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Nouvelles confirmées : Cinq minutes de causette
Publié par Donaldo75 le 08-05-2015 14:28:56 ( 861 lectures ) Articles du même auteur



Cinq minutes de causette


Joe déambulait dans la grande rue, ne sachant pas quoi faire de sa journée. Le bar de Moe n’ouvrait qu’à cinq heures et les salles de rêverie affichaient complet. Il aperçut un petit bonhomme tout fripé, assis sur un banc public. « Taper la causette m’occupera bien cinq minutes, ce sera mieux que rien » pensa Joe. Il se dirigea vers son futur nouveau copain.
— Salut, moi c’est Joe !
— Bonjour Joe, moi c’est Sigmund.
— Vous faites quoi, là, Sigmund ?
— Je médite, Joe. Et vous ?
— je m’ennuie, Sigmund, comme des milliards de gars en ce bas monde. C’est d’ailleurs ce que je faisais remarquer à un gars du nom de Bill, quand nous attendions pour une machine à rêves. Quatre heures de queue pour trente minutes de paradis artificiel, ça laisse largement le temps de s’ennuyer.
— Vous auriez pu discuter, non ?
— De quoi ? Il ne se passe rien depuis des lustres. Avant, on avait le chômage, la récession économique, la guerre, les terroristes, les stars de cinéma, enfin pleins de sujets de conversation. Maintenant, depuis que Les Yeux Dans Le Ciel nous ont montré la voie, le travail n’existe plus, tout le monde mange à sa faim, il y a suffisamment de ressources pour ne pas se taper dessus.

Sigmund haussa les épaules. Joe exprimait une vérité première : l’être humain avait fait la paix avec lui-même, enterré les religions et autres doctrines nocives, le jour où une puissance surnaturelle lui avait délivré le message ultime, montré le chemin vers un monde sans failles.
— C’est quand même mieux ainsi, non ? Nos ancêtres ont connu la mort par millions, pour des histoires de frontières, de croyances, de pétrole ou de champs de blé. Ils jalousaient leur voisin quand il avait une belle voiture, une jolie femme et une grande maison. Certains dénonçaient même leurs collègues de travail parce qu’ils étaient différents, homosexuels ou pentecôtistes.
— Je sais. C’était la merde. L’homme était con à bouffer du son.
— Nous avons frôlé la catastrophe en ces temps de barbarie. Les Américains jouaient au bras de fer avec les Russes, à coups d’ogives nucléaires, tandis que les Musulmans accusaient les Chrétiens de décadence en les terrorisant avec des martyrs bardés de dynamite.
— Nous ne nous aimions pas. Tout simplement.
— Et que dire des autres espèces de la Terre ? Nous les condamnions à disparaitre, en polluant leur atmosphère ou leur eau, en éradiquant leur nourriture, en brisant la chaîne alimentaire. L’émeu, le casoar, le dugong ou le loup de Tasmanie sont devenus des souvenirs jaunis dans de vieux livres pour les enfants. Nous avons tué plus d’animaux en cent ans que la pluie de météorites du Crétacé, celle fatale aux dinosaures.
— Nous étions persuadés de notre statut de dominant.
— Au point de détruire la planète elle-même. Un être supérieur est-il assez fou pour scier la branche sur laquelle il est assis ? Je ne crois pas. Pourtant, nous avons détérioré notre planète, créé un trou dans la couche d’ozone, réchauffé les mers et les océans, fondu les glaciers et pillé les forêts. Nous avons failli transformer une oasis en désert.

Joe regarda silencieusement Sigmund. « Encore un illuminé ! » se dit-il. Joe avait entendu parler de ces histoires de fin du monde, quand les nations se combattaient pour le moindre grain de riz, quand les industriels pensaient d’abord au profit immédiat, quand il fallait travailler quarante ans pour nourrir ses enfants. « C’est du passé, il ne va pas m’en chier une pendule ! » pensa Joe en maudissant le petit bonhomme fripé.
— C’est bien joli tout ça mais je m’ennuie quand même. Et je ne suis pas le seul sur cette putain de planète, Sigmund. Qu’avez-vous à proposer pour régler mon problème ?
— Lisez-vous, Joe ? Je ne parle pas des magazines commerciaux ou des revues dédiées aux loisirs mais des romans, de la poésie, du théâtre.

Sigmund n’essayait pas d’évangéliser Joe, encore moins de le convaincre. Dans sa trop longue vie, il en avait vu défiler des jeunes insouciants, nés dans un monde sans douleur où les notions de labeur et de souffrance appartenaient désormais au passé. Il avait maintes fois tenté de leur expliquer pourquoi ils étaient chanceux de vivre dans une civilisation avancée et libérée de ses démons.
— Pourquoi je lirai ?
— Parce que ça occupe l’esprit, ce qui semble être votre sujet du moment. De plus, lire permet d’apprendre, de découvrir des contrées inexplorées, celles de votre propre pensée.
— J’ai déjà lu un roman. Une fois. J’ai détesté.
— Lequel ?
— Un truc bizarre intitulé « Demain les chiens ». Je n’ai rien compris et ça m’a gonflé. Je suis allé jusqu’au bout, histoire de ne pas avoir de regrets.
— De quoi ça traitait ?
— De cabots doués de la parole ! Ils se racontent la vie des Humains, de la civilisation terrienne et de la conquête de l’Espace.
— Et vous prétendez ne pas comprendre cet ouvrage alors que vous pouvez le résumer en quelques mots ?
— L’auteur n’avait pas besoin de faire parler des chiens. Il suffisait de décrire les batailles, les découvertes scientifiques et tout le tremblement.
— Ce n’est pas une notice pour monter des meubles en kit, Joe.
— j’aurais préféré, Sigmund.
— Vous êtes paresseux, Joe. Ne le prenez pas mal. Vous semblez intelligent mais réfléchir ne vous intéresse pas. Vous voulez tout clés en mains, livré avec le manuel.

Joe se leva. Sigmund lui rappelait son grand-père, un ancien professeur de lettres, le genre à couper les cheveux en mille-vingt-quatre. Le vieux Ray, c’était son nom, l’avait forcé à lire ce bouquin jusqu’au bout, sous la menace d’une fessée et d’une corvée de jardinage. Plutôt que de ramasser des feuilles et de tailler des haies, Joe avait choisi la lecture. Ses fesses en avaient été préservées mais depuis ce fameux jour, il détestait les livres, les intellectuels et les donneurs de leçons. Il fusilla Sigmund du regard, en regrettant le bon vieux temps des armes en vente libre, du goudron et des plumes, puis se dirigea vers les salles de rêverie.

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Auteur Commentaire en débat
emma
Posté le: 08-05-2015 18:37  Mis à jour: 08-05-2015 18:37
Modérateur
Inscrit le: 02-02-2012
De: Paris
Contributions: 1494
 Re: Cinq minutes de causette
L'avenir de l'homme serait-il l'ennui mortel ?

Pour ma part je crois en la capacité de l'homme à s'inventer tout seul des emmerdes jusqu'à la nuit des temps, mais rêvons ensembles de ce monde de paix et d'ennui !
Donaldo75
Posté le: 09-05-2015 19:10  Mis à jour: 09-05-2015 19:10
Plume d'Or
Inscrit le: 14-03-2014
De: Paris
Contributions: 1111
 Re: Cinq minutes de causette
Salut Emma,
Je suis d'accord avec toi.
Un peu de rêve (en est-ce un ou plutôt un cauchemar de plus ?) n'a jamais fait de mal.
Bises
Donald
a-encre
Posté le: 10-05-2015 11:46  Mis à jour: 10-05-2015 11:46
Aspirant
Inscrit le: 07-05-2015
De: Eaubonne
Contributions: 40
 Re: Cinq minutes de causette
Une réflexion intéressante, et quand je dis réflexion c'est à dessein.

Une préférence pour les salles de cinéma à ces salles de rêves qui ne m'inspirent rien de bon.

Le livre va-t-il survivre à tout cela ?

Merci pour la lecture.
Donaldo75
Posté le: 10-05-2015 14:12  Mis à jour: 10-05-2015 14:12
Plume d'Or
Inscrit le: 14-03-2014
De: Paris
Contributions: 1111
 Re: Cinq minutes de causette
Merci a-encre,

La question est: le livre a-t-il survécu déjà aujourd'hui ? J'ai regardé récemment une émission intéressante, sur le canal You Tube, où des libraires et des éditeurs numériques tentaient de prédire l'avenir du support papier.

Moi aussi, je préfère les salles de cinéma. Les salles de rêves ressemblent aux fumeries d'opium de la Chine impériale.

A bientôt sur les ondes magnétiques de nos rêves littéraires.

Donald
Mes préférences



Par une aquarelle de Tchano

Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui bat d'une aile à dessiner
Qui bat d'une aile à rédiger
Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui dit les mots d'anciens poètes
Les couleurs d'une boîte à crayons
Il souffle des mots à l'estrade
Où il évente un émoi rose
A bord de ce cahier volant
Les animaux font des discours
Et les mystères vous font la cour
A bord de ce cahier volant
Un âne triste monte au ciel
Un enfant soldat dort la paix
Un enfant poète baille à l'ourse
A bord de ce cahier volant
Vénus éteint la douce brune
Lune et clocher vont bilboquer
L'eau le soleil sont des amants
Les cages aux oiseux sont ouvertes
Les statues font des farandoles
A bord de ce cahier volant
L'hiver soupire le temps passé
La porte est une enluminure
Les croisées des lanternes magiques
Le plafond une aurore polaire
A bord de ce cahier volant
L'enfance revient pousser le temps.
.

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