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Nouvelles confirmées : Léo (Extrait n°8)
Publié par malhaire le 25-01-2015 12:50:00 ( 575 lectures ) Articles du même auteur



"Je me souviens de cette première fois au tribunal. Roger, (le croquemitaine, mais aussi, accessoirement mon grand-père), m’avait apporté un très beau jeu de quilles en bois. J’étais comblé, mais je préférais cependant quand il ne souriait pas.
Roger était accompagné par sa concubine, miteuse. Son prénom, Germaine. Mon dieu, elle avait tout d’une caricature. Une véritable sorcière.
Je vais tenter de la décrire sans que l’on puisse imaginer que mon souvenir soit altéré, tant elle ressemblait à la belle-mère de Blanche-Neige, une fois enlaidie bien entendu.
Son nez était crochu évidemment, mais elle avait quelque chose que même les meilleurs créateurs ou dessinateurs de sorcières n’ont jamais su imaginer. Elle possédait un triple menton, tel un goitre de volaille qui aurait survécu d’une manière dramatique à une surexposition de rayonnements radioactifs. Son regard était fuyant comme le serait celui d’une vermine craintive ou inquiétée. Elle portait une robe assez fleurie, mais finalement ne reflétée que l’élégance d’une poubelle que l’on aurait affublée d’un sac de plastique coloré.
Fagotée de cette manière, avec ses cheveux aussi gras que gris, je n’avais jamais imaginé qu’une créature de ce genre puisse incarner ce que l’on appelle communément une femme.
Ainsi, n’étions-nous pas partis sur de bonnes bases.
Par malheur, la bougresse semblait s’être accoquinée à un ogre.
Mon grand-père avait tout d’un sale bonhomme. Je crois qu’il était grand, mais comme j’étais petit, je n’en suis pas certain. Il était vraiment très gros, avec de la sueur sur le front. Peut-être faisait-il chaud ?
De plus, il ne sentait pas vraiment bon. Aujourd’hui encore je crois que l’odeur de son Eau de Cologne Saint-Michel pourrait me faire vomir.
Mon grand-père avait des yeux porcins, beaucoup de poils qui jaillissaient par-dessus le col de sa chemise, et finalement, assez peu de cheveux.
Heureusement, il portait un costume.
Il était le premier spécimen de ma véritable famille que je retrouvais depuis l’abandon.
J’étais horrifié.
Biologiquement, j’étais le descendant d’un monstre.
Je crois que ce jour-là j’aurai dû m’enfuir ou crier mon désespoir au juge. Peut-être aurai-je dû jeter des pierres dans les fenêtres de son bureau ? Au lieu de cela, je suis resté stoïque. J’ai joué frénétiquement avec mon jeu de quilles.
Il est de ces moments où notre sort se décide sans nous, et c’est alors, que Roger et Germaine en ont profité pour s’incruster quelques temps dans ma vie.
Je n’ai jamais exactement su ou compris ce qui s’était passé ce jour-là dans le bureau du juge, mais ce qui est certain, c’est que Roger et Germaine venaient dans un premier temps, d’obtenir le droit de me revoir très régulièrement.

•••

Je ne me souviens plus exactement de toutes les rencontres qui ont suivies celle-ci. Mon grand-père et sa compagne venaient de plus en plus fréquemment au domicile de mes parents, toujours avec de nombreux cadeaux. Je voyais bien qu’Hélène et Yves faisaient de gros efforts pour les accueillir. Déjà, j’étais assez sensible et intuitif pour déchiffrer la fausseté dont se vêtent parfois les sourires des adultes. Je crois que c’est Hélène qui souriait le plus. Il était évident qu’elle détestait Roger, cet homme suffisant et arrogant, qu’elle se devait d’accueillir en sa demeure, lui, n’attendant qu’une seule chose, lui ravir son fils. L’hypocrisie était à son paroxysme. Ces deux couples qui n’avaient rien en commun se trouvaient dans l’obligation de se rapprocher, feignant une concordance contrainte, dont le seul but était d’obtenir la garde définitive d’un enfant.
Je crois qu’inconsciemment, même si je ne pouvais pas saisir la teneur exacte de ces circonstances, je portais sur mes petites épaules, tout le poids de cette compétition acharnée. Je me sentais comme une vulgaire poupée de chiffon, que deux chiens s’apprêtaient à entredéchirer.
J’ignorai qu’un chien plus gros encore, dans l’ombre de la scène, échafaudait un plan au pouvoir irrévocable.

Je me retrouvai seul, debout, devant le bureau du juge. Personne pour me rassurer, ou même, m’influencer. J’étais tremblant de peur.
La première question fut la suivante :
- « Tu préfèrerais vivre chez tes parents adoptifs, ou plutôt, chez ton grand père ? ».
Je me souviens exactement de toute l’angoisse qui soudain me traversa. J’étais paralysé, au bord des larmes et peut-être même de l’évanouissement.
Je connaissais la réponse car elle était évidente. Je voulais vivre chez mes parents, avec Kamel et Flora. Mais comment du haut de mes cinq ans pouvais-je affirmer mon choix face à cet inconnu qui m’impressionnait tant ?
Je réalisai pleinement que mon sort était là, pour une première fois peut-être, au creux de mes petites mains moites et tremblantes.
Que pouvais-je bien répondre sans prendre le risque de blesser quelqu’un ?
Je restai muet. Un conflit de loyauté était en train d’éclater dans ma tête, alors que le juge, lui, semblait s’impatienter.
Il se pencha au-dessus de son bureau en s’approchant de moi.
Je reculai d’un pas.
Pensant sûrement que j’étais stupide et que je n’avais rien compris, il reformula sa question comme s’il s’adressait à un arriéré mental.
- « Dis-moi mon petit, qui aimes-tu le plus, tes parents adoptifs ou ton grand père ? »
Avait-il besoin de mêler des sentiments à cette affaire?
Ne pouvant plus réfléchir, incapable d’exprimer mon profond désarroi, je répondis précipitamment, pour qu’il me fiche enfin la paix :
- « Les deux ! ».
Je crois qu’il fut soulagé d’entendre enfin le son de ma voix. Pour ma part, j’étais effondré, je venais de trahir mes parents. Et si le juge venait à leur répéter mes propos ?
D’une phrase laconique, empressée, échafaudée de seulement deux mots, mon destin s’apprêtait à basculer cruellement.
Peut-être ce jour-là ai-je réalisé la force et le pouvoir des mots ?

Sans doute en présence du juge, Hélène, Yves et Roger avaient ce jour-là trouvé un compromis. J’allais pouvoir rester vivre chez mes parents adoptifs, mais en contrepartie, j’étais condamné à passer toutes mes petites vacances scolaires, ainsi qu’un mois d’été à Hautefeuille, une petite commune de Seine-et-Marne, chez mon grand-père et sa charmante compagne, Germaine.
Avec cet arrangement, Roger renonçait ainsi à l’idée de m’adopter, et surtout, il avait l’interdiction de faire en sorte d’établir un quelconque lien entre sa fille Marie (ma mère biologique) et moi-même.

Cela signifiait aussi que jamais plus, je ne passerai les fêtes de Noël avec mes parents, mon frère et ma sœur. Je crois qu’Hélène et Yves étaient en partie soulagés du verdict, mais très vite, j’ai perçu qu’ils étaient à la fois profondément dévastés.

Je n’ai jamais su si mes deux petits mots étaient à l’origine de tous ces dégâts et de cette incommensurable souffrance.
J’ai si longtemps culpabilisé, mais jamais d’autres mots ne sont venus après pour me réconforter. En effet, jamais Hélène ou Yves ne m’ont reparlé de mon entretien avec le juge. Depuis, malgré le temps qui a passé, Noël reste pour moi, la douleur de la séparation, une peine infinie, mais surtout le poids d’une culpabilité encore bien trop lourde à porter."

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Les commentaires appartiennent à leurs auteurs. Nous ne sommes pas responsables de leur contenu.
Auteur Commentaire en débat
couscous
Posté le: 26-01-2015 19:33  Mis à jour: 26-01-2015 19:33
Modérateur
Inscrit le: 21-03-2013
De: Belgique
Contributions: 3218
 Re: Léo (Extrait n°8)
Un nouveau déchirement. Pauvre Léo.

deux petites fautes :

"de mêlait des sentiments " : mêler

"Je crois qu’il fit soulagé " : fut

Une suite ?

Merci

Couscous
malhaire
Posté le: 27-01-2015 10:57  Mis à jour: 27-01-2015 10:57
Plume d'Or
Inscrit le: 20-05-2012
De:
Contributions: 335
 Re: Léo (Extrait n°8)
Merci pour tout ! Et pour les fautes aussi !
Mes préférences



Par une aquarelle de Tchano

Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui bat d'une aile à dessiner
Qui bat d'une aile à rédiger
Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui dit les mots d'anciens poètes
Les couleurs d'une boîte à crayons
Il souffle des mots à l'estrade
Où il évente un émoi rose
A bord de ce cahier volant
Les animaux font des discours
Et les mystères vous font la cour
A bord de ce cahier volant
Un âne triste monte au ciel
Un enfant soldat dort la paix
Un enfant poète baille à l'ourse
A bord de ce cahier volant
Vénus éteint la douce brune
Lune et clocher vont bilboquer
L'eau le soleil sont des amants
Les cages aux oiseux sont ouvertes
Les statues font des farandoles
A bord de ce cahier volant
L'hiver soupire le temps passé
La porte est une enluminure
Les croisées des lanternes magiques
Le plafond une aurore polaire
A bord de ce cahier volant
L'enfance revient pousser le temps.
.

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