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Accueil >> xnews >> 13:28 ou le mur du passé (troisième et dernière partie) - Nouvelles - Textes
Nouvelles : 13:28 ou le mur du passé (troisième et dernière partie)
Publié par Gilbert le 08-03-2018 17:20:00 ( 118 lectures ) Articles du même auteur



J’ai passé plus de temps cette nuit penché sur la cuvette des chiottes que dans mon lit. J’ai restitué du mélange de champagne et de biscuits dans des quantités inimaginables.
Ce matin je suis complètement HS et j’ai un mal de tête phénoménal.
Comme bien souvent quand on est saoul, il m’est venu une illumination : Si je peux aller dans n’importe quel endroit déjà connu de moi à n’importe quel moment postérieur à ma naissance, cela inclue évidemment le présent !
Dans les vapeurs d’alcool et de vomi, j’avais conclu au don d’ubiquité. Avant de rectifier, ce matin, que ce n’était pas ubiquité mais téléportation.
Je ne vais rien tenter aujourd’hui, je suis trop mal en point. Et puis la prochaine étape va consister à vérifier la limite spatiale de mon don. Et ça va me demander beaucoup de concentration.

Deux jours pour me remettre ! Jamais plus je ne toucherai une bouteille de champagne.
Maintenant, il faut se remettre à la tâche. Jusqu’alors, par facilité, j’ai postulé que je ne pouvais me déplacer que dans des lieux que je connaissais déjà. Mais je n’ai rien vérifié. Je vais donc – mais c’est vraiment par acquit de conscience – lever ce doute.
Le protocole que j’ai établi pour cela consiste à choisir sur Google-Earth un site désert pas trop exotique et de tenter de m’y transporter.
Après bien des hésitations, je choisis un coin de Creuse, pas loin de Guéret. Une zone de prairies enchâssée dans les bois.
J’ai beau me concentrer, il ne se passe rien. Il est vrai qu’au fond de moi je n’y crois pas. Et puis ce bled est tellement anonyme…
Alors je prends un risque que je n’avais pas planifié : me transporter au pied de la pyramide de Khephren que j’ai vue à la télé la semaine dernière.
Et il ne se passe rien.
Donc je conclus que mon postulat est bien réel : je ne peux aller que là où je suis déjà allé physiquement. Et ce n’est pas si mal.
Comme j’ai passé beaucoup moins de temps que prévu sur ce test, je décide de faire ce que j’ai décidé d’appeler un déplacement horizontal. C’est-à-dire une téléportation dans le temps présent, par opposition à un saut dans le passé que j’appelle désormais un déplacement vertical.
Je me transporte ainsi dans la galerie du supermarché où j’ai bossé pendant des années. Ma montre me confirme en date et heure un déplacement horizontal instantané.
Et il me vient alors une question que je n’avais pas anticipée : Dans tous mes déplacements précédents, j’ai pris soin d’éviter de rencontrer qui que ce soit. Et là, je suis apparu comme une fleur dans une galerie pleine de monde sans pour autant causer le moindre trouble. Suis-je transparent aux yeux de tous ces gens ?
Je vais en avoir le cœur net : J’avise une femme, la quarantaine épanouie, en jeans moulant et blouse à motifs fleuris qui avance vers moi. Je m’arrange pour la heurter un peu de l’épaule au prétexte de dépasser une brave dame qui vérifie sa note de supermarché, appuyée sur son chariot.
Je m’excuse aussitôt avec mon plus charmant sourire. Le visage de ma victime, un instant empreint d’une colère naissante, se pare rapidement d’un sourire répondant au mien. Elle me dit qu’il n’y a pas de mal. Je réitère mes excuses, lui souhaite une bonne fin de journée et nous nous séparons contents l’un de l’autre.
Ah, si je n’étais pas si concentré sur mes recherches, je tournerais la tête et, si elle tournait aussi la sienne… Mais, bon, ce n’est pas le moment de se disperser.
Donc, je ne suis pas transparent mais bien de chair et d’os au milieu de mes semblables. Je reste malgré tout surpris de pouvoir surgir de nulle part sans causer le moindre trouble autour de moi.
Il faudra que j’imagine quelques expériences pour vérifier ce point.
De retour chez moi, je repense à ma mésaventure alcoolisée et la notion d’ubiquité me revient en mémoire. Je commence à avoir le début d’une idée.
A creuser !

J’ai réfléchi, je suis allé m’acheter un mini caméscope dans un magasin de sport. Le genre d’engin destiné aux sportifs de haut niveau et du dimanche pour bluffer leurs amis sur les réseaux sociaux.
Je place la bête sur une étagère du dressing de manière à filmer mon lit. Après avoir vérifié le cadrage, je m’allonge sur la couette et me transporte dans ma clairière du barrage. J’y traine un peu, prends le temps de me vider la vessie sur un tronc d’arbre et reviens.
Je récupère vite fait la carte mémoire de la caméra et vais visionner sur le PC. L’enregistrement d’un peu plus de deux minutes me montre sagement couché sur mon lit.
La preuve est inscrite en pixels : je suis en deux endroits à la fois !

J’ai refait ce matin une seconde expérience avec le caméscope. Je voulais vérifier que je pouvais être non seulement présent mais aussi actif – ce qui n’était pas le cas quand j’étais couché sur mon lit - en deux lieux distincts.
Alors, comme l’heure du repas approchait, j’ai mis la caméra dans la cuisine et j’ai commencé à me préparer une omelette. J’ai mis ma poêle sur la gazinière avec un peu d’huile d’olive, j’ai cassé un œuf dans un bol et je me suis transporté de nouveau dans ma clairière.
Quand je suis revenu, les œufs rissolaient dans la poêle. Problème, ils n’avaient pas été battus ! Pour l’omelette c’est raté, tant pis, je mangerai des œufs au plat.
Je coupe le gaz et vais vérifier l’enregistrement : Je casse un œuf puis deux, puis trois… Et vide le bol dans la poêle.
J’ai bien fait de réaliser ce test improvisé. Il démontre que, si je peux être présent et actif en deux endroits en même temps, cela peut être au détriment de ma concentration dans au moins un lieu.
Donc, à partir de maintenant et par précaution, je ne ferai plus rien que couché sur mon lit.

Je suis depuis cette nuit dans une intense réflexion sur l’impact de mes retours dans le passé. En effet, je n’ai eu jusqu’à présent, dans mes déplacements verticaux, aucun contact physique avec aucun être vivant.
J’ai envisagé plusieurs scénarii pour mettre en œuvre un contact mais aucun n’est satisfaisant et je sais pourquoi : Je n’arrive pas à déterminer quelle doit être l’intensité de ce contact afin qu’il ait de l’influence (et quelle influence ?) sur l’écoulement du temps - de manière générale - et sur ma vie postérieure.
Le coup d’épaule à ma belle passante n’a forcément pas le même poids que, par exemple, d’intervenir ou de ne pas intervenir dans la galerie pour désamorcer la bombe.
J’ai tenté de bâtir quelque chose à partir de cet évènement mais le fait que je n’ai pas eu toujours la main sur mes choix à ce moment-là m’a fait renoncer. Je préfère partir sur du neuf. Mais quoi ?

Je suis enfin arrivé à la conclusion qu’il me faut agir sur un fait de ma vie qui soit assez marquant pour que sa modification entraine un changement radical de mon existence.
J’aurais dû arriver plus tôt à cette issue mais je l’ai sans doute inconsciemment écartée tant elle implique de conséquences que je ne sais anticiper.

Il y a un peu plus de cinq ans, je vivais avec Adeline. Nous nous étions rencontrés au club de théâtre que nous fréquentions tous les deux. Longtemps cette grande fille brune m’avait impressionné au point que je n’avais rien osé tenter. Et puis un jour c’est venu, par hasard. Je l’ai emmenée prendre un verre après une répétition en duo et le soir même j’étais dans son lit.
Après quelques semaines de rencontres furtives, je suis venu avec armes et bagages vivre dans son studio. Nous avons vécu ainsi des mois de parfait bonheur.
Et puis un jour elle a décidé de se faire tatouer nos prénoms entrelacés sur l’omoplate gauche. Moi qui ne suis pas amateur de tatouage, je l’ai laissée faire. Elle est donc allée dans une officine choisir les motifs pour se les faire graver dans la chair.
A cette occasion maudite, elle est tombée sous le charme du prétendu artiste tatoueur.
Avec brutalité, elle m’a annoncé un beau soir qu’elle avait rencontré l’homme de sa vie, qu’elle avait passé de bons moments avec moi mais que c’était fini et que je serais gentil de bien vouloir porter mes pénates ailleurs.
Je retournais donc vivre chez mes parents pendant quelques mois, le temps de trouver un appart.
Souvent, ensuite – et même après que je sois installé avec Denise – je me suis demandé ce qui se serait passé si j’étais resté avec Adeline. Nous aurions pris une maison pas trop loin de nos boulots et nous aurions peut-être fait un ou deux gosses. Mais voilà !...
Devant l’énormité de ce que j’ai maintenant décidé de tenter, je reste désarmé quant au modus operandi. Dois-je retrouver ce type avant qu’Adeline ne le rencontre et parler avec lui ? Mais pour lui dire quoi ? Ou lui casser la figure pour qu’il se le tienne pour dit ? Mais au nom de quoi ?
Mon incapacité à trancher est telle que je décide, dans un premier temps, d’aller simplement le trouver comme un client potentiel. Ce qui me permettrait « de voir » et, peut-être, d’envisager des pistes pour tenter quelque chose. Soyons francs, ça me donne surtout une bonne raison de repousser l’échéance finale quelle qu’elle soit.

Je suis donc, ce jour précédant d’une semaine la première venue d’Adeline en ce lieu, en route vers le « tatoo’s » puisque tatoo’s il y a. Je passe une fois, deux fois devant la porte, comme un puceau qui a la trouille de monter pour la première fois au bordel. Puis je me décide et entre, la gorge sèche et les mains tremblantes.
Le type est là. Je l’avais vu une fois avec Adeline après qu’elle m’ait largué, c’est bien lui. Un grand costaud aux cheveux longs réunis en queue de cheval et aux bras couverts de tatouages dans les tons bleu-vert.
L’intérieur de l’échoppe, toute en longueur un peu comme un couloir, me fait penser à un mix de cabinet de curiosités et de musée oriental.
Je lui dis que je voudrais bien me faire tatouer quelque chose avec le nom de ma petite amie mais que je ne sais pas quel motif. Qu’il m’obligerait bien en me proposant des modèles. Il me dit de le suivre au fond de l’atelier où il a ses catalogues. En avançant derrière lui, je sens monter en moi de la haine à l’état pur. Je transpire de tout mon être et sens mes jambes trembler.
Arrivé au bout du couloir, il se penche sur une tablette fixée au mur et commence à feuilleter un gros bouquin de modèles.
Sur les murs sont accrochés des chinoiseries ou des japonaiseries de pacotille. A droite, une panoplie de deux sabres de Samouraï croisés.

Une partie de mon être que je ne connaissais pas prend alors impérieusement le pouvoir de mon corps et de mon esprit.
De ma main droite je sors un des sabres de son fourreau avec un froissement d’acier qui fait se retourner l’autre.
Trop tard, j’ai déjà brandi l’arme des deux mains au-dessus de ma tête et…


Je suis dans le noir le plus total. J’essaie d’ouvrir les yeux sans y parvenir, je tente de bouger ma tête de droite à gauche pour capter une quelconque lueur. Rien.
J’essaie sans plus de succès de bouger mes membres.
Que m’arrive-t-il et où suis-je ?

J’entends avec précision, comme si elle était dans ma tête, une porte qui s’ouvre en grinçant légèrement et une voix féminine disant :

- Voilà capitaine, il est ici. On l’a mis dans une chambre individuelle.
- Je peux lui parler ? répond une voix d’homme.
- Il ne pourra pas vous répondre, son coma est profond, peut-être vous entendra-t-il mais rien n’est moins sûr.
- Alors ça ne servirait à rien. Il est aussi amoché que ça ?
- On a fait ce qu’on a pu pour les membres, mais pour le crâne… Ça lui est arrivé comment ?
- Il a agressé un type avec lequel il semble avoir eu un différend il y a quelques années.
Il n’y est pas allé de main morte, il a essayé de le tuer dans sa boutique avec un sabre !
Le type a réussi à esquiver le coup et à le désarmer. Comme il était bien plus costaud, et fou de rage, il était en train de le massacrer quand des gens sont intervenus.
- On sait pourquoi il a fait ça ?
- Il semble que l’autre lui ait jadis piqué sa copine. J’aurais voulu en savoir plus et surtout lui demander pourquoi se venger seulement maintenant, après toutes ces années.
C’était un type bizarre, vous vous en souvenez peut-être, c’est lui qui avait déclenché la panique dans la galerie du supermarché il y a quelques semaines.
D’après ses voisins il avait beaucoup changé ces derniers temps.

J’ai des difficultés à comprendre de quoi et de qui ils parlent. De moi ?

Leur discussion me fait mal car chaque mot résonne dans ma tête comme dans une chambre d’écho.
Puis les voix se font moins distinctes et disparaissent.

J’ai maintenant l’impression de m’immerger doucement, couché sur le dos, dans un liquide tiède et onctueux.
Je n’ai jamais ressenti une telle paix.
Mon visage est maintenant presque entièrement gainé de fluide doux et protecteur.
Mon nez seul dépasse encore, et prend voluptueusement une dernière inspiration.

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Par une aquarelle de Tchano

Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui bat d'une aile à dessiner
Qui bat d'une aile à rédiger
Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui dit les mots d'anciens poètes
Les couleurs d'une boîte à crayons
Il souffle des mots à l'estrade
Où il évente un émoi rose
A bord de ce cahier volant
Les animaux font des discours
Et les mystères vous font la cour
A bord de ce cahier volant
Un âne triste monte au ciel
Un enfant soldat dort la paix
Un enfant poète baille à l'ourse
A bord de ce cahier volant
Vénus éteint la douce brune
Lune et clocher vont bilboquer
L'eau le soleil sont des amants
Les cages aux oiseux sont ouvertes
Les statues font des farandoles
A bord de ce cahier volant
L'hiver soupire le temps passé
La porte est une enluminure
Les croisées des lanternes magiques
Le plafond une aurore polaire
A bord de ce cahier volant
L'enfance revient pousser le temps.
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