| A + A -
Connexion     
 + Créer un compte ?
Rejoignez notre cercle de poetes et d'auteurs anonymes. Lisez ou publiez en ligne
Accueil >> xnews >> Le Seigneur est un gars très occupé - Nouvelles - Textes
Nouvelles : Le Seigneur est un gars très occupé
Publié par Donaldo75 le 26-07-2014 13:50:00 ( 1054 lectures ) Articles du même auteur



Le Seigneur est un gars très occupé


Les cadavres jonchaient les rues du centre-ville dans un décor de fin du monde ; le père Thomas s’activait avec les bénévoles du centre catholique, prodiguant ses conseils pour les survivants, orientant les familles vers les bonnes personnes et rassurant les nombreux individus désorientés. Le tremblement de terre ne semblait que le début d’une période sombre ; au-delà des possibles répliques prévues sur l’ensemble de la côte Ouest, les autorités s’inquiétaient des épidémies, de la pénurie en eau, des impacts climatiques et de la panique, en particulier dans les zones urbaines surpeuplées. Les nouvelles du monde laissaient peu d’espoir aux prévisionnistes les plus optimistes ; partout sur la planète des volcans se réveillaient d’un long sommeil, des tempêtes se déchaînaient et des mers se transformaient en tueurs aquatiques. Le ciel s’obscurcissait en Europe et l’hémisphère Nord se préparait à plusieurs années de froid dans une sorte de nouvel âge glaciaire. La situation des antipodes ne s’annonçait pas meilleure ; l’Indonésie brûlait et la Nouvelle Zélande sombrait dans l’Océan Pacifique devenu incontrôlable.
— Qu’avons nous fait au Seigneur pour mériter ça ?
Le père Thomas ne savait que répondre à cette question posée par tant d’Américains ; pourtant la Californie était préparée à un séisme de forte magnitude depuis que la ville de San-Francisco avait été pratiquement rasée au début du vingtième siècle. L’état le plus riche de la puissante Amérique était parcouru du nord au sud par une gigantesque faille géologique, sorte de joint entre les plaques tectoniques du continent et celles de l’océan ; cet apparent défaut de plomberie planétaire représentait à lui seul un danger suffisant pour affoler des générations de sismologues. Pourtant, l’inconscient collectif des Américains, encore sous les effets hallucinogènes d’un rêve pavé d’or et de gloire, avait nié la réalité et s’était cru protégé par les instances divines et le roi dollar.

Le père Thomas avait naguère officié dans des régions du globe où manger à sa faim et boire de l’eau potable restait un luxe que peu d’âmes pouvaient s’offrir ; à cet égard, il considérait ses concitoyens comme des enfants gâtés qui croyaient que la prière et quelques virements à des organisations caritatives allaient les protéger des aléas de la vie terrestre. Malgré son jugement objectif et sans concession sur les trois cents millions de moutons qui peuplaient la plus grande nation de la chrétienté, il devait composer avec cette illusion et surtout apporter l’aide spirituelle aux plus démunis, quitte à travestir la vérité.
— Le Seigneur est un gars très occupé, répétait-il à chaque fois que la question revenait à la surface.
En quelque sorte il avait raison ; au vu des catastrophes naturelles du moment, le Créateur se trouvait forcément au four et au moulin. Cet agenda chargé expliquait pourquoi il déléguait les premiers secours aux différents prêtres des États-Unis ; oubliées les querelles de chapelle, désormais les catholiques, les protestants, les baptistes et autres évangélistes travaillaient de concert pour rétablir une situation compromise.
Une telle explication suffisait généralement à donner du baume au cœur des plus innocents, de ceux qui ne possédaient pas grand-chose avant le désastre ; ceux-là avaient déjà perdu leur maison dans le passé, au moins une fois, ou vu leur fonds de pension détourné par un financier de New-York et souvent ils cumulaient plusieurs petits boulots précaires pour subsister. Ils représentaient la force brute de l’Amérique ; leur instinct de survie ajouté à un optimisme forcené et à une bonne dose d’auto-dérision expliquait la réussite du modèle américain et la cohésion de sa société. Le Président lui-même avait coutume de dire que Dieu bénissait l’Amérique grâce à ces citoyens courageux, volontaires et positifs ; « Ce n’est pas comme ces cochons de Français qui passent leur temps à se plaindre et à se mettre en grève » rajoutait-il avec son accent texan, histoire de faire rire ses électeurs avec une blague facile.

Le père Thomas se dirigea vers un point de ralliement ; il devait assister les organisations caritatives à distribuer des vêtements, de l’eau et de la nourriture. L’armée s’était déployée dans la ville et avait déjà fort à faire pour protéger les convois humanitaires des pillards ; chaque personne de bonne volonté était la bienvenue pour apporter sa contribution, aussi modeste fut-elle.
— Si le Seigneur est tant occupé que ça, demanda un petit garçon noir, pourquoi ne nous envoie-t-il pas Jésus Christ ?
Le prêtre ne s’étonnait plus de la question tellement il l’avait entendue ; sa batterie de réponses était bien fournie avec de nombreuses variantes en fonction de l’âge, de la couleur et de l’origine sociale de celle ou celui qui l’avait posée. Il évalua son interlocuteur ; ce dernier ressemblait à pléthore de jeunes fidèles emmenés de force au service dominical et qui n’achetaient pas comptant le discours habituel de l’Église.
— Le Christ est en chacun de nous, commença-t-il, et donc partout à la fois. Quand je te sers de la soupe et du pain, c’est en réalité Jésus qui remplit ton assiette ; quand tu aides une vieille dame à traverser la route défoncée, c’est avant tout la main du Christ qui guide tes pas.
Le garçonnet le regarda comme un badaud jaugeant un joueur de bonneteau ; il essaya de savoir dans quel pot se trouvait le billet de cinq dollars puis opta pour la solution la plus pragmatique. Il tendit son bol au père Thomas pour une deuxième tournée de soupe.
— Merci, Seigneur Tout Puissant, de laisser à ton fils Jésus Christ le soin de rassasier l’appétit d’un pauvre enfant affamé et orphelin, dit-il en souriant au prêtre.
Le père Thomas lui servit une double ration et lui caressa le front ; « en voilà un qui se prépare à l’investiture démocrate dans vingt ans » se dit-il sans savoir s’il fallait en rire ou en pleurer.

Article précédent Article suivant Imprimer Transmettre cet article à un(e) ami(e) Générer un PDF à partir de cet article
Les commentaires appartiennent à leurs auteurs. Nous ne sommes pas responsables de leur contenu.
Auteur Commentaire en débat
Bacchus
Posté le: 26-07-2014 18:02  Mis à jour: 26-07-2014 18:02
Modérateur
Inscrit le: 03-05-2012
De: Corse
Contributions: 1186
 Re: Le Seigneur est un gars très occupé
Salut Donaldo.
Tout cela sent le futur très proche. En fait, les catastrophes se font de plus en plus nombreuses ( fléaux naturels, épidémies, guerres, massacres) sans que nous ayons l'air de nous en soucier trop.
La réplique de l'enfant es tout à fait adroite.Tu as raison, il fera un excellent politicien.
Merci pour ce texte si plaisant à lire

Amitiés de Bacchus
couscous
Posté le: 26-07-2014 19:57  Mis à jour: 26-07-2014 19:57
Modérateur
Inscrit le: 21-03-2013
De: Belgique
Contributions: 3218
 Re: Le Seigneur est un gars très occupé
Des personnages truculents dans une ambiance de fin du monde.

Comment calmer les inquiétudes de ses pauvres fidèles !

Merci Donald

Couscous
Donaldo75
Posté le: 28-07-2014 07:47  Mis à jour: 28-07-2014 07:47
Plume d'Or
Inscrit le: 14-03-2014
De: Paris
Contributions: 1111
 Re: Le Seigneur est un gars très occupé
Merci Bacchus, c'est exactement ce que je voulais faire passer comme message.
Titi
Posté le: 28-07-2014 09:09  Mis à jour: 28-07-2014 09:09
Administrateur
Inscrit le: 30-05-2013
De:
Contributions: 1622
 Re: Le Seigneur est un gars très occupé
Merci Donaldo pour ce récit (imaginaire ??) et cataclysmique qui énonce quelques vérités bien senties.

Le petit coup de canif sur l’opulence dont on jouit , sans en prendre véritablement conscience, alors que sur bien des coins du globe, certains sont tenu de faire moult efforts pour tenter simplement de boire et de manger, est tellement réel.

Ton histoire m’a fait penser à l’émission de Frédéric Lopez, en terre inconnue, que j’ai revu il y a 2 jours, ou en compagnie du rugbyman Fred Michalak, il est allé à la rencontre des Lolos Noirs, une peuplade du nord Vietnam. Ces agriculteurs montagnards sont aujourd'hui moins de 2000 à perpétuer un mode de vie en harmonie avec la nature, et dont tous les énormes efforts quotidiens n’ont qu’un seul et unique but : permettre de nourrir les habitants du village. Que d’efforts du matin 5 heures au soir 20 heures pour simplement donner à manger à toute cette population

Bravo et merci pour ce rappel Donaldo, que l’on devrait avoir constamment en tête quand on rouspète, à la moindre petite difficulté
Donaldo75
Posté le: 29-07-2014 07:13  Mis à jour: 29-07-2014 07:13
Plume d'Or
Inscrit le: 14-03-2014
De: Paris
Contributions: 1111
 Re: Le Seigneur est un gars très occupé
Merci Kjtiti,

Je crois que cette émission de Frédéric Lopez a le mérite de nous rappeler la chance que nous avons, au moins matérielle, de vivre dans un pays favorisé. Au niveau spirituel, par contre, je ne pense pas que nous soyons bien riches. Il suffit de voir les vessies qu'on essaie de nous vendre comme lanternes.

A bientôt,

Donald
Loriane
Posté le: 29-07-2014 09:48  Mis à jour: 29-07-2014 09:48
Administrateur
Inscrit le: 14-12-2011
De: Montpellier
Contributions: 9492
 Re: Le Seigneur est un gars très occupé
Quand les humains cesseront de se tourner vers un père inventé pour comprendre que la seule divinité sur terre est notre mère la Nature, la terre qui nous porte et qui n'en peut mais de supporter de tels monstres destructeurs ?
Gaffoume, gaffoume : la nouvelle Zélande si elle est en océan Indien c'est que le grand chambardement est déjà bien avancé, un glissement de terrain mahous.
La course aux richesses rend plutôt con et les humains en oublient l'essentiel : nous sommes de passage dans l'univers, juste tolérés sur notre planète, demain n'est jamais certain, les gaulois étaient bien sages qui craignaient que le ciel leur tombe sur la tête.
Vivre de l'essentiel est une expérience qui manque gravement aux occidentaux.
Belle lecture merci, un bisou au canard qui est au placard.
Donaldo75
Posté le: 29-07-2014 13:35  Mis à jour: 29-07-2014 13:35
Plume d'Or
Inscrit le: 14-03-2014
De: Paris
Contributions: 1111
 Re: Le Seigneur est un gars très occupé
Merci Loriane,

J'ai rétabli la bonne géographie des côtes néo-zélandaises.
Le canard reste au placard en attendant qu'il arrête de mordre.

A bientôt,

Donald
Mes préférences



Par une aquarelle de Tchano

Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui bat d'une aile à dessiner
Qui bat d'une aile à rédiger
Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui dit les mots d'anciens poètes
Les couleurs d'une boîte à crayons
Il souffle des mots à l'estrade
Où il évente un émoi rose
A bord de ce cahier volant
Les animaux font des discours
Et les mystères vous font la cour
A bord de ce cahier volant
Un âne triste monte au ciel
Un enfant soldat dort la paix
Un enfant poète baille à l'ourse
A bord de ce cahier volant
Vénus éteint la douce brune
Lune et clocher vont bilboquer
L'eau le soleil sont des amants
Les cages aux oiseux sont ouvertes
Les statues font des farandoles
A bord de ce cahier volant
L'hiver soupire le temps passé
La porte est une enluminure
Les croisées des lanternes magiques
Le plafond une aurore polaire
A bord de ce cahier volant
L'enfance revient pousser le temps.
.

Connexion
Identifiant :

Mot de passe :

Se souvenir de moi



Mot de passe perdu ?

Inscrivez-vous !
Partenaires
Sont en ligne
47 Personne(s) en ligne (17 Personne(s) connectée(s) sur Textes)

Utilisateur(s): 0
Invité(s): 47

Plus ...