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Nouvelles confirmées : Léo (extrait n°14)
Publié par malhaire le 11-02-2015 22:10:00 ( 418 lectures ) Articles du même auteur



"Il m’était apparu assez rapidement que Germaine n’était pas heureuse avec cet homme là, mais au fond, je crois que je m’en fichais éperdument, car je ne me souvenais plus lequel de nous deux avait décidé en premier de ne pas aimer l’autre.
Mon grand-père était fier et fou de joie d’avoir un petit garçon. Pour Germaine, je n’étais rien, et pour moi, elle n’était que cette abominable sorcière. Je passais mon temps à lui causer des ennuis et je faisais de même avec sa fille, Marilyne. A dire vrai, j’éprouvais un certain plaisir à les voir se faire houspiller par Roger. Sans doute même étais-je très pénible avec elles, car très souvent mon grand-père prenait ma défense et ça, je l’avais vite et bien compris.
En été, Germaine passait son temps à équeuter des haricots verts, à faire bouillir des bocaux de prunes, à cueillir des multitudes de grappes de groseille ou de cassis, mais aussi à préparer une quantité démesurée de pots de confiture. Roger l’engueulait tout le temps et quand il avait le dos tourné elle lui faisait d’affreuses grimaces. Comme elle ne travaillait pas, souvent, mon grand-père l’insultait de fainéante. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle ne s’épuisait pas au ménage.
Je me souviens qu’un jour, avant qu’il ne parte au travail, mon grand-père lui avait ordonné de faire le tri dans les congélateurs du sous-sol et surtout d’effectuer un grand nettoyage. Il y avait des échalotes et des oignons pourris à même le sol. Aussi, il y avait des pommes de terre suintantes, évidées et puantes. Dans le fond des congélateurs croupissaient depuis plusieurs années toutes sortes de viandes et de légumes. Alors que la pauvre Germaine qui n’était pourtant pas méchante pour deux sous, s’affairait dans la crasse de son sous-sol sombre et humide par ce bel après-midi d’été si lumineux, je décidai soudainement de lui rendre une petite visite bien amicale. L’odeur des pommes de terre putréfiées était vraiment pestilentielle.
Je me hasardai délicatement à passer l’entrée du sous-sol et lui lança avec un air railleur:
- « Mamie, ça va ? Tu passes une bonne journée ?! »
La vieille, le dos courbé, les deux mains dans les souillures nauséabondes se retourna brusquement et sortit enfin de ses gonds.
- « Dégage morveux, sale petit merdeux ! »
Dieu qu’elle était encore plus vilaine quand elle était en colère. Je me régalai. J’avais réussi à la faire sortir de cette déconcertante apathie que j’assimilais souvent à une abjecte insensibilité. La momie était vivante !

Pendant ce temps là, ma jeune tata Marilyne, qui n’avait pas tout à fait dix-sept ans filait un très mauvais coton. Dès qu’elle mettait un pied dans la maison elle se faisait vilipender par son père. J’avais du mal à cacher mon plaisir. Elle avait arrêté l’école et passait son temps à écouter la musique à fond dans sa chambre. Elle adorait le groupe Téléphone. Souvent j’allais me plaindre à mon grand-père pour lui dire que sa musique me faisait affreusement mal à la tête. Parfois Roger intervenait et c’est alors que je pouvais tout à coup jouir du silence revenu. Une fois même, par ma faute, Marilyne s’était retrouvée dans la cuisine aux côtés de sa mère en train d’équeuter des haricots. Alors, croisant son regard renfrogné et haineux, je m’en retournai jouer dehors.
Un jour Marilyne nous ramena son petit ami Jean-Paul. Je le trouvais bizarre. Il avait l’air idiot. Il ne parlait quasiment pas et sur son front sa peau blême brillait. Je m’en méfiais. Lorsqu’il faisait face à Roger, il transpirait beaucoup et regardait par terre.
Papy n’aimait pas Jean-Paul, et du coup, je ne l’aimais pas non plus.
Une fois, Roger cria très fort sur Marilyne. Je ne savais pas que l’on pouvait parler ainsi à sa fille. Cette fois la tournure des événements ne m’amusa pas vraiment. J’eus même très peur. Roger était hors de lui.
- « Tu vas finir comme ta sœur, une vraie traînée ! En plus, tu ne travailles pas et ce mec, il a trente deux ans et déjà deux gamines ! C’est un feignant et un alcoolique ! Comment allez-vous vivre ?»
Le pauvre Jean-Paul était habillé pour l’hiver.
Je ne l’ai jamais revu, ni Marilyne d’ailleurs. Ils se sont enfuis.
J’ai su que Marilyne eut très tôt un premier enfant, puis un deuxième et encore un troisième…

De mon côté, je n’en finissais pas de faire tourner en bourrique la pauvre Germaine. Je me souviens d’un jour, lourd et orageux, alors que Roger était parti au travail, elle n’avait pas voulu céder à l’un de mes caprices. J’avais alors feint une fugue et j’avais fait courir la vieille, complètement apeurée, dans tout le village.
Je l’avais rendu folle et c’était un régal. Je m’étais vraiment bien amusé.
Pourtant, cette fois-ci, je sentis le vent tourner.
- « Tu vas voir, quand ton grand-père va rentrer ! Je vais tout lui raconter, tu feras moins le malin ! On verra bien si tu rigoleras encore ! »
La vieille mégère semblait déterminée et Roger rentra juste avant que l’orage n’éclata.
Le temps que la sorcière raconte mes méfaits et sa mésaventure, j’avais eu le temps de me cacher sous mon lit.
Mon grand-père poussa lourdement la porte de la chambre et s’écria :
- « Où es-tu ?! »
N’ayant plus grand-chose à perdre, je tentai l’humour.
- « Je suis caché papy, viens me chercher ! »
Le gros bonhomme m’attrapa par la cheville et me débusqua brutalement. Ma tête heurta le sol. Il me roua de coups pendants de longues et douloureuses minutes. L’homme était soudain devenu complètement fou. Il avait une force phénoménale. Puis, tout à coup il s’arrêta, et grommela avant de quitter la chambre :
- « Ne recommence plus jamais ça ! »
J’étais complètement étourdi. J’avais une bosse sur la tête et d’énormes bleus sur les fesses et les cuisses. Pendant un long moment, je suis resté prostré, seul, par terre, à peine conscient de ce qui venait de m’arriver. Sans doute avais-je été trop loin ?
Pendant le repas silencieux, Germaine m’adressa quelques sourires en coin, à peine dissimulés. Elle avait gagné et semblait fière de sa victoire.
Moi, je venais d’entrevoir l’autre visage de mon grand-père. Il était aussi cet homme violent qui n’avait su se défaire de son passé et de son histoire.
Oui, il était cet homme que l’on avait sans doute si peu ou si mal aimé lorsqu’il était enfant.

•••
Ce jour-là, j’étais dehors, assis sur les marches du perron de la maison. Je jouais avec une bassine d’eau et quelques petits récipients. Je barbotai, puis je transvasai, et puis encore, je pataugeai. Roger venait tout juste de rentrer du travail. Je crois qu’il était menuisier. Alors que la lumière du soleil commençait seulement à décliner, il faisait encore très chaud. Furtivement, le chat Titi, dont j’avais appris à me méfier, vint à passer si près de moi que je ne sus résister à l’idée de lui balancer l’eau que contenait l’une de mes gamelles. Ce vieux et vilain chat était encore bien rapide. Je me souvenais encore, qu’une fois, sans raison, il s’était jeté sur moi et m’avait mordu le crâne alors que j’étais sur mon lit en train de le câliner tendrement.
Maladroit et surpris moi-même par mon propre réflexe, je ne réussis à lui arroser que légèrement un seul petit bout d’oreille. J’étais déçu, mais sans plus.
Le vieux matou dédaigneux qui m’avait à peine considéré déguerpit aussi promptement que l’amusement médiocre et non prémédité que m’avait procuré cet instant.
Décidemment, ce chat ne présentait aucun intérêt.
Je m’en retournai à mes occupations humides.
Puis soudain, ma respiration se coupa brusquement. J’étais subitement glacé et haletant. Complètement stupéfié et totalement trempé.
Je me retournai et vis mon grand-père avec un très grand seau entre ses mains. Lui qui n’avait rien raté de la scène, venait de me renverser son contenu d’eau glacée sur la tête.
Il me fixa méchamment et me dit avec une certaine impassibilité :
- « Il est interdit ici de s’en prendre aux animaux et plus généralement de faire du mal aux plus faibles que soit ! J’espère que tu retiendras cette leçon ! »
Puis il tourna les talons. Fier de son acte hautement pédagogique, il s’empressa de se rendre dans la cuisine pour l’exposer largement à l’affreuse Germaine. J’entendis ricaner la sorcière et ne pus m’empêcher d’imaginer son faciès de musaraigne perfide.
J’étais humilié. Je ne sais plus moi-même si ce jour là j’eus pu retenir mes larmes.
Je n’avais plus qu’à attendre que la chaleur résiduelle de cette soirée d’été vienne à me sécher.
L’acte en lui-même ne m’avait pas traumatisé plus que cela, pourtant à demi-mot, dans ma solitude la plus absolue, j’osai à peine m’avouer qu’il fut peut-être un tant soit peu disproportionné. La démesure de la réponse apportée par mon grand-père me plongea dans une introspection douloureuse.
Avait-il raison, étais-je en train de devenir un être cruel et abject ?
L’infamie coulait-elle dans mes vaines comme elle s’était auparavant répandue dans celles de ma mère, qui elle-même l’avait héritée de son père ?
Etais-je à mon tour en train de devenir le successeur de ce sang maudit, tel un pantin condamné et résigné à ce sort répugnant ?
Ma culpabilité m’emplit.
Il n’y avait pour moi plus aucun espoir. J’étais soudainement convaincu que petit à petit la laideur et la vilénie allaient peu à peu envahir tout mon être pour faire de moi un monstre indigne, un peu comme celui que les gens décrivaient lorsqu’ils évoquaient mon père…
En silence, sous l’oreiller, j’en pleurai toutes les nuits.

Une autre fois encore, Roger avait cueilli dans son jardin des fraises magnifiques. Elles étaient vraiment superbes. Il décida de m’en donner une. Puis il en offrit une autre à Germaine. Aussi, il me demanda de choisir la plus belle du saladier pour aller l’apporter à ma tante Marilyne.
Je pris la plus grosse, celle qui était aussi la plus rouge et donc, à mon goût, la plus appétissante. Marilyne se trouvait dans le pigeonnier, à l’autre bout de la propriété. Je partis résolu, le cœur léger à la rencontre de ma tante. Mais en chemin un mauvais ange m’arrêta. Que cette fraise que j’avais choisie pour me plaire, finalement me tentait tant !
Avant même de franchir la barrière de l’enclos qui entourait la grande volière, j’engloutis goulument le fruit, sans même imaginer que quelqu’un puisse à nouveau à un quelconque moment se soucier de son devenir.
C’est alors que j’entrai dans la volière, me baissa et ramassa la plus jolie plume de pigeon que je n’avais jamais vue jusqu’alors. Je m’approchai de Marilyne.
- « Tiens tata, elle est pour toi, je te trouve tellement gentille ! »
Assez stupéfaite, elle me répondit :
- « Merci Léo, toi aussi tu es gentil »
J’étais un peu rouge, mais après tout, elle n’avait pas tout perdu. J’avais offert une plume à ma tante qui lui avait fait grand plaisir, donc cela signifiait que je n’étais pas si méprisable ou si méchant que ça.
Tout guilleret, sautillant comme un jeune lapereau, je m’en retournai à la maison, heureux de ma bonne action.
Roger m’interpella :
« Est-ce que Marilyne fut contente pour la fraise »
J’avalai douloureusement ma salive encore sucrée avant de balbutier :
« Oh oui, qu’elle était contente ! ».
Je n’avais pas menti, Marilyne avait bien été contente, mais je commençai à regretter ma gourmandise.
Lorsqu’elle rentra dans la maison, Roger lui demanda devant moi :
« Trouves-tu les fraises assez sucrées cette année Marilyne ? »
Marilyne prit alors son air habituel, un air abrutis.
« Je ne sais pas, je n’en ai pas encore mangées ».
« Léo ne t’a pas apporté une fraise tout à l’heure dans la volière ? »
« Non, c’est une plume qu’il m’a apportée… »
Le piège venait de se refermer.
Je ne reçu qu’une seule gifle, mais toute la honte du monde vint s’écrouler sur mes épaules. Je me déconsidérai plus encore. Je devenais une personne indigne et égoïste. Sous le regard de mon grand-père, je me construisais de travers.

Un autre été, alors que je n’en pouvais déjà plus de cueillir sans cesse les mêmes grappes de groseille ou de cassis, ou même d’équeuter les inépuisables haricots verts, Roger me demanda de récolter les framboises.
C’est alors que je lui répondis :
« J’en ai marre de faire tout ça ! »
Le grand-père hurla :
« Tu n’es vraiment qu’un bon à rien, tu finiras comme ton père ; un fainéant ! ».
Je suis parti en hurlant de douleur. Je traversai les herbes folles, les orties et les chardons en ne ressentant rien.
Je passai le reste de l’après-midi caché derrière un imposant tas de fumier de cheval. J’étais terriblement blessé et je ne faisais que ruminer ces dernières paroles : « Fainéant, comme ton père ! Fainéant, comme ton père ! Fainéant, comme ton père ! ». J’hurlai de plus en plus fort. Je crois que je voulais mourir.
Mais bon sang, de quel père parlait-il ? Etait-ce Philippe ou était-ce Yves ?
De grâce, de quel fainéant parlait-il ?
Je ne pouvais pas l’entendre, mon vrai père ne pouvait pas être un fainéant, ce n’était pas possible… Il était pour moi mon dernier rêve, mon dernier espoir.
Le seul auquel j’espérais un jour avoir le droit de ressembler…"

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Auteur Commentaire en débat
couscous
Posté le: 15-02-2015 14:46  Mis à jour: 15-02-2015 14:46
Modérateur
Inscrit le: 21-03-2013
De: Belgique
Contributions: 3218
 Re: Léo (extrait n°14)
En voilà un grand-père excessif dans ses punitions. Il a de quoi être déstabilisé le petit Leo.
Mes préférences



Par une aquarelle de Tchano

Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui bat d'une aile à dessiner
Qui bat d'une aile à rédiger
Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui dit les mots d'anciens poètes
Les couleurs d'une boîte à crayons
Il souffle des mots à l'estrade
Où il évente un émoi rose
A bord de ce cahier volant
Les animaux font des discours
Et les mystères vous font la cour
A bord de ce cahier volant
Un âne triste monte au ciel
Un enfant soldat dort la paix
Un enfant poète baille à l'ourse
A bord de ce cahier volant
Vénus éteint la douce brune
Lune et clocher vont bilboquer
L'eau le soleil sont des amants
Les cages aux oiseux sont ouvertes
Les statues font des farandoles
A bord de ce cahier volant
L'hiver soupire le temps passé
La porte est une enluminure
Les croisées des lanternes magiques
Le plafond une aurore polaire
A bord de ce cahier volant
L'enfance revient pousser le temps.
.

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