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Raymond Queneau
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Le 25 octobre 1976 meurt à Paris Raymond Queneau

à 73 ans, né au Havre le 21 février 1903, romancier, poète, dramaturge français, cofondateur du groupe littéraire Oulipo. Il appartient au mouvement Surréalisme, Pataphysique, Queneau était Satrape du Collège de ’Pataphysique, Cofondateur de l'Oulipo.
Derrière des lunettes souriantes et une œuvre ouvertement bon enfant, Raymond Queneau apparaît comme un écrivain mystérieux : pas enveloppé, mais rempli de mystère. Au moment même où l'on croit saisir une intention, une propriété, une morale, c'est tout autre chose qui se présente, chaque fil tirant sur le précédent. On ne sait jamais par quel bout le saisir, ou, plutôt, ce qui va jaillir de la boîte que l'on s'apprête à ouvrir.
Autre paradoxe ou, tout au moins, autre curiosité : cet écrivain, qui a traversé le surréalisme, la littérature engagée et le nouveau roman sans daigner se plier à aucune de ces modes, n'est cependant jamais passé pour un plumitif rétrograde. Il est resté tout au long de sa vie, et restera longtemps encore, un auteur résolument moderne. Ce refus de la mode et du sérieux qui l'accompagne toujours a toutefois longtemps fait prendre Raymond Queneau pour un plaisantin – on disait parfois, poliment, un humoriste, mais cela ne valait guère mieux. Pourtant, cette œuvre souriante et grave, conduite avec rigueur et obstination à travers d'assez grandes difficultés dans l'attente puis sous le poids d'un succès tardif, fait de Raymond Queneau un écrivain exemplaire.

En bref

" Je naquis au Havre un 21 février 1903..." Né au Havre, où ses parents possédaient une boutique de confection et de mercerie, Raymond Queneau fréquente le lycée de la ville jusqu'à son baccalauréat. En 1920, il se rend à Paris pour préparer une licence de philosophie. En 1924, Pierre Naville le fait entrer au groupe surréaliste. D'octobre 1925 à février 1927, il effectue son service militaire dans les zouaves et participe, de ce fait, à la guerre du Rif. En 1928, il trouve du travail comme employé de banque et collabore aux activités de la rue du Château, où se réunissent les dissidents, Prévert, Duhamel, Tanguy du groupe surréaliste. En 1929, il rompt avec André Breton pour des raisons uniquement personnelles, il évoquera cette période quelques années plus tard dans Odile. En 1932, il fait un voyage en Grèce, au cours duquel il commence à écrire Le Chiendent, roman qui paraît en 1933. Dès lors, la vie de Raymond Queneau s'efface derrière son œuvre. En voici les pulsations principales.
En 1937 paraît Chêne et chien, important recueil de poèmes. En 1938, Queneau entre au comité de lecture des éditions Gallimard. En 1945, il crée, avec Michel Gallimard, l'Encyclopédie de la Pléiade, qu'il dirigera pendant trente ans. En 1949, Yves Robert met en scène Exercices de style, et Juliette Gréco rend célèbre Si tu t'imagines. En 1951, Queneau est élu à l'Académie des Goncourt, et admis au Collège de Pataphysique. En 1953, il écrit les dialogues du film Monsieur Ripois, de René Clément. En 1959, paraît Zazie dans le métro, qui connaît un succès considérable et inattendu. En 1960, suite à la publication de Cent Mille Milliards de poèmes, il fonde, avec François Le Lionnais et quelques amis, l'Ouvroir de Littérature Potentielle OuLiPo. En 1968, paraît Le Vol d'Icare, son dernier roman, puis, en 1973, Le Voyage en Grèce, recueil d'articles publiés, pendant les années trente, dans différentes revues. Son dernier livre, Morale élémentaire, paraît en 1975 : c'est un recueil de poèmes à la fabrication énigmatique. Raymond Queneau meurt, le 25 octobre 1976, à Neuilly-sur-Seine.
Première prose, premiers vers :
Raymond Queneau reprenait volontiers à son compte la remarque de La Fontaine : J'écris des poèmes comme un pommier produit des pommes. On pourrait étendre cette image à l'ensemble de son œuvre. En effet, celle-ci a poussé, dans une époque bien précise, dans une terre littéraire parfaitement définie : elle est le fruit de cette époque et de ce sol. Mais elle se développe à sa manière, sans se laisser influencer par les va-et-vient de la mode : le goût de ses pommes dépend évidemment du terroir et du climat, mais elles ne sentiront jamais l'orange ni le melon.
Ce phénomène est assez curieux pour qu'on s'y arrête un instant : Queneau est le seul écrivain qui, ayant fréquenté le groupe surréaliste (orthodoxe) pendant cinq ans, n'en ait retenu aucune influence. Bien mieux : il en a tiré la conviction définitive que ce n'est pas du tout comme cela qu'il convenait d'écrire. Les auteurs qui, dès ce moment-là, l'ont le plus directement influencé sont Flaubert, Joyce et Faulkner. Quelques poèmes, pourtant, plus tard recueillis dans Les Ziaux, peuvent faire songer à l'approche discrète d'un univers rêveur.
En fait, le premier ouvrage publié par Raymond Queneau, Le Chiendent 1933, manifeste sans ambiguïté deux préoccupations profondément étrangères aux surréalistes et qui ne l'abandonneront jamais : le souci de la construction romanesque et l'attention méthodique portée au langage il faudrait dire : aux langages. Le Chiendent est né d'un projet singulier : celui d'une transposition du Discours de la méthode en français moderne. Bien entendu, il ne reste à peu près rien de cette chimère initiale, hormis l'illustration romanesque, subtile et délectable, du Cogito ergo sum.
Il est impossible de résumer l'intrigue du Chiendent, roman touffu où foisonnent les personnages, où s'enchevêtrent les situations. Une partie de l'histoire tourne autour d'une porte mystérieuse, détenue par un sordide brocanteur, puis court derrière un hypothétique trésor. Dès ce premier roman, Queneau met au point un style parlé » qui lui est déjà personnel, différent de celui de Céline, qui, d'ailleurs, n'est qu'à lui et de celui de la rue qui, d'ailleurs, n'est pas un mais mille. En fait, il faudrait préciser davantage : le style de Raymond Queneau ne réside pas tant dans une forme, syntaxique et lexicale, du français populaire que dans la façon très nuancée dont il introduit ledit français populaire dans une langue fort bien écrite, et même sévèrement châtiée. Cet apport de tournures et de vocables nouveaux présente deux avantages, entre autres : un enrichissement du matériau dont dispose l'écrivain ; de multiples possibilités de ruptures de ton.
Ces ruptures de ton sont nécessaires à Raymond Queneau, d'abord parce que c'est un procédé qui l'amuse, mais surtout parce qu'elles s'intègrent fort bien à son souci d'une construction très élaborée. Le plan du Chiendent n'a aucunement été confié au hasard : quatre-vingt-onze sections, 13 × 7, dont chacune occupe une place parfaitement définie ; entrées et sorties des personnages, déroulement des péripéties, développement des situations, tout est soumis à des règles d'arithmétique élémentaire et de symétrie.
Un tel projet aurait pu donner, entre les mains d'un écrivain médiocre, un roman sec et plat. Raymond Queneau en a fait un chef-d'œuvre d'intelligence et de grâce, de drôlerie, de tendresse et de cruauté.
Le premier recueil de vers de Queneau, Chêne et chien, a été publié en 1937. C'est un ouvrage curieux, dans lequel on trouve des souvenirs d'enfance et de jeunesse, le récit d'une psychanalyse puis celui d'une fête au village. Dans ce recueil, qui se sous-titre « roman en vers », le poète rejette, d'une manière à la fois éclatante et modeste, vingt ans de terrorisme surréaliste et un demi-siècle de verroterie sophistiquée. Usant d'une écriture volontairement terne et banale, ne décrivant que les faits les plus ordinaires, parfois jusqu'au plus trivial, il retrouve les traces d'une poésie quotidienne qui n'apparaissait plus en 1930 et jusque vers 1970) que dans les chansons.
On peut considérer que Le Chiendent et Chêne et chien représentent les fondements de toute l'œuvre romanesque et poétique de Raymond Queneau : on y trouve déjà, au moins en germe, tout l'éventail de ses curiosités, de ses soucis, de ses humeurs ; on y trouve aussi, et pas du tout en germe mais très au point, les différents procédés d'écriture qu'il n'abandonnera jamais.

Sa vie

Raymond Queneau a grandi dans une famille de commerçants. Il rejoint Paris pour faire des études de philosophie à la Sorbonne et à l’École pratique des hautes études où il suit notamment les cours d’Alexandre Kojève sur Georg Wilhelm Friedrich Hegel.
Il fréquente le groupe surréaliste auquel il adhère en 1924. À la suite de son exclusion en 1930, il participe au pamphlet Un cadavre contre André Breton avec un texte intitulé Dédé. Raymond Queneau a relaté de façon satirique son expérience du surréalisme dans Odile, où Breton apparaît sous les traits du personnage d’Anglarès.
Après la rupture avec le surréalisme, Raymond Queneau se lance dans l’étude des fous littéraires et travaille à une Encyclopédie des sciences inexactes. Refusée par les éditeurs, cette encyclopédie lui servira pour le roman Les Enfants du Limon 1938.
Son service militaire en Algérie et au Maroc 1925-1927 lui permet de s’initier à l’arabe. Au cours d’un voyage en Grèce en 1932 Odile, il prend conscience du danger de laisser la langue littéraire s’éloigner de la langue parlée. Rapprocher ces deux extrêmes deviendra son grand projet littéraire. Dans cet esprit, il jettera les bases du néo-français caractérisé par une syntaxe et un vocabulaire typiques du langage parlé et par une orthographe plus ou moins phonétique. Dans les dernières années de sa vie, il reconnaîtra l’échec de ce projet, et que la télévision, par exemple, ne semblait pas avoir eu l’effet négatif sur la langue écrite qu’il craignait. Il collabore à la revue La Critique sociale de Boris Souvarine (ainsi qu'au Cercle communiste démocratique fondé par ce dernier2), puis au quotidien L'Intransigeant.
C’est en 1933 qu’il publie son premier roman, Le Chiendent, qu’il construisit selon ses dires comme une illustration littéraire du Discours de la méthode de René Descartes. Ce roman lui vaudra la reconnaissance de quelques amateurs qui lui décernent le premier prix des Deux-Magots de l'histoire. Suivront quatre romans d’inspiration autobiographique : Les Derniers Jours, Odile, Les Enfants du limon et Chêne et Chien, ce dernier entièrement écrit en vers.
Après avoir été journaliste pendant quelques années et avoir fait plusieurs petits métiers, Queneau entre en 1938 aux éditions Gallimard où il devient lecteur, traducteur d’anglais, puis membre du Comité de lecture. Il est nommé en 1956 directeur de l'« Encyclopédie de la Pléiade ». Parallèlement, il participe à la fondation de la revue Volontés et commence une psychanalyse.
C’est avec Pierrot mon ami, paru en 1942, qu’il connaît son premier succès. En 1947 paraît Exercices de style, un court récit décliné en une centaine de styles, dont certains seront adaptés au théâtre par Yves Robert. Ces Exercices de style lui furent inspirés par L’Art de la fugue de Johann Sebastian Bach, lors d’un concert auquel il avait assisté, en compagnie de son ami Michel Leiris, et qui avait fait naître en lui l’envie de développer différents styles d’écriture. Sous le nom de Sally Mara, auteur fictif qu'il a créé, il publie la même année On est toujours trop bon avec les femmes qui lui vaut des démêlés avec la censure.
En 1949 est publiée sa traduction du roman de George Du Maurier Peter Ibbetson, et en 1950 un second ouvrage sous pseudonyme, le Journal intime de Sally Mara, pour lequel il reçoit le prix Claire Belon.
À la Libération, il fréquente Saint-Germain-des-Prés. Son poème Si tu t’imagines, mis en musique par Joseph Kosma à l’initiative de Jean-Paul Sartre, est un des succès de la chanteuse Juliette Gréco. D’autres textes sont interprétés par les Frères Jacques. Il écrit des paroles pour des comédies musicales, des dialogues de films dont Monsieur Ripois, réalisé par René Clément, et aussi le commentaire du court métrage d’Alain Resnais Le Chant du styrène. Il réalise et interprète le film Le Lendemain.
Il publie de nouvelles chroniques fantaisistes de la vie de banlieue : Loin de Rueil 1944, Le Dimanche de la vie 1952, dont le titre est emprunté à Hegel. Un roman plus expérimental, Saint-Glinglin 1948, rassemble des textes publiés séparément depuis 1934.
Amoureux des sciences, Raymond Queneau adhère à la Société mathématique de France en 1948. Il s’évertue à appliquer des règles arithmétiques à la construction de ses œuvres, à la façon de la méthode lescurienne S + 7 : prendre un texte, n’importe lequel, prendre un dictionnaire, n’importe lequel, généraliste ou thématique, et remplacer tous les substantifs dudit texte par d’autres substantifs trouvés dans le dictionnaire choisi et situés sept places plus loin ou sept places avant par rapport à la place initialement occupée par le substantif à remplacer ou qu’il aurait occupée s’il y figurait. En 1950, il publie un texte d’inspiration scientifique, Petite cosmogonie portative. Il publie également cette année-là un recueil d’études critiques, Bâtons, chiffres et lettres.
Toujours en 1950, il entre comme satrape au Collège de ’Pataphysique, et est élu à l’Académie Goncourt en 1951.
En 1959 paraît Zazie dans le métro qui s’ouvre par l’expression Doukipudonktan ! Le succès de ce roman surprit Queneau lui-même et fit de lui un auteur populaire. Une adaptation au théâtre par Olivier Hussenot et au cinéma par Louis Malle suivront.
À la suite d’un colloque en septembre 1960 une décade de Cerisy intitulée Raymond Queneau et une nouvelle illustration de la langue française, dirigé par Georges-Emmanuel Clancier et Jean Lescure, il fonde en décembre 1960, avec François Le Lionnais, un groupe de recherche littéraire, le Séminaire de littérature expérimentale Selitex qui allait très vite devenir l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle. Sa soif de mathématiques combinatoires s’étanchera aussi à la coupe de l’Ouvroir qui accueille, entre autres, le père de la théorie des graphes, Claude Berge. Raymond Queneau publie également deux articles de recherche mathématique en théorie des nombres, en 1968 aux Comptes rendus de l'Académie des Sciences de Paris3 et en 1972 au Journal of Combinatorial Theory4. Quant à l’Oulipo, il aura une grande descendance, plus ou moins sécessionniste, avec d’autres groupes comme l’Oupeinpo, l’Outrapo, l’Oubapo…
Avec Cent mille milliards de poèmes 1961, Raymond Queneau réussit un exploit tant littéraire qu’éditorial. C’est un livre-objet qui offre au lecteur la possibilité de combiner lui-même des vers de façon à composer des poèmes répondant à la forme classique du sonnet régulier : deux quatrains suivis de deux tercets, soit quatorze vers. Cent mille milliards est le nombre de combinaisons possibles calculé par Queneau : C’est somme toute une sorte de machine à fabriquer des poèmes, mais en nombre limité ; il est vrai que ce nombre, quoique limité, fournit de la lecture pour près de deux cents millions d’années en lisant vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Le roman Les Fleurs bleues 1965, nouveau succès public, illustre l’apologue du penseur taoïste chinois Tchouang-Tseu se demandant s’il est Tchouang-Tseu rêvant d’un papillon ou un papillon rêvant qu’il est Tchouang-Tseu… Il poursuit son œuvre poétique avec Courir les rues, Battre la campagne, Fendre les flots.
Raymond Queneau meurt le 25 octobre 1976 d'un cancer du poumon. Il est inhumé au cimetière ancien de Juvisy-sur-Orge Essonne. Son épouse Janine est décédée en 1972.
Une partie importante des manuscrits de Raymond Queneau est aujourd'hui conservée par la Bibliothèque municipale du Havre. Ce fonds, constitué à partir de 1991, contient de nombreux manuscrits, des œuvres romanesques et poétiques, des correspondances, des peintures de l'auteur.

Un outil de choix : le langage

La curiosité de Raymond Queneau est immense : elle s'étend à tous les domaines de la science, avec une préférence marquée pour les mathématiques. Cette disposition encyclopédique réunit notamment deux penchants complémentaires : le goût pour l'acquisition du savoir et l'intérêt pour les méthodes de la découverte. Le deuxième point est naturellement essentiel : c'est lui qui fait de Raymond Queneau un esprit scientifique véritable, et non un compilateur du type Bouvard et Pécuchet. On se gardera de négliger cet aspect de sa personnalité qui l'a conduit à diriger l'Encyclopédie de la Pléiade. Enfin, on se souviendra, toujours à ce propos, de la jolie question posée dans Odile : Quelle satisfaction peut-on bien éprouver à ne pas comprendre quelque chose ?
C'est au langage, qui allait devenir son principal outil de travail, que la curiosité de Queneau s'est appliquée avec le plus de constance et de pénétration. C'est aussi cet aspect de son art qui a le plus vivement frappé les critiques. Tous ses commentateurs, et ils commencent à devenir nombreux, ont insisté sur le français parlé de Queneau, et plus précisément sur ce qui leur sautait immédiatement aux yeux : les trouvailles phonétiques, comme Polocilacru, Le Dimanche de la vie et le célèbre Doukipudonktan sur quoi s'ouvre Zazie dans le métro.
Il est bien vrai que le langage de Queneau constitue un apport dont il est peu d'exemples dans la littérature contemporaine. Comme toutes les propositions réellement révolutionnaires, il joue sur deux niveaux : le corrosif et le bâtisseur. Le corrosif traque les lieux communs, fanfaronnades et vacuités, les met en évidence avec malice, les rend inutilisables à jamais. Le bâtisseur offre de nouvelles formes d'écriture, plus directes, plus efficaces ou plus subtiles.
Allant jusqu'au bout de ce souci, en 1960, avec son ami le mathématicien François Le Lionnais, Raymond Queneau fonde l'Ouvroir de Littérature Potentielle, qui se propose de créer de nouvelles « structures » poétiques et romanesques de nouvelles formes fixes, comparables au sonnet, par exemple, ou des contraintes analogues à la règle des trois unités. L'OuLiPo, dont les membres actuels continuent à travailler dans le même sens, ne fut pas un simple club littéraire de plus, mais une création véritable : l'œuvre de Raymond Queneau la plus insaisissable et la plus riche.

Le romancier

L'évidente importance des recherches et des découvertes langagières dans le travail de l'écrivain a conduit la plupart des analystes à négliger ses exceptionnelles qualités de romancier : Queneau est un admirable créateur de figures et un merveilleux conteur d'histoires.
Ses personnages sont divers, bien qu'on puisse les répartir en deux familles assez homogènes : les héros et les gens ordinaires. Pour aller vite, nous dirons que les héros, ce sont ceux qui pensent : ils ne pensent pas forcément comme leur auteur, mais enfin ils font fonctionner leur cervelle, comme un outil d'investigation. Les gens ordinaires sont rebelles à tout effort cérébral, et absorbent benoîtement les idées des autres quand elles parviennent jusqu'à eux.
Il faut ici réserver un paragraphe particulier aux personnages féminins. Les « héroïnes » sont décrites par Queneau avec une force et une tendresse peu communes. Ainsi, c'est presque toujours à leur énergique obstination que les hommes leurs maris, leurs amants doivent leur salut. C'est le cas d'Odile Odile, de Noémi Les Enfants du limon, d'Annette Un rude hiver, de LN Le Vol d'Icare. Mieux, même : en y regardant de plus près, on découvrira que les femmes que l'on peut tenir pour ordinaires jouent elles aussi, dans leur ménage ou leur famille, un rôle déterminant : Sidonie Cloche Le Chiendent et Julia Le Dimanche de la vie sont les éléments moteurs des romans qu'elles habitent.
Ces personnages, Queneau les place dans des situations généralement insolites, pleines de développements nombreux et de péripéties surprenantes. Plusieurs de ses romans présentent même différentes intrigues enchevêtrées, ce qui les rend impossibles à résumer : c'est le cas du Chiendent et de Pierrot, déjà cités, mais aussi des Derniers Jours, des Enfants du limon, de Saint-Glinglin. On remarquera également qu'en un temps où les écrivains « sérieux » abandonnaient volontiers les émotions sentimentales aux auteurs populaires, Raymond Queneau publiait, avec Odile et Un rude hiver, deux romans d'amour graves, profonds et bouleversants.
On ne peut pas quitter le chapitre des personnages sans observer que, parmi d'autres, plus fugitives, une question têtue court d'un livre à l'autre, de la prose à la poésie, et c'est : Qu'est-ce qu'un personnage de roman ? Cette question, qui forme la trame du Chiendent, se trouve explicitement posée dans Le Vol d'Icare. On observera que Raymond Queneau, en écrivain rebelle à toute confession publique, a subtilement déplacé le traditionnel problème d'identité, devenu, sous la forme : Mais qui suis-je donc ? le pont-aux-ânes des littérateurs contemporains.

Une morale

Malgré la méfiance que professait Raymond Queneau à l'égard des faiseurs de systèmes et le peu d'empressement qu'il mettait à donner des leçons, il est clair que l'on peut distinguer, dans son œuvre, l'ombre d'une morale : c'est là le propre de tout univers cohérent, qu'il soit réel ou imaginaire. Cette morale, assez curieusement, ne coïncide pas tout à fait avec celle de la société des hommes. Cet écrivain réaliste ne restitue pas le monde tel qu'il est : il le corrige. Mais, comme il le corrige par de simples (quoique pas innocentes) omissions, ce qu'il nous en montre nous paraît parfaitement authentique.
Par exemple, il n'y a pas un seul salaud dans cette œuvre qui fait vivre pourtant des centaines de personnages – en réalité, il y en a un : Bébé Toutout, le gnome diabolique du Chiendent ; et ce n'est pas exactement un homme.
Je crois qu'il faut faire ici la part de la malice : Queneau choisit, parce que c'est plus agréable, de ne parler que des gens sympathiques, de ceux qu'il aurait du plaisir à fréquenter. Il fait même un instant semblant de croire aux rossignols humanistes, et que tous les hommes sont de bonne volonté. Mais il laisse traîner, ici ou là, un signe révélateur, un indice de sa fausse naïveté.
Le mot malice est préférable au mot humour, et pas seulement parce que, de celui-ci, on use à tort et à travers. L'humour est plein de replis ombreux, d'âcres touffeurs et de ricanements que l'on ne découvre jamais au fond des choses, chez Queneau. C'est peut-être à son ascendance campagnarde qu'il doit cela : les paysans, même les plus rusés, sont doués d'une trop bonne humeur pour avoir de l'humour ! La malice, en revanche, convient tout à fait à leur façon de voir, de comprendre et de raconter les choses. Enfin, si l'on se posait sérieusement la question, on pourrait se reporter à l'article « L'Humour et ses victimes », publié en 1938 dans Volontés, et repris, trente-cinq ans plus tard, dans Le Voyage en Grèce. Il ne résout pas le problème : il jette le lecteur de bonne foi dans une saine perplexité, ce qui est bien préférable.

Le dernier envol

De 1952 à 1960, Raymond Queneau a écrit les dialogues de plusieurs films : outre Monsieur Ripois, de René Clément, on peut citer La Mort en ce jardin, de Luis Buñuel, et Le Dimanche de la vie, de Jean Herman, tiré de son propre roman. Malgré le grand amour qu'il a toujours manifesté pour le cinématographe (et qui se matérialise dans Loin de Rueil), il ne semble pas que cette activité ait entièrement répondu à son attente. On peut supposer qu'un esprit aussi précis, un artisan aussi pointilleux, n'allait pas supporter longtemps la sympathique mais épuisante approximation qui accompagne souvent le travail des cinéastes.
Le dernier roman de Raymond Queneau, Le Vol d'Icare, n'est pas seulement le dernier. Il semble qu'au faîte d'une œuvre nombreuse et dense, l'écrivain ait voulu réunir tout ce qu'il savait faire et tout ce qu'il aimait en un somptueux bouquet final. On y remarquera, en effet, que ce livre conçu comme un scénario de film est très soigneusement construit ; que son écriture utilise le mode du récit, très elliptique, et des dialogues qui ressemblent à ceux du cinéma ; que l'on y trouve des personnages fort divers, dont un héros en voie de développement et plusieurs femmes énergiques ; que la présence de l'Exposition universelle de 1889 symbolise la passion encyclopédiste, et l'affrontement entre les écrivains, la passion littéraire...
Enfin, Raymond Queneau apporte une héroïque réponse à l'obscure question sur la nature et l'identité du personnage de roman, une réponse mélancolique et fière, celle-là même que l'on pouvait attendre et que l'on n'espérait pas : c'est celui qui s'envole et qui meurt à la fin. Jacques Bens

Influence

L'influence de René Guénon sur Raymond Queneau :
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Raymond Queneau était un lecteur assidu et attentif de l'œuvre de René Guénon, qu'il avait découvert en lisant en 1921 l'Introduction générale à l'étude des doctrines hindoues5. À partir de cette date et jusqu'à ce que les fin des années '20, Queneau avait lu tous les livres et les articles de Guénon6, et a eu aussi une brève correspondance avec lui.

Œuvres

Les Œuvres complètes sont éditées aux éditions Gallimard dans la Bibliothèque de la Pléiade.

Romans

Le Chiendent, 1933, Prix des Deux Magots
Gueule de pierre, 1934
Les Derniers Jours, 1936
Odile, 1937
Les Enfants du limon, 1938
Un rude hiver, 1939
Les Temps mêlés (Gueule de pierre II), 1941
Pierrot mon Ami, 1942
Loin de Rueil, 1944
En passant, 1944
On est toujours trop bon avec les femmes, 1947
Saint-Glinglin, 1948
Le Journal intime de Sally Mara, 1950
Le Dimanche de la vie, 1952
Zazie dans le métro, 1959
Les Fleurs bleues, 1965
Le Vol d'Icare, 1968

Poésies

Chêne et chien, 1937
Les Ziaux, 1943
L'Instant fatal, 1946
Analyse logique, 1947
Petite cosmogonie portative, 1950
Si tu t'imagines, reprenant les trois premiers recueils, 1952
Cent mille milliards de poèmes, 1961
Le Chien à la mandoline, 1965
Courir les rues, 1967
Apprendre à voir, 1968
Battre la campagne, 1968
Fendre les flots, 1969
Morale élémentaire, 1975

Essais et articles

Traité des vertus démocratiques, manuscrit de 1937, édité pour la première fois en 1993.
Bâtons, chiffres et lettres, 1950
Pour une bibliothèque idéale, 1956
Entretiens avec Georges Charbonnier, 1962
Bords, 1963
Une Histoire modèle, 1966
Le Voyage en Grèce, 1973

Divers

Exercices de style, 1947
Contes et propos, 1981
Journal 1939-1940, 1986
Journaux 1914-1965, 1996
Lettres croisées 1949-1976 : André Blavier-Raymond Queneau, correspondance présentée et annotée par Jean-Marie Klinkenberg, 1988
Sur les suites s-additives, Journal of Combinatorial Theory 12 1972, p. 31-71
La légende des poules écrasées, texte théâtral publié dans le Magazine Littéraire no 523, septembre 2012

Traductions

Le Mystère du train d'or d'Edgar Wallace, avec sa femme Janine, sous le nom de Jean Raymond, 1934
Peter Ibbetson de George du Maurier, 1946
L'Ivrogne dans la brousse The Palm wine drinkard d'Amos Tutuola, 1953
Impossible ici It Can't Happen Here, Sinclair Lewis, 1953
Certains l'aiment chaud Some Like it Hot, film de Billy Wilder, 1959. Adaptation française des dialogues.

Correspondances

Correspondances Raymond Queneau - Élie Lascaux, Verviers, Temps Mêlés, octobre 1979 126 p.
Une correspondance Raymond Queneau - Boris Vian, Les amis de Valentin Brû, no 21, 1982 48 p.
Raymond Queneau et la peinture, Jean Hélion, Les amis de Valentin Brû, no 24-25, 1983 100 p.
Raymond Queneau et la peinture, II, Enrico Baj, Les amis de Valentin Brû, no 26, 1984 50 p.
Raymond Queneau et la peinture, IV, Élie Lascaux, Les amis de Valentin Brû, 1985 88 p.
30 lettres de Raymond Queneau à Jean Paulhan, Revue de l'association des amis de Valentin Brû, 1986 102 p.

Discographie

Raymond Queneau mis en musique
Raymond Queneau mis en musique et chanté, par Jean-Marie Humel, Paris : Jacques Canetti, 1991, Jacques Canetti 107752
François Cotinaud fait son Raymond Queneau, par l'ensemble Text'up 2004, Label Musivi
Si tu t'imagines, musique Joseph Kosma, par Juliette Gréco, 1949
L'instant fatal, musique Max Unger, 20107
9 chansons sur des poèmes de Raymond Queneau, par Gilles Maugenest, 2002
Tant de sueur humaine, musique Guy Béart, par Guy Béart, 1965. Disques Temporel
Les fleurs bleues du pianiste Stéfano Bollani

Filmographie

En 1951, le cinéaste Pierre Kast réalisa Arithmétique leçon d'arithmétique de 8 minutes donnée par Raymond Queneau avec mise en évidence du zéro, l'une des découvertes les plus importantes de l'esprit humain, et du nombre googol, le 1 suivi de cent zéros.
Raymond Queneau interpréta le rôle de Georges Clemenceau dans le film Landru de Claude Chabrol, sorti le 25 janvier 1963.


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Posté le : 23/10/2015 21:44
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Qui bat d'une aile à dessiner
Qui bat d'une aile à rédiger
Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui dit les mots d'anciens poètes
Les couleurs d'une boîte à crayons
Il souffle des mots à l'estrade
Où il évente un émoi rose
A bord de ce cahier volant
Les animaux font des discours
Et les mystères vous font la cour
A bord de ce cahier volant
Un âne triste monte au ciel
Un enfant soldat dort la paix
Un enfant poète baille à l'ourse
A bord de ce cahier volant
Vénus éteint la douce brune
Lune et clocher vont bilboquer
L'eau le soleil sont des amants
Les cages aux oiseux sont ouvertes
Les statues font des farandoles
A bord de ce cahier volant
L'hiver soupire le temps passé
La porte est une enluminure
Les croisées des lanternes magiques
Le plafond une aurore polaire
A bord de ce cahier volant
L'enfance revient pousser le temps.
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