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Nouvelles confirmées : Enterre mes cendres à Batoche
Publié par Iktomi le 16-12-2016 08:58:15 ( 287 lectures ) Articles du même auteur



Veronica Peltier était une jolie brune bien en chair qui portait des robes trop courtes. Elle entra dans ma vie un matin de mai en me tendant son curriculum vitæ et un passeport U.S. dont les pages étaient bariolées d’une multitude de visas. J’étais chef de département à l’Université Catholique de L…. et je tentais sans succès depuis des mois de recruter un chercheur émérite dans le domaine des mythologies comparées. Elle se carra dans le fauteuil visiteur en face de mon bureau et m’offrit sans barguigner la contemplation de ses généreuses cuisses et de ses beaux genoux nus. Mes yeux allaient sans cesse de ses papiers à ses jambes. Bien entendu mon manège n’avait pas échappé à Veronica, qui se leva brusquement et me dit en souriant mais tout en me fusillant du regard : « I know : I should protect my modesty in a better way. » (Je sais : je devrais mieux m’y prendre pour protéger ma pudeur).

Je n’ai pas pu lui offrir le poste, mais nous ne nous sommes plus quittés depuis ce jour.

Elle s’exprimait dans un anglais parfait mais bizarrement accentué. Son français était également très correct, mais sa façon de prononcer certains mots était une constante source d’étonnement. Ainsi, le nombre dix devenait « djiss », le chiffre cinq « saenk », « première » se muait en « pramyayr », « dîner » « dziné » et son « bonjour » tenait du « boozhoo »… Ceux qui la rencontraient pour la première fois la croyaient Québécoise, mais il n’en était rien.

Ce n’est qu’après plusieurs mois de vie commune que Veronica me révéla qu’elle était Michif : une descendante des trappeurs canadiens-français qui, au tournant des dix-huitième et dix-neuvième siècles, avaient pris femme parmi les tribus amérindiennes de la Rivière Rouge, dans ce qui allait devenir le Manitoba. Ses arrière-arrière-grands-parents avaient émigré aux Etats-Unis après le désastre de Batoche.

Avec Veronica j’ai connu l’enfer et la satisfaction. Elle alliait la « furia francese » à la patiente et méthodique obstination des Cris. Elle était invivable et indispensable. Exaspérante et cajoleuse. Insoumise et tendre. Mon arrogante, mélancolique, énigmatique et rebelle métisse, comme je t’ai aimée !

Veronica n’a jamais voulu d’enfants car, disait-elle, elle ne voulait pas être responsable de la venue au monde de petits paumés déracinés qui, sans leur mère pour les protéger, risqueraient de devenir les proies de toutes sortes de manipulateurs sans honneur ni courage. On aurait dit que, très tôt, elle avait senti passer au-dessus d’elle le nuage sombre du destin.

Un jour la maladie s’est logée dans l’os d’un bras, puis s’est attaquée aux poumons, au cerveau. « Un peu à la façon Crie, me dit Veronica dans un de ses derniers moments de lucidité, patiente, méthodique et obstinée ». A la fin la morphine ne servait plus à rien.

Veronica a eu le temps d’écrire ses dernières volontés : que j’aille enterrer ses cendres sur le champ de bataille de Batoche, au Canada.

Je suis aujourd’hui à Batoche, devant la stèle écrite en Michif inaugurée le 18 juillet 2010 (jhiswit di jooyet deu mil jis), quelques jours avant la mort de Veronica. Je lis à voix basse et je n’y comprends presque rien car Veronica n’a jamais voulu m’apprendre sa langue, mais c’est un peu comme si elle se tenait à côté de moi et me murmurait les mots à l’oreille : « … poor nutr frayr pi nutr soer lii michif. »

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Les commentaires appartiennent à leurs auteurs. Nous ne sommes pas responsables de leur contenu.
Auteur Commentaire en débat
Titi
Posté le: 18-12-2016 12:06  Mis à jour: 18-12-2016 12:06
Administrateur
Inscrit le: 30-05-2013
De:
Contributions: 1333
 Re: Enterre mes cendres à Batoche
Merci Iktomi pour cette belle et délicate nouvelle sur fond historique.

Intéressante à double titre: d'abord traitée en parallèle avec l'histoire de ce merveilleux pays qu'est le Canada et ensuite la façon élégante et presque légère avec la quelle tu nous contes cette aventure, donne une lecture plaisante, sans être dramatique.

Merci pour ce bel écrit.

Kjtiti.
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Par une aquarelle de Tchano

Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui bat d'une aile à dessiner
Qui bat d'une aile à rédiger
Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui dit les mots d'anciens poètes
Les couleurs d'une boîte à crayons
Il souffle des mots à l'estrade
Où il évente un émoi rose
A bord de ce cahier volant
Les animaux font des discours
Et les mystères vous font la cour
A bord de ce cahier volant
Un âne triste monte au ciel
Un enfant soldat dort la paix
Un enfant poète baille à l'ourse
A bord de ce cahier volant
Vénus éteint la douce brune
Lune et clocher vont bilboquer
L'eau le soleil sont des amants
Les cages aux oiseux sont ouvertes
Les statues font des farandoles
A bord de ce cahier volant
L'hiver soupire le temps passé
La porte est une enluminure
Les croisées des lanternes magiques
Le plafond une aurore polaire
A bord de ce cahier volant
L'enfance revient pousser le temps.
.

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