compromis ou de tenir le temps qu'il faut pour convaincre l'assaillant qu'il a tort. Pas de morts inutiles, les hommes restent libres à leur travail pour résister au lieu d'être embrigadés pour guerroyer ; sachant le coût exorbitant d'une défense armée, c'est évidemment la bonne solution pour se prémunir des dangers d'une guerre !
Le succès de Tolstoï s’explique tant par son art que par son message.
Il est ainsi cet incomparable peintre des destinées humaines au réalisme sensible.
Contrairement à Dostoïevski dont les héros sont sombres et énigmatiques, Tolstoï décrit des hommes normaux, équilibrés, " lisibles ", protagonistes épurés des questions qui n’ont jamais cessé de l’obséder.
De tendancieux, ses écrits se feront de plus en plus moralisateurs s’inscrivant de fait dans ce réalisme utilitaire de la littérature russe d’alors.
Et c’est dans cette posture de moralisateur, d’apôtre, que Tolstoï est aussi rentré dans la postérité.
Sa plume, rarement censurée, fut ainsi considérée comme la voix de la conscience nationale de cette fin de siècle.
Tolstoï doit ainsi, en grande partie, son succès a son opposition au pouvoir de l’Etat et à celui de l’Eglise orthodoxe (dont il rejette le mysticisme, la violence et l’apparat) leur préférant la communauté rurale et l’amour fraternel.
A cet égard, il peut être considéré comme l’un des penseurs important et influent du mouvement révolutionnaire, sa critique radicale de l'Etat, ses préoccupations envers les masses opprimées, l'importance de ses réalisations pédagogiques, sa recherche de cohérence sur le plan personnel, en faisant un penseur proche de l'anarchisme.
Mais il s’agissait pour Tolstoï d’un anarchisme chrétien, cette résistance à l’autorité devant être intérieure et ne pas déboucher sur la colère ou la violence.
Le changement passait, pour Tostoï, par un renouvellement moral, non par la révolution. Car Tolstoï est aussi cet apôtre d’une religion différente, d’une religion du bien, non-violente (non résistance au mal)
Dans Argent et travail, Tolstoï développe sa thèse sociale qui a sa source dans l'injonction biblique :
"Tu travailleras à la sueur de ton front".
Le travail manuel est une nécessité vitale et une valeur traditionnelle, et les bureaucrates, les fonctionnaires du fisc et surtout les militaires, sont donc considérés comme des parasites de la société.
Ce sont les valets du pouvoir totalitaire qui s'appuie sur eux pour s'imposer et se maintenir. À 70 ans il écrit : "La vie de l'homme s'écoule et il a en lui toutes les possibilités d'être (bon ou méchant, bête ou intelligent).
C'est pourquoi il ne faut pas le juger : à peine avez-vous rendu votre sentence qu'il a déjà changé."
Cette pensée a influencé Nietzsche pour écrire cet aphorisme : "Il était bête et le voilà intelligent ; il était méchant et le voilà bon, et vice versa...".
Léon Tolstoï est parmi les principaux penseurs occidentaux qui ont participé à l'élaboration de la Non-violence. Gandhi dit avoir puisé ses idées essentielles dans "Le Royaume des Cieux est en vous" :
"La Russie m'a donné en Tolstoï un maître qui m'a pourvu d'une base raisonnable pour ma Non-violence."
"Il n'y a qu'une solution, celle de la reconnaissance de la loi d'amour et du refus de toute violence",
écrit Léon Tolstoï quelques jours avant sa mort (1910).


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Tolstoï et la pédagogie.

À côté de l'immense écrivain que fut Tolstoï, existe l'oeuvre du pédagogue, qui ne fut pas négligeable.

Dès sa jeunesse, Léon Tolstoï a souhaité contribuer concrètement à l'éducation du peuple. Dans son premier ouvrage, Les quatre étapes du développement dont la structure est, à cet égard, symbolique, il décrit le processus de formation du caractère de l'homme, depuis la petite enfance (moment de l'apparition de la vie morale) jusqu'à la jeunesse (époque où elle se définit complètement).

C'est en 1852-1857 que paraît la série de nouvelles autobiographiques, Enfance, Adolescence et Jeunesse; l'auteur y étudie l'univers spirituel de l'enfant, de l'adolescent, puis du jeune homme, leurs émotions, le processus d'apprentissage dans lequel ils sont engagés et leur développement moral, notamment dans le cas d'un enseignement ayant un objectif précis.
Dans ces trois nouvelles on retrouve l'idée qu'il est indispensable de respecter la personnalité de l'enfant, conviction dont est pénétré Tolstoï et qui deviendra la pierre angulaire de ses recherches pédagogiques.

La quatrième et dernière partie, qui devait s'intituler L'homme adulte, n'a pas été réellement écrite mais on la retrouve dans d'autres oeuvres du jeune Tolstoï telles que la nouvelle, "Les cosaques et le récit", "La matinée d'un propriétaire" (lui aussi, dans une large mesure, autobiographique) dont le héros abandonne l'université sans avoir achevé ses études, estimant avoir acquis sa vision du monde, compris le sens de la vie et choisi son avenir, tout en étant convaincu que l'essentiel est de faire du bien aux gens parmi lesquels on vit.
Le bonheur individuel est inséparable du bien-être d'autrui, et tant que la classe la plus nombreuse de la population - la paysannerie - continuera à croupir dans la misère et l'ignorance, le bien-être de la société et, par conséquent, le bien-être individuel demeureront
impossibles:

" Agir sur cette classe de la population simple, réceptive et innocente, la délivrer de la pauvreté, lui procurer le bien-être social et l'éducation dont, par bonheur, je bénéficie, corriger ses vices nés de l'ignorance et de la superstition, développer son sens moral et l'amener à aimer ce qui est bon ... quel avenir radieux !".

Comme le héros de son récit, Tolstoï, alors âgé de vingt et un ans, ouvre une école dans sa propriété de famille, à Iasnaïa Poliana, et entreprend de s'occuper de l'éducation des enfants des paysans.
Cette première expérience fut de courte durée: les cours lui pesaient, peut-être en raison de l'insuffisance de ses connaissances professionnelles ou parce qu'il aspirait confusément à d'autres champs d'action.
Au printemps 1851, Tolstoï entre dans l'armée; il sert d'abord dans le Caucase, puis fait partie des défenseurs de Sébastopol. Peu de temps après la guerre de Crimée (1853-1856), ayant donné sa démission, il retourne à Iasnaïa Poliana et reprend ses activités éducatives, mais cette fois avec un plus grand nombre d'enfants de paysans. Il est intéressant qu'à l'aube de cette activité nouvelle pour lui, il écrive en ce termes au poète Athanase Fet, comme pour se justifier:

" Il ne s'agit pas pour nous de nous instruire, mais bien plutôt d'apprendre à ces enfants au moins un peu de ce que nous savons ".

L'observation du comportement de l'enfant, de l'adolescent et du jeune homme par Tolstoï l'écrivain, tout comme ses tentatives d'enseignement lui révélèrent que l'éducation était loin d'être une chose facile, et que, sans expérience professionnelle, il était impossible de la pratiquer avec succès.
C'est pourquoi il se mit à consulter les ouvrages spécialisés, entrer en contact avec des éducateurs et commença à s'intéresser aux expériences poursuivies dans divers pays.
En 1857, Tolstoï entreprit son premier voyage en Europe, visitant l'Allemagne, la France et la Suisse. Tout en se familiarisant avec la culture européenne, il étudia également les méthodes d'enseignement de ces pays, et, de retour en Russie, élargit et renforça son activité d'enseignant, surtout pendant la période allant de 1859 à 1862.
De son propre aveu, ce furent trois années de passion pour cette cause.

À cette époque, l'éducation ne passionnait pas seulement Léon Tolstoï, mais toute l'élite intellectuelle démocrate de Russie où se préparait une réforme scolaire.
Les projets ministériels faisaient l'objet de vifs débats au sein d'une opinion publique plutôt méfiante vis-à-vis de la politique du gouvernement tsariste dans le domaine de l'instruction publique.

Tolstoï, en particulier, estimait que les fonctionnaires de l'éducation n'étaient pas en mesure de mettre sur pied un système qui réponde aux intérêts du peuple tout entier:
"Pour que l'instruction publique puisse fonctionner, il faut qu'elle soit confiée à la société ".
Il entreprend des démarches en ce sens et projette de créer une association ayant pour objectif de "diffuser" l'éducation dans le peuple, publier une revue pédagogique, fonder des écoles là où il n'y en a pas et où le besoin s'en fait sentir, mettre au point le contenu de l'enseignement, assurer la formation des maîtres, doter les écoles des ressources matérielles nécessaires, contribuer à une gestion démocratique du système scolaire, etc."

Toutes ses tentatives pour obtenir des autorités la permission de créer une société de ce genre furent vaines mais cela ne l'arrêta en rien:

" Je consacrerai tout mon bien et toutes mes forces à la réalisation de ce programme; qu'on me le permette ou non, même si je me retrouve seul, je créerai une société secrète pour l'instruction du peuple. "

Isnaïa Poliana : l'école et la revue

Outre les écoles relevant directement du Ministère de l'instruction publique, il existait en Russie des écoles issues de l'initiative de groupements ou de particuliers. Parmi celles-ci, la plus célèbre fut l'école de Iasnaïa Poliana fondée par Tolstoï dans sa propriété de famille, près de Toula.
Au début, l'idée de Tolstoï de créer chez lui une école gratuite fut accueillie par les paysans avec incrédulité et méfiance: le premier jour, vingt-deux adolescents seulement en franchirent timidement le seuil.
Au bout de cinq à six semaines, le nombre des élèves avait plus que triplé. Bien que l'organisation de l'enseignement différât sensiblement de celle des écoles traditionnelles, le nombre des élèves (garçons et filles de sept à treize ans) ne cessa de s'accroître.

Les cours commençaient entre huit et neuf heures du matin.
À midi, une pause permettait aux élèves de déjeuner et de se délasser; puis les cours reprenaient pendant trois à quatre heures. Chaque enseignant donnait cinq à six heures de cours par jour. Les élèves étaient répartis en trois groupes, selon leur âge, leurs aptitudes, leurs résultats: cours élémentaire, cours moyen et cours supérieur.
Les places n'étaient pas assignées de manière stricte, chacun s'asseyait là où il voulait; il n'y avait pas de devoirs à faire à la maison.
En classe, la méthode la plus souvent utilisée n'était pas le cours, au sens général du terme, mais des entretiens à bâtons rompus avec les élèves, durant lesquels les enfants s'initiaient à la lecture, à l'écriture, à l'arithmétique, au catéchisme, à la grammaire, assimilaient les connaissances historiques, géographiques et les éléments de sciences naturelles accessibles à leur âge.
Ils apprenaient aussi à dessiner et à chanter. De même, le contenu de l'enseignement n'était pas immuable, il se modifiait selon le développement des enfants, les possibilités de l'école et des enseignants, les voeux des parents. Tolstoï enseignait lui-même aux grands les mathématiques, la physique, l'histoire et quelques autres disciplines; dans la plupart des cas, il exposait les rudiments des sciences sous forme d'une histoire. Les enfants n'étaient jamais punis, ni pour leur conduite ni pour leurs mauvaises notes.
En effet, le respect de la personnalité de l'élève impliquait que celui-ci prenne lui-même conscience, sans punitions et sans contraintes de la part des adultes, de la nécessité de se soumettre à une certaine discipline, indispensable au succès de l'enseignement:

"Malgré leur jeunesse, les écoliers sont des êtres humains qui ont les mêmes besoins que nous et pensent de la même manière que nous; ils veulent tous apprendre. C'est pour cela seulement qu'ils vont à l'école, et c'est pourquoi il leur sera très facile d'aboutir à la conclusion qu'il faut, pour apprendre, se soumettre à certaines conditions ".

Tolstoï et les instituteurs de son école encourageaient l'indépendance des élèves, développaient leurs aptitudes créatrices et veillaient à ce qu'ils assimilent consciemment et activement les connaissances.
Pour cela, ils avaient souvent recours aux rédactions, surtout sur des sujets libres, ce qui plaisait beaucoup aux enfants. Tolstoï voyait là un des moyens de développer chez les enfants une personnalité créatrice, leur permettant par la suite de créer de nouvelles formes de relations sociales dignes de l'homme civilisé.
Ce qui faisait la particularité de l'école de Iasnaïa Poliana, c'était son attitude à l'égard des connaissances, compétences et aptitudes que les enfants acquéraient en dehors de l'école: la valeur éducative de ces activités n'était pas niée, comme c'était le cas dans la plupart des autres écoles; au contraire, elle était considérée comme un préalable indispensable à l'obtention de bons résultats scolaires.
Dans la vie quotidienne, les sources d'information sont innombrables, mais souvent les enfants ne savent pas bien les interpréter. La tâche de l'école est donc de faire entrer dans le champ de la conscience les informations que les élèves puisent dans la vie quotidienne (un principe semblable a été, par la suite, adopté dans le système du pédagogue américain John Dewey).

À Isnaïa Poliana, les tâches de l'enseignant étaient beaucoup plus complexes que dans une école dotée d'un horaire fixe, d'une discipline contraignante, d'un assortiment de récompenses et de punitions, d'une série de sujets d'étude strictement limitée.
L'instituteur était soumis à une tension morale et intellectuelle constante; à tout moment, il devait tenir compte de l'état et des possibilités de chacun de ses élèves.
On exigeait de lui ce qu'on peut appeler de la créativité pédagogique. Quant aux résultats obtenus à Isnaïa Poliana, ils étaient différents, eux aussi, de ceux des autres écoles: "Nous (témoigne un ancien enseignant de Iasnaïa Poliana, Evgueny Markov) observions les résultats stupéfiants des élèves (de Tolstoï) en sandales de corde, parmi lesquels certains garnement délurés, arrachés à leur herse ou à leur troupeau de moutons, pouvaient au bout de quelques mois d'enseignement écrire facilement des rédactions tout à fait correctes

Les activités et l'influence pédagogique de Tolstoï ne se limitèrent pas à l'école de Iasnaïa Poliana.
En effet, vingt écoles primaires, au moins, ouvrirent simultanément sur son initiative et avec sa participation directe dans le district de Krapivna qui fait partie de la province de Toula.
Ses expériences qui, pour l'époque, étaient tout à fait inhabituelles, attirèrent l'attention de l'opinion publique, tant en Russie qu'à l'étranger, et contribuèrent au développement de l'éducation élémentaire.
Des enseignants de nombreuses villes de Russie et d'ailleurs, intéressés par l'application en milieu scolaire d'idées humanistes, se rendaient fréquemment à Isnaïa Poliana.
La présence de ces visiteurs perturbait évidemment le déroulement normal des cours mais Tolstoï, qui s'en rendait compte, ne refusait pas son autorisation à ses hôtes car les entretiens qu'il avait avec eux lui permettaient de vérifier le bien-fondé de ses idées, de les comparer aux autres méthodes d'enseignement et d'éducation connues à l'époque.

C'est pour cela que Tolstoï entreprit la publication d'une revue pédagogique intitulée "Iasnaïa" Poliana.
Son programme comprenait la description de nouvelles méthodes d'enseignement, de nouveaux principes d'administration pour l'instruction primaire, de nouveaux modes d'organisation du processus éducatif, d'expériences d'éducation extra-scolaire et de diffusion de livres parmi la population, ainsi que des monographies consacrées aux écoles ouvertes spontanément avec une analyse de leurs qualités et de leurs faiblesses, etc. Pour Tolstoï, la tâche essentielle de cette revue consistait, à propos de ces expériences d'"éducation libre", à étudier les activités spontanées faisant partie du processus d'apprentissage dont la connaissance serait d'une valeur inestimable tant pour la pédagogie en tant que science que pour l'enseignement en tant que pratique.
C'est pourquoi il chercha à élargir l'éventail des contributions, tout en spécifiant qu'il ne voulait pour collaborateurs "que des enseignants ne considérant pas uniquement leur profession comme un moyen d'existence et comme une obligation, mais également comme un domaine d'expérimentation pour la science pédagogique ".

Tolstoï lui-même publia dans cette revue quelques articles fondamentaux tels que: "L'instruction publique», "Comment enseigner à lire et à écrire", "Projet d'organisation des écoles du peuple", "À qui doit-on apprendre à écrire et qui doit le faire...", "Le progrès et la définition de l'instruction", dans lesquels il critique les vices de l'ancien système d'éducation, préconise une nouvelle école populaire et examine les moyens de développer les facultés créatrices des enfants, ainsi que de nombreuses autres questions.

L'activité pédagogique de Tolstoï fut fructueuse et lui apporta beaucoup de satisfaction, mais elle suscita la méfiance des autorités tsaristes: il fut l'objet de persécutions et les idées exposées dans Isnaïa Poliana furent considérées comme "subversives pour les principes fondamentaux de la religion et de la morale";
le douzième numéro de la revue, qui parut en décembre 1862, allait être le dernier.

C'est à cette époque que Tolstoï commença à travailler à son roman épique Guerre et paix, sans toutefois cesser de réfléchir à des expériences pédagogiques. Il parvint à la conclusion que celles-ci lui avaient permis de découvrir quelque chose qui n'existait pas dans la pédagogie contemporaine: je continue à beaucoup réfléchir sur l'éducation, et je m'apprête à écrire tout ce que je sais dans ce domaine et que tout le monde ignore ou récuse . Au début des années 70, il ouvrit de nouveau l'école de Iasnaïa Poliana et collabora de nouveau à l'organisation d'autres établissements dans tout son district, s'efforçant de «sauver tous les Pouchkine, Ostrogradski, Philarète et Lomonossov qui pullulent dans chaque école et tentent de surnager. C'est à leur intention - les "petits moujiks", comme il appelait les enfants des paysans - que Tolstoï entreprend son Abécédaire, auquel il travaille en 1871 et 1872 avec enthousiasme, et son Nouvel abécédaire, pour lequel il interrompt en 1875 la rédaction "d' Anna Karénine."

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TOLSTOÏ ET LA MUSIQUE

La définition par Tolstoï de "la beauté" en musique : Le naturel et non pas la perfection normative.


" Au cours de l'hiver, Natacha (quinze ans et demi) s'était mise à chanter sérieusement.
Son chant était libéré de l'application enfantine, comique, qui le gâtait naguère, mais n'atteignait pas encore la perfection. " Une belle voix, mais pas encore posée ; il faut la travailler ", disaient les connaisseurs. Ils n'émettaient d'ailleurs cette opinion que fort longtemps après que Natacha s'était tue.
Dans l'instant même où retentissait cette voix encore peu travaillée, aux respirations défectueuses, changeant de ton avec effort, ces juges sévères se contentaient d'en jouir et ne désiraient que l'entendre encore. Il y avait dans cette voix une fraîcheur virginale, une inconscience de ses propres forces, un velouté non encore élaboré, qui s'harmonisaient si bien avec les défauts de technique, qu'il semblait qu'on n'eût rien pu y changer sans la gâter. »

On aura reconnu l'apparition de la jeune Natacha Rostov dans un des premiers chapitres de Guerre et Paix, mais aussi la méfiance de Tolstoï à l'égard des "connaisseurs" qui dévalorisent la "jouissance" au profit d'une "science de l'art" (en cela, Tolstoï se range du côté de Stendhal contre les doctrinaires de l'esthétique).
On se sera fait également une première idée de ce que Tolstoï entend par "beauté" en musique : non pas la perfection, normative et froide, mais la fraîcheur, même si elle manque de "technique", et surtout, qualité prisée au-dessus de toutes les autres par l'auteur de Guerre et Paix, le naturel.

Quelque temps plus tard, Natacha se rend à l'opéra, et Tolstoï confie à ses yeux de seize ans le soin de voir et de trouver ridicule, parce que absolument dépourvu de naturel, le spectacle qu'on lui présente.

" Au milieu de la scène, il y avait des planches unies ; sur les côtés, des tableaux peints représentaient des arbres ; et derrière, une toile était tendue sur les planches.
Des demoiselles en corsages rouges et jupes blanches étaient assises au milieu de la scène. L'une d'elles, très grosse, à l'écart, sur un petit banc, au dos duquel était collé un carton vert.
Toutes chantaient quelque chose. La demoiselle en blanc s'approcha de la niche du souffleur, et, avec elle, un homme en culotte de soie collante, sur de grosses jambes, avec plume et poignard. Il se mit à chanter en écartant les bras. "


CONTRE L'ART DES ÉLITES

Ce qui est admirable ici, c'est que Tolstoï décrit l'opéra non pas avec les termes convenus du "connaisseur", mais avec les yeux innocents d'une néophyte. Dire "tréteau" ou "châssis" serait recourir à la connaissance intellectuelle du théâtre, non au témoignage des sens. Tolstoï parle donc de "planches". De même, il parle de "tableaux peints", de "carton vert", non de "décors". De "corsages rouges", de "culotte collante", non de costumes. De "demoiselles", d'un "homme", non d'actrices et d'acteurs. Il ne dit pas : "elles formaient le chœur", mais "toutes chantaient quelque chose". L'acteur ne "joue" pas mais "écarte les bras".
Tolstoï fait le candide, il donne aux choses qu'il voit le mot de tous les jours, le mot juste. Il suffit de le comparer à Flaubert pour comprendre ce qui le rend si original. Flaubert détestait lui aussi l'opéra. Tout le monde a en mémoire la fameuse soirée à l'Opéra de Rouen, et l'étonnement d'Emma Bovary devant le ténor.
"Un bel organe, un imperturbable aplomb, plus de tempérament que d'intelligence et plus d'emphase que de lyrisme achevaient de rehausser cette admirable nature de charlatan, où il y avait du coiffeur et du toréador."
La formule est brillante, mais elle n'est pas d'Emma : elle est de Flaubert. On sent le jugement, la volonté de railler, alors que Tolstoï, par l'emploi du mot juste, impersonnel, met sous les yeux du lecteur quelque chose de ridicule en soi, dont la bouffonnerie ne peut être mise en doute.
La satire en est d'autant plus convaincante.

La maison de Tolstoi, à Iasnaïa Poliana, est devenue un musée

Tolstoï avec sa fille Alexandra au piano, en 1908, dans la résidence de l'écrivain à Iasnaïa Poliana. La comtesse Alexandra Lvovna Tolstaïa était la plus jeune fille de Tolstoï.
Elle quitta l'URSS en 1929 pour les Etats-Unis où elle créa la Fondation Tolstoï, très active dans la défense des Droits de l'homme.
Tolstoï se méfiait de l'opéra, mais il aimait passionnément la musique depuis que, tout enfant, il avait entendu sa mère jouer sur le vieux piano anglais de famille le Deuxième Concerto de John Field (très populaire en Russie, ce compositeur et pianiste irlandais était mort à Moscou en 1837) et la Sonate "Pathétique" de Beethoven.
Lui-même jouait convenablement du piano ; il avait un piano de concert dans sa maison de Moscou, et l'on peut entendre, dans cette maison transformée en musée, un enregistrement du pianiste Alexandre Goldenweiser commenté d'une voix rauque par l'écrivain lui-même.
À Moscou il recevait, outre Tchekhov, Bounine et Gorki, beaucoup de compositeurs de ses amis, et non des moindres : Rimski-Korsakov, Scriabine, Taneïev, Rachmaninov.
Dans son domaine campagnard de Iasnaïa Poliana, à deux cents kilomètres de Moscou, on voit toujours les deux pianos à queue Becker qui ornent le salon, et le meuble pour les partitions de Haydn, Grieg, Chopin, le Don Giovanni de Mozart, les concertos de Beethoven, des romances deGlinka et de Tchaïkovski. Il jouait à quatre mains avec l'une ou l'autre de ses nombreuses filles.
Son auteur préféré était Chopin, qu'il comparait à Pouchkine, mais, en écoutant le Premier Quatuor de Tchaïkovski, il pleura pendant l'"Andante cantabile" déchirant. À la fin de sa vie seulement, lorsque, dans sa campagne générale contre les riches et les institutions, il partit en guerre contre la partie de la société qui fréquente les concerts, il déclara qu'il préférait une chanson de paysan à n'importe quel morceau de musique classique.
Cependant, l'aspect social de la vie musicale est quelque chose qui l'a toujours tourmenté. Si la première qualité qu'il exigeait de la musique était le naturel, il eût voulu qu'elle ne fût pas réservée à une élite. Vieille préoccupation russe, de ne pas séparer l'art du peuple : cette préoccupation, on le sait, poussa le peintre Repine et ses amis, qui s'appelaient eux-mêmes les "Ambulants", à aller exposer leurs tableaux non pas dans les galeries chic de Saint-Pétersbourg et de Moscou mais dans les villages, devant un public forcément inculte ; et Prokofiev, quand il rentra en 1937 d'Occident en URSS, répondit au même souci : il voulait regagner un pays où il serait forcé de retrouver un langage accessible aux masses. Il s'était aperçu que l'avant-garde, art de gauche, n'intéresse que le public de droite.

" La musique devrait rester pure et désincarnée, or elle seconde puissamment l'animalité de l'homme, elle est sublime et frivole"

Plusieurs des nouvelles de Tolstoï ont pour personnages des musiciens, et pour sujet leur insertion difficile dans le monde des amateurs de musique. Dans Albert (1858) est racontée l'histoire d'un musicien tombé dans la misère, qui joue magnifiquement du violon mais sombre peu à peu dans l'alcool.
Toute l'ambiguïté des rapports de Tolstoï et de la musique apparaît dans cette nouvelle. D'une part, la musique est purification morale, élévation de l'âme, mais d'autre part, elle expose à la déchéance et à la destruction. Albert, qui joue pour gagner quelque argent dans les salons mondains, réussit, quand il n'a pas trop forcé sur la vodka, à tirer l'auditoire de ses pensées frivoles.
" Les sons se répandirent libres et gracieux et éclairèrent soudain d'une lumière incroyablement claire et pacifiante le monde intérieur de chacun des auditeurs. Aucune note fausse ou manquant de mesure ne vint troubler le recueillement des invités absorbés dans l'écoute, elles étaient toutes nettes, élégantes et chargées de sens. En silence, avec le frémissement de l'espoir, tous en suivaient le développement. De l'état d'ennui, de dispersion bruyante et de sommeil spirituel où se trouvaient ces personnes, elles passèrent, sans même s'en apercevoir, dans un monde complètement différent, qu'elles avaient oublié. Tantôt douces et tristes, tantôt impétueuses et désespérées, les notes se fondaient l'une dans l'autre librement, avec tant d'élégance, de force et de naturel qu'on ne les entendait pas une par une : elles faisaient irruption dans l'âme des auditeurs comme un torrent de poésie. "
Et chacun de se souvenir, qui de son premier amour, qui du temps où il avait connu le bonheur. Tel est le pouvoir qu'assignait Tolstoï à la musique : faire ressurgir dans l'être humain la pureté et la noblesse originelles enfouies sous les compromissions de la vie sociale.
" L'art musical est la plus haute manifestation de la puissance humaine. Il se donne à quelques élus seulement et élève celui qui est élu à une telle hauteur qu'il en a le vertige. "
Mais pourquoi avoir confié cette mission délicate à un ivrogne ?
Pourquoi avoir associé idéalisme et alcoolisme ? Albert ne profite pas lui-même du salut, au moins provisoire, qu'il procure aux autres. Il est vrai que, lorsqu'il discute musique avec ses bienfaiteurs, il défend avec feu Bellini etDonizetti, cet opéra italien que Tolstoï, semble-t-il, condamnait.
" Si Beethoven était vivant, ose dire Albert, il pleurerait de joie en écoutant La Sonnambula." Voilà la contradiction majeure que renferme la musique : elle est à la fois porte d'accès au sublime et frivolité suprême, agent de rédemption spirituelle et instrument de perte.
Pour qu'elle remplisse dignement sa très haute mission, Tolstoï assigne à la musique deux conditions.
Il veut qu'elle soit d'abord naturelle, exempte de tout artifice — quitte à manquer de perfection technique ; et soustraite au monopole des riches et des oisifs qui forment son public ordinaire pour être rendue à ceux qui n'ont que leur cœur, la droiture de leur cœur, pour l'apprécier.
Mais il y a une troisième condition, et celle-là est presque impossible à observer.
La musique, pour Tolstoï, devrait rester pure, désincarnée, selon la vocation première de cet art fait de sons aériens, impalpables ; or il se trouve qu'elle seconde puissamment ce qu'il estime être le danger le plus grand pour l'humanité.
J'en viens à cette fameuse Sonate à Kreutzer, sa nouvelle devenue tout de suite la plus célèbre, bien qu'aujourd'hui elle nous paraisse emplie d'une prédication démodée.
Tolstoï avait vingt-neuf ans quand il avait écrit Lucerne ; trente ans à l'époque d'Albert ; il en a soixante-trois lorsqu'il publie en 1891 La Sonate à Kreutzer.
L'âge l'a rendu d'une intransigeance presque sectaire. Il part en guerre, avec une violence incroyable, contre le sexe et ce qu'il appelle la concupiscence charnelle, sans épargner le mariage, qui lui paraît une prostitution légale, un crime, quelque chose qui est fondé sur la seule luxure, bien qu'on déguise ordinairement cette bestialité sous le nom hypocrite d'amour.
Le récit est placé dans la bouche d'un homme qui a assassiné sa femme, sous le coup d'une jalousie irrépressible mais parfaitement normale : si la seule vérité entre un homme et une femme est l'échange sexuel, il s'ensuit que toute femme est réduite à n'être qu'un objet sexuel, et il est par conséquent normal qu'elle soit exposée à la convoitise du premier homme venu.
Il n'y a pas d'amour durable, il n'y a que la convoitise des sens, l'appétit purement animal, cette spécialité, précise le narrateur, des pourceaux, des singes et des Parisiens.
Et la musique, que vient-elle faire dans cette histoire ? La femme du narrateur jouant du piano, un ami du couple, violoniste, se propose de l'accompagner. Et c'est le soir où ils exécutent la Sonate "à Kreutzer" de Beethoven qu'éclate la folle jalousie du mari, jalousie dont cette œuvre musicale est en partie responsable. « Ils jouaient la Sonate "à Kreutzer" de Beethoven.
Vous connaissez le premier presto ? Ouh ! c'est une chose terrible que cette sonate.
Ce mouvement-là, justement. Et, en général, la musique est une chose terrible. Qu'est-ce que c'est ? Je ne comprends pas. Qu'est-ce que la musique ? Que fait-elle ? Et pourquoi fait-elle ce qu'elle fait ?
On dit que la musique agit en élevant l'âme — sottise, mensonge. Elle n'agit ni en élevant ni en abaissant l'âme, mais en l'irritant. Comment vous dire ? La musique me pousse à m'oublier moi-même, mon véritable état, elle me transporte dans un autre état, qui n'est pas le mien : sous l'influence de la musique, il me semble que je sens ce qu'en réalité je ne sens pas, que je comprends ce que je ne comprends pas, que je peux ce que je ne peux pas. J'explique ça par le fait que la musique agit comme le bâillement, comme le rire : je n'ai pas sommeil, mais je bâille en regardant celui qui bâille, il n'y a rien de drôle, mais je ris en écoutant quelqu'un rire. »


"Même dans notre société Chrétienne c'est à peine s'il y a un homme sur cent qui fasse usage de l'art, effrayante et terrible musique"

" La musique, elle me transporte instantanément, directement dans l'état d'âme où se trouvait celui qui l'a écrite. Je me fonds à lui intérieurement et me transporte avec lui d'un état dans un autre état, mais pourquoi je le fais, je n'en sais rien. Celui qui l'a écrite, la Sonate "à Kreutzer",Beethoven, lui, il savait pourquoi il se trouvait dans cet état — cet état l'a mené à certaines actions, il avait pour lui un sens, alors que pour moi il n'en a aucun. C'est pourquoi la musique ne fait qu'irriter, elle n'achève rien. Une marche militaire, mettons, on la joue, les soldats défilent, la musique a atteint son but ; on a joué un air de danse, j'ai dansé, la musique a atteint son but ; on a chanté une messe, j'ai communié, la musique là aussi a atteint son but — autrement, elle ne peut qu'irriter, et que faire de cette irritation ? Rien. Et c'est pour ça que la musique agit parfois de façon si terrible, si effrayante. En Chine, la musique est une affaire d'État. C'est ce qu'elle devrait être. Est-ce qu'on peut admettre que n'importe qui puisse hypnotiser une ou deux personnes à sa guise, et en fasse ensuite ce qu'il veut ? et surtout que cet hypnotiseur soit un homme sans morale, le premier venu "
Selon le narrateur, le violoniste a hypnotisé sa femme, il s'est servi de son violon pour l'amener au plaisir qu'il voulait en tirer. Tout s'est noué entre eux par " le lien de la musique, cette forme raffinée de concupiscence charnelle ". Pour le vieux Tolstoï, donc, la musique, qui devrait être, en principe, communion des âmes, n'est qu'une branche de l'animalité.
Est-ce en souvenir de cette nouvelle, où Beethoven fait figure de criminel et d'assassin, que Tolstoï, sept ans plus tard, dans son essai Qu'est-ce que l'art ?, désigne à la vindicte publique le compositeur allemand ? On est très surpris de la sévérité de cette condamnation infligée à celui de tous les artistes modernes qu'aurait dû épargner sa hargne. La thèse générale de cet essai est que l'art moderne est coûteux, réservé à une poignée de nantis, et de toute façon trop compliqué en soi, trop obscur pour être accessible au peuple, même si le peuple avait les moyens de se rendre au théâtre ou au concert.
"Nous affirmons que l'art que nous possédons est le seul réel, et cependant les deux tiers de la race humaine vivent et meurent sans se douter de cet art unique et suprême. Et, même dans notre société chrétienne, c'est à peine s'il y a un homme sur cent qui en fasse usage ; les quatre-vingt-dix-neuf autres vivent et meurent, de génération en génération, écrasés par la tâche, sans jamais goûter à notre art, qui est d'ailleurs d'une telle nature que, s'ils y goûtaient, ils seraient hors d'état d'y rien comprendre. "
Fort d'une pareille conviction, Tolstoï condamne Baudelaire, Maeterlinck, Mallarmé parmi les écrivains, Monet et Manet parmi les peintres, Schumann, Berlioz et Liszt parmi les musiciens.
Nous sommes d'autant plus ahuris de découvrir que, pour l'admirateur de Victor Hugo, de Dickens, de Mozart, de Chopin, pour celui qui réclamait un art accessible à tout le monde, dans toutes les classes de la société, vraiment universel, l'auteur de l'Hymne à la joie n'ait pas eu droit à plus d'indulgence.


Beethoven : trop compliqué;

" La Neuvième Symphonie de Beethoven passe pour une des plus grandes œuvres de l'art. Pour me rendre compte de ce qui en est au juste, je me pose avant tout la question suivante : cette œuvre exprime-t-elle un sentiment religieux d'un ordre supérieur ? Et je réponds aussitôt par la négative, puisque la musique, en aucun cas, ne saurait exprimer de tels sentiments. Je me demande ensuite : cette œuvre, faute de pouvoir appartenir à la catégorie supérieure de l'art religieux, possède-t-elle au moins la seconde qualité de l'art véritable de notre temps, à savoir : d'unir tous les hommes dans un même sentiment ? Et cette fois encore je ne puis répondre que négativement : car d'abord je ne vois pas que les sentiments exprimés par cette symphonie puissent aucunement unir les hommes qui n'ont pas été spécialement élevés, préparés, à subir cette hypnotisation universelle ; et, de plus, je n'arrive pas à me représenter une foule d'hommes normalement constitués qui puissent comprendre quoi que ce soit à cette œuvre énorme et compliquée, sauf pour de courts passages, noyés dans un océan d'incompréhensibilité. Et ainsi, bon gré mal gré, force m'est de conclure que cette œuvre relève de ce qui est pour moi le mauvais art. Par un phénomène curieux, le poème de Schiller, introduit dans la dernière partie de cette symphonie, énonce, sinon clairement, du moins expressément, cette pensée : que le sentiment (Schiller ne parle, à dire vrai, que du sentiment de la joie) unit tous les hommes et fait naître en eux l'amour. Mais, outre que ce poème n'est chanté qu'à la fin de la symphonie, la musique de la symphonie entière ne répond nullement à la pensée exprimée par Schiller, car c'est une musique tout à fait particulariste, n'unissant point tous les hommes, mais seulement quelques hommes, qu'elle contribue par là à isoler du reste de l'humanité. "
Alors, Tolstoï, un béotien ? un âne bâté ? un simple rebelle ? On serait tenté de le croire, à entendre de telles énormités. Par surcroît, beaucoup de ses prophéties se sont révélées fausses : Monet, par exemple, est devenu un des peintres les plus populaires du monde.
Je pense, pour ma part, que Tolstoï était parfaitement conscient du caractère outré de ses diatribes et qu'il n'avait foi qu'en leur vertu provocatrice. Nous faire réfléchir, nous tirer de notre torpeur culturelle et du consensus mou qui continue aujourd'hui à nous endormir, tel était son but. Et quand il écrivait à sa femme Sophie :
"Beethoven ou Glinka ne sont pas aussi admirables que la complainte des Bateliers de la Volga ",
n'annonçait-il pas, ne préparait-il pas certaines des réflexions contemporaines qui doutent de la supériorité du "grand art" et mettent en parallèle une paire de bottes et Shakespeare ?
Quelle belle et fraîche insolence ! Quelle bonne grâce à mettre lourdement les pieds dans le plat ! C'est cela, la vraie subversion qui rend Tolstoï éternellement jeune : prendre à rebrousse-poil les idées les mieux reçues.

***************************************

TOLSTOÏ ET LA FOLIE ET LE SUICIDE.
"DU SUICIDE" de Léon Tolstoï

C'est en 1910 que Léon Tolstoï écrit un pamphlet sur le suicide, qui ne sera jamais terminé, ni publié de son vivant car il meurt quelques mois plus tard.
Ce texte est une réponse aux nombreuses lettres que l'auteur a reçues de personnes suicidaires, qui ont perdu leur envie et leur joie de vivre, lui demandant conseil.
Car Léon Tolstoï est considéré à la fin de sa vie comme un sage connu dans le monde entier.
Après plusieurs mois de recherches, à visiter des centres psychiatriques afin de s'imprégner de cette souffrance et lire de nombreux textes sur le sujet, Léon Tolstoï nous fait part de son avis.
Il nous explique ce qui, selon lui, est la cause de "la folie de notre vie", en mettant constamment en rapport ce mal contemporain avec la religion et les problèmes de la société du XXe siècle.
L'auteur est contre la religion, contre la science et le progrès, et nous montre dans cette analyse qu'ils sont responsables de la folie croissante du monde.
Le suicide n'est finalement qu'un prétexte à un texte beaucoup plus philosophique sur la folie humaine.
L'auteur pose de nombreuses questions, sur l'absurdité de notre système, sur la folie des hommes qui les poussent à accepter l'inacceptable sans se poser de questions.
Et à ces questions il apporte ce qui, selon lui, est la seule réponse possible : nous sommes tous atteint d'une folie que l'on appelle "la culture de notre temps".
On retrouve dans cet essai, l'ultime pensée de l'auteur sur un sujet qui l'a préoccupé pendant des années, et qui est toujours autant d'actualité au XXIe siècle.
Une lecture très intéressante et d'actualité, qui nous fait découvrir le dernier écrit de ce grand penseur qu'est Léon Tolstoï et qui nous fait réfléchir sur notre propre univers, notre propre société.


lien
Image
http://www.volkovitch.com/pe96_tolstoi.jpg

A regarder
http://www.dailymotion.com/video/xj7r ... dominique-fernandez_music
http://www.youtube.com/watch?v=FIGaPIdsNLU - Tolstoï à la fin de sa vie
Le prince igor de Borodine opera filmé
http://youtu.be/EKEpFsXID1w

A Ecouter
Kalinka Helmut Lotti
http://youtu.be/pq6i0JHh6OQ
http://youtu.be/DdHRc3QHnK8


http://youtu.be/Dq4bOmxKVQQ
Le prince Igor de Borodine
http://youtu.be/aGNObWgU2Qw

A lire

Chacun a sa manière de Bacchus
http://www.loree-des-reves.com/module ... s/article.php?storyid=911

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Posté le : 09/09/2012 12:43

Edité par Loriane sur 16-09-2012 12:51:40
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Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui bat d'une aile à dessiner
Qui bat d'une aile à rédiger
Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui dit les mots d'anciens poètes
Les couleurs d'une boîte à crayons
Il souffle des mots à l'estrade
Où il évente un émoi rose
A bord de ce cahier volant
Les animaux font des discours
Et les mystères vous font la cour
A bord de ce cahier volant
Un âne triste monte au ciel
Un enfant soldat dort la paix
Un enfant poète baille à l'ourse
A bord de ce cahier volant
Vénus éteint la douce brune
Lune et clocher vont bilboquer
L'eau le soleil sont des amants
Les cages aux oiseux sont ouvertes
Les statues font des farandoles
A bord de ce cahier volant
L'hiver soupire le temps passé
La porte est une enluminure
Les croisées des lanternes magiques
Le plafond une aurore polaire
A bord de ce cahier volant
L'enfance revient pousser le temps.
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