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Nouvelles confirmées : IISalmi
Publié par Iktomi le 22-06-2018 15:40:00 ( 63 lectures ) Articles du même auteur
Nouvelles confirmées



I - 12 février 1991 – Consulat général d’Israël à New York

Terry Kahane ne trouvait pas souvent l’occasion de raconter comment son grand-père maternel, qui fuyait la Russie tsariste pour échapper aux pogroms, avait changé inopinément d’identité à son entrée sur le territoire américain en 1905. À l’officier de l’immigration qui lui demandait son nom afin de l’inscrire sur un grand registre, il avait répondu au hasard, en yiddish « Schoyn vergessen » (J’ai oublié). L’autre, dont le grand-père avait débarqué d’Irlande, chassé par la famine, une soixantaine d’années plus tôt, ne voyait pas d’un bon œil l’arrivée en masse de ces pouilleux européens. Mais il n’avait pas de temps à perdre. Il avait jeté un bref coup d’œil au grand-père de Terry avant de retourner à son registre, en aboyant « OK. John Ferguson. Next !”

L’agent du consulat ne fut pas sensible au charme de cette anecdote non dénuée de mythomanie. Milton P. Schiffmann, ainsi que le désignait la plaque posée sur son bureau, ne voyait pas, lui, d’un bon œil ces Juifs ou prétendus tels qui se mettaient à sortir de leurs trous en beuglant « Aliyah ! Aliyah ! » comme s’ils venaient de découvrir l’existence de la Terre Promise. Il se mit en devoir d’expliquer à Terry les raisons de son irritation, avec un accent new-yorkais à faire pâlir d’envie Jerry Lewis et un vocabulaire à faire virer au rouge un morceau de fer :

— Écoutez, mon vieux, vous êtes gentil mais j’en ai rien à foutre de l’histoire de votre pépé. Il était juif, ou pas ? C’est tout ce qui m’intéresse. Sérieusement vous tenez tant que ça à émigrer en Israël ? Pour quoi faire ? Vous n’êtes pas bien, ici ? On vous persécute ? Remarquez, c’est vrai que ces cons de ricains sont quand même des putains de racistes, hein ? (Gros rire). Mais quoi ? Qu’est-ce qui est pire, dans ce pays ? D’être youpin ou nègre ? Vous savez qu’il y en a aussi là-bas, d’ailleurs ? Z’étiez pas au courant ? En 85 il a fallu aller chercher des cargaisons de négros en Éthiopie, et à présent il nous tombe des russkis comme s’il en pleuvait… Je vous fiche mon billet que les trois quarts de ces guignols sont autant juifs que je suis esquimau. De voir que ce pays va finir par devenir un gourbi à la con comme il y en a partout dans le monde, je vous assure que ça me scie carrément le trou du cul. (Gros soupir). En plus de ça, même si c’était que pour le tourisme, je vous déconseillerais de partir en ce moment. Vous lisez les journaux, vous regardez la télé, non ? Savez bien que cette merde séchée de Saddam (reniflement haineux) nous balance des Scuds sur la gueule à tire-larigot.

Un peu inquiet, Terry jeta de furtifs regards alentour, s’attendant à voir surgir d’un instant à l’autre deux costauds en uniforme blanc à la recherche d’un évadé de Bellevue. Mais il n’eut pas davantage le temps de s’interroger sur la santé mentale de Mr Schiffmann. Celui-ci l’avait déjà piloté sans douceur jusqu’à la porte de son bureau et l’abandonna sur le seuil en claironnant de sa voix de canard enroué : « Réfléchissez-y bien, mon vieux, rien ne presse. Prenez votre temps avant de faire une connerie ! »

C’était tout réfléchi. Terry avait soufflé ses cinquante bougies un mois plus tôt et à cette occasion opéré un bilan sans concessions du demi-siècle qu’il venait de vivre. Cela pouvait se résumer en un mot : SHIT. De la merde. Vie personnelle, affective, amoureuse, sexuelle ? Trois mariages, trois divorces, trois enfants, des liaisons sans lendemain avec des petites connes, des pauvres connes, des vieilles connes et depuis un an ou deux une libido de plus en plus souvent aux abonnés absents. Vie sociale, professionnelle, finances ? Une entreprise de plomberie héritée de son père, plutôt florissante jusqu’au milieu des années 80, mais il avait commis la sottise de prendre un associé. Herbert Tennenbaum avait un talent certain pour les relations publiques et la publicité, mais pour la comptabilité et le management c’était une nullité de première bourre. Résultat, la K & T Plumbing Co déclinait : la dégringolade était lente mais inexorable. Enfin côté finances, deux pensions alimentaires, ses deux filles et son fils à sponsoriser à des stades divers de leur scolarité. Vie religieuse ? Avant que Terry n’ait eu la malencontreuse idée de placer son anecdote, Schiffmann avait eu le temps de lui demander :

— Sur le plan religieux, où en êtes-vous ?

— Nulle part, j’ai perdu la foi.

— Depuis longtemps ? Dans quelles circonstances ?

— Entre 64 et 67. Au Vietnam.

Schiffmann n’avait pas insisté.




II - 19 avril 1991 – Quartier de Méa Shéarim, Jérusalem


JEWISH DAUGHTER
THE TORAH OBLIGATES YOU TO
DRESS WITH MODESTY
WE DO NOT TOLERATE PEOPLE
PASSING THROUGH OUR STREETS
IMMODESTLY DRESSED


Terry déchiffrait avec perplexité les lettres tracées à la peinture sur la plaque de tôle qui se balançait au bout d’un fil de fer tendu d’un mur à l’autre d’une ruelle à l’entrée du quartier ultra-orthodoxe de Jérusalem. La cause de sa perplexité n’était pas la teneur du message : il ne se sentait pas concerné. Il se demandait simplement s’il ne risquait pas de commettre une gaffe en photographiant cette pancarte. Une voix féminine, s’exprimant en anglais avec un accent qui ne lui était pas familier, s’insinua dans le cours de ses pensées :

— Excusez-moi, monsieur, j’ai du mal à comprendre ce que veut dire « modesty » ? C’est une question de tenue vestimentaire ?

Terry vit apparaître à côté de lui une petite femme aux cheveux blonds coupés court, aux yeux noisette rieurs et pétillants de malice. Terry comprit d’instinct qu’il n’avait pas affaire à une Américaine.

— Euh… comment vous dire ? Il ne faut pas que vous montriez vos bras ni vos jambes. Il inspecta rapidement du regard son interlocutrice, qui lui souriait agréablement. Elle portait un sweater, un jean, des baskets. Je ne pense pas que vous ayez de problèmes, conclut-il en lui rendant son sourire.

— Eh bien me voilà rassurée. J’avais peur de me faire chasser à coups de balai par une horde de vieux rabbins poussiéreux.

Terry éclata de rire.

— Dites donc, vous parlez drôlement bien anglais, mine de rien. Pourtant je parierais bien mon dernier dollar que vous n’êtes pas Américaine, ni Anglaise. Alors ? Française ? Suédoise ?

***

Une demi-heure plus tard, Terry était attablé dans un restaurant à la mode près du marché de Mahane Yehuda en face de Fraülein Sabine Stüppe, d’Erlangen (Bavière), quarante-six ans, libraire et occasionnellement traductrice. Terry s’était présenté comme « plombier en retraite » de Cobble Hill, Brooklyn, New York.

Les apéritifs étaient à peine servis que Sabine, en regardant Terry droit dans les yeux, lui dit :

— Vous vous demandez sûrement ce qu’une Allemande non-juive de ma génération, certainement fille de nazi, vient faire ici, hein ?

— Votre présence vous paraît plus déplacée que celle d’un Juif New-Yorkais plein aux as et mécréant comme il n’est pas permis ? fit Terry sans répondre directement.

— Vous êtes plein aux as ?

— Assez, oui. Vous êtes la fille d’un nazi ?

— Non.


III - 16 mai 1991 – Providence, Rhode Island


Lorsque Sybil vint lui ouvrir la porte et qu’il vit son hijab, Terry se souvint que son ex-première femme se nommait désormais Naima depuis sa conversion. Leurs relations étaient restées affables depuis leur divorce deux ans après la naissance de leurs filles. Angela et Vanessa, des jumelles, allaient fêter leurs vingt-trois ans dans quelques semaines. Elles poursuivaient leurs études l’une à l’université Brown, l’autre à l’École de design. Terry signait d’énormes chèques et recevait avec fierté des nouvelles de leurs succès académiques. Il n’en demandait pas plus. Les filles et leur mère non plus, d’ailleurs.

Naima l’invita à s’asseoir. Terry refusa poliment le thé qu’elle lui offrait et en vint tout de suite au fait :

— Écoute, Syb… Naima, pardon…

— Ce n’est pas grave si tu continues à m’appeler Sybil, tu sais.

— Merci. Alors voilà. Au début de l’année, j’en avais un peu marre de tout, et j’ai décidé de partir en Israël. Définitivement. Je te fais grâce des détails, je suis bien parti mais en tant que touriste, pas comme immigrant.

— Je vois. Ce qui explique que tu sois revenu, dit Naima calmement mais avec quelque perplexité. Le pays ne t’a pas plu ?

— Franchement, non, avoua Terry avec sincérité. Mais à vrai dire je n’y ai pas fait beaucoup attention.

Naima sourit finement.

— Ton attention était peut-être accaparée par autre chose… ou par quelqu’un ?

Terry fit un signe affirmatif. Naima rajusta les plis de son hijab qui n’en avait nul besoin, avec ce qui parut à Terry un soupçon de nervosité.

— Je ne comprends pas pourquoi tu viens me parler de ça, Terry. Il y a plus de vingt ans que nous sommes divorcés, depuis tu as déjà refait ta vie et re-divorcé deux fois. Que veux-tu que je te dise ? Que ça marchera mieux cette fois-ci ? Mais je n’en sais rien, moi ! Bien sûr, je pourrais te dire de t’en remettre à Dieu, car Lui seul sait tout, voit tout, peut tout, mais tu n’es pas venu ici pour m’entendre prêcher, ni pour recevoir ma bénédiction, n’est-ce pas ? En outre je sais très bien que tu es resté le même depuis que je te connais : un pur mécréant. Alors ? Qu’est-ce que tu veux ?

— Ton pardon.

— Mon QUOI ?

— Du calme, Sybil. Je vais t’expliquer. Elle m’a fait promettre…

— Qui ça, ELLE ?

— Eh bien, cette femme… Elle s’appelle Sabine. Elle est allemande. En fin de compte, je ne vais pas m’installer en Israël. Je vais aller vivre en Allemagne. Avec Sabine. Mais avant je dois obtenir ton pardon. Sinon, rien de fait.

Terry avait rencontré Sybil lors d’une soirée organisée pour les soldats récemment démobilisés. Elle y accompagnait son frère aîné, que Terry avait croisé une fois ou deux au Vietnam. Les choses étaient allées très vite entre eux. Terry présenta Sybil à ses parents alors qu’ils sortaient ensemble depuis tout juste un mois, et n’hésita pas à parler mariage. Terry crut que son père allait avaler son dentier. Quant à sa mère elle avait à grand-peine étouffé un cri de douleur en désertant le living pour aller se réfugier dans sa cuisine d’où elle n’était plus sortie. Le lendemain, son père l’avait pris à part : « Dis fiston, tu n’es pas sérieux, tu ne vas pas épouser une NOIRE ? »


IV - 4 juillet 1991 – Turtle Mountain Indian Reservation - Belcourt, Rolette County, North Dakota.


— Tu connais cette blague ? Dans une réserve indienne, le chef de la tribu entend soudain tout un vacarme dehors. Il sort de son bureau et tombe sur une putain de fiesta : pétards, gens qui gueulent et se murgent… Il chope un type et lui demande : « Pourquoi toute cette joie ? » « Ben quoi, grand sachem, lui dit l’autre, on célèbre la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb. » Le chef le regarde et répète : « Pourquoi toute cette joie ? » On pourrait dire la même chose de la fête nationale des visages-pâles, non ?

Randy Bird-shaking-ice-off-its-wings éclata d’un rire tonitruant. La Jeep fit une embardée. Terry se cramponna à son siège.

— T’as eu un sacré bol que je passe par là, mon frère, poursuivit Randy. Sinon t’y serais encore, à chercher ton ex-bourgeoise.

Randy était en effet survenu alors que Terry, exténué, ayant déjà parcouru la moitié du territoire de la réserve, s’enquérait pour la énième fois d’Alexandra Peltier auprès d’un vieillard qui semblait ne parler et comprendre que le Michiff. Bien qu’elle eût passé une bonne partie de sa vie hors de la réserve, et notamment les sept années qu’avait duré leur mariage, elle y était revenue au milieu des années quatre-vingts avec leur fils Terry Junior. Mais personne ne semblait la connaître. Terry commençait à se demander si elle n’était pas repartie lorsque Randy était apparu. Terry ne le reconnut pas tout de suite, ce qui avait permis à Randy de s’amuser à ses dépens, en lui demandant de décrire la femme qu’il cherchait.

— Eh bien, voyons… C’est une brune aux yeux verts…

— …petite, plutôt boulotte ? avait continué Randy. La cinquantaine ?

C’est alors que Terry avait reconnu Randy, le mari de la sœur cadette d’Alexandra, qu’il n’avait pas vu depuis plus de vingt ans.

La Jeep freina pile. Terry faillit dégringoler de la voiture. Randy rit à nouveau.

— T’aurais dû voir ta tronche quand j’ai dit « la cinquantaine ? » C’est pourtant vrai qu’elle va sur son demi-siècle, ma belle-sœur ! Tiens, c’est ici. Tu vas piger pourquoi on ne la connaît pas sous son nom.

Il s’était arrêté devant un bungalow de construction récente. La véranda, aménagée en salle d’attente, était pleine à craquer d’individus de tous âges affalés sur d’antiques banquettes de pick-up.

— Tu vois, commenta Randy en les désignant d’un geste las, ils n’ont rien de spécial à fêter aujourd’hui, ceux-là… Eh, les Métis de mes deux ! Le docteur K. est là ?

Il y eut quelques hochements de tête apathiques. Randy adressa un clin d’œil canaille à Terry :

— C’est bon, mon frère, elle est là !


Alexandra eut beaucoup de mal à persuader son beau-frère de les laisser seuls, elle et Terry. Elle leur servit du café et ils s’installèrent dans la cuisine.

— Et tes patients ? s’était inquiété Terry.

— Tu sais, la plupart d’entre eux n’ont pas grand chose d’autre à faire… Attendre sur ma véranda ou bayer aux corneilles devant chez eux, il n’y a pas grande différence.

— Alors comme ça tu as repris tes études ? Et tu as fait médecine.

— Je n’avais pas envie de rester gratte-papier pour l’administration de la réserve jusqu’à la fin de mes jours.

— Je comprends. Mais… « Docteur K. » ? Tu m’expliques ?

Alexandra se mordit la lèvre inférieure en baissant les yeux.

— Je me suis inscrite à l’université et j’ai passé mon diplôme sous ton nom…

— Vraiment ? Est-ce que par hasard tu t’es imaginé qu’en vertu de je ne sais quelle discrimination positive tu avais plus de chance d’être diplômée en tant qu’Alexandra Kahane ?

— Il est clair en tout cas que Peltier est un nom difficile à porter dans le Dakota du Nord depuis une quinzaine d’années !

— À propos, comment va ton cousin ?

— Leonard ? Aussi bien que possible, je suppose, pour un innocent qui va probablement rester en prison jusqu’à la fin de ses jours, répondit sèchement Alexandra.

Après cet échange rugueux, Terry décida d’en venir à l’objet de sa visite.

— Où est Junior ?

— Dans l’armée.

— Je te demande pardon ?



V - 31 août 1991 – Holy Sepulchre Cemetery – East Orange/Newark, New Jersey.


Terry eut du mal à retrouver la tombe de Manny. Il n’était venu ici que deux fois : le jour de l’enterrement et pour le premier anniversaire de la mort de son ex-troisième épouse. Plus de trois ans s’étaient écoulés.

Ah, la voilà !

La petite dalle encastrée dans un gazon impeccable rutilait sous le pâle soleil. Terry se demanda qui en prenait un tel soin : Manuela n’avait déjà plus aucun proche parent quand il l’avait rencontrée, peu avant Noël 1980. Il s’agenouilla sur l’herbe humide :


JUANA MANUELA DE LA TORRE BARDALES KAHANE
APR. 21.1957 – MAY 16.1987
“In this short Life
That only lasts an hour
How much — how little — is
Within our power” (1)


« Ma pauvre Manny, dire que tu venais juste d’avoir trente ans. Tu étais ce que tu étais, et tu t’es bien payé ma tête. Mais tu ne méritais pas de mourir si tôt, et comme ça. Tout cela est tellement stupide. »

Une histoire de chauffard ivre comme il y en a des milliers tous les ans. Mais le chauffard ivre c’était Manny. Elle avait fauché deux piétonnes – une mère et sa fille, une gamine de six ans – sur cette route de campagne, avant d’envoyer sa bagnole s’encastrer dans un poids-lourd qui venait en face. Qu’est-ce qu’elle faisait, bon Dieu, avec une Corvette, alors qu’elle ne savait même pas conduire un chariot de supermarché ? Selon l’autopsie elle avait une telle dose d’alcool dans le sang qu’un homme dans la force de l’âge et faisant deux fois son poids n’aurait pas pu tenir debout. Personne n’a su expliquer pourquoi elle avait autant bu avant de prendre le volant.

« Enfin je ne suis pas venu pour remuer le passé. Je suis venu pour te parler du présent et surtout de l’avenir. Et aussi pour te demander ta bénédiction. C’est Sabine qui l’a exigé. Je te dirai tout à l’heure qui est Sabine. »

Terry se releva pesamment. Il inspecta les alentours, s’éloigna de quelques pas et sortit une flasque de sa veste. Il s’offrit une forte rasade de bourbon en pestant intérieurement contre le ridicule de la situation : picoler comme un personnage de mauvaise série dramatique sur la tombe d’une pétasse sans envergure qui ne l’avait épousé que pour son fric et se répandait dans tout New-York pour s’en vanter Ce n’était même pas pathétique : c’était médiocre. Mais des promesses sont des promesses et il n’était pas question de retourner auprès de Sabine sans les avoir tenues. Celle qui l’amenait ici et les deux autres.

Il revint vers la tombe de Manuela mais, après avoir bu une dernière longue gorgée, jugea prudent de ne pas s’agenouiller à nouveau. C’est donc debout et pas trop vacillant (à sa grande fierté) qu’il se disposa à poursuivre son monologue muet à l’adresse de la défunte…

— Hep, vous là-bas ! Venez un peu voir par ici !

Furieux d’être dérangé en plein recueillement, Terry se tourna les poings serrés vers l’homme qui venait de l’interpeller et qui n’était autre que son ex-associé, Herbert Tennenbaum.


***


Dans le bar proche du cimetière où il s’était laissé entraîner, Terry en vint tout de suite au fait :

— Qu’est-ce que tu fous ici, Herbie, nom de nom ?

Une intuition qui lui trottait dans la tête depuis un moment se mua en soupçon, puis en certitude :

— C’est TOI qui entretiens sa tombe ! Mais alors…


***


Quelques semaines plus tard, alors qu’il était retourné définitivement près de Sabine, Terry devait lui dire d’un ton amer :

— Tu te rends compte que tu m’as envoyé quémander cette ridicule bénédiction à cette…cette… qui m’a allègrement cocufié pendant quatre ans avec mon associé ? Elle a de la chance d’être déjà morte ! De quoi ai-je l’air, je te le demande !

— Il faut leur pardonner, Liebling, avait calmement répondu Sabine en allumant une cigarette. Et à propos, qu’en est-il des deux autres promesses ? Le pardon de Naima ? Et ton fils ? Il accepte de te parler à nouveau ?




VI - 26 décembre 1991 – Cimetière de l’église Gustave Adolphe – Iisalmi, Savonie du nord, Finlande.


Bras dessus bras dessous, Sabine et Terry avançaient à petits pas sur la neige, où ils s’enfonçaient jusqu’à la cheville. Ils s’arrêtèrent devant une petite croix blanche, toute seule dans un coin isolé du cimetière et qui portait une brève inscription en lettres noires :

Karl Heinz Stüppe
1924-1944

Trois jours plus tôt, Sabine avait allumé une de ses sempiternelles cigarettes et avait soufflé la fumée à la figure de Terry en lui disant :

— On va passer Noël chez des amis à moi.
— Très bien, avait répondu Terry, pas contrariant, s’attendant à traverser la rue ou à faire quelques kilomètres en voiture. Où ça ?

Sabine lui avait tendu un billet d’avion :

— En Finlande.

Le sourire de Terry s’était figé.

— Il faut vraiment aller si loin ? Avec les dizaines d’heures que j’ai déjà passées en avion cette année ?
— Il faut toujours que tu exagères, Liebling, avait dit Sabine en balayant l’objection d’un ample geste de sa main qui fit tournoyer les volutes bleutées de sa cigarette.


Les amis de Sabine étaient les enfants d’une famille ayant très bien connu son père : des gens charmants qui habitaient Iisalmi, une petite ville à environ 400 kilomètres au nord-est d’Helsinki. Le réveillon avait été très réussi. On avait mangé, on avait bu, on s’était souhaité « Hyvää Joulua » (2) en échangeant de menus cadeaux. Terry était enchanté mais perplexe.

Dans l’avion qui les emmenait en Finlande, il avait récapitulé les résultats de ses démarches des derniers mois :

Sybil, devenue Naima, avait bien voulu lui pardonner de ne pas l’avoir très bien protégée de l’hostilité déclarée de ses beaux-parents. Terry avait dû admettre que son comportement n’avait pas été brillant, tandis que celui de ses parents avait été indéfendable à plus d’un titre. Comment eux, dont les propres parents avaient fui les pogroms de Russie et qui toute leur vie avaient été contraints de composer avec l’antisémitisme sournois et rampant qui prospérait dans certains recoins de la société américaine, comment ces gens avaient-ils pu rejeter avec un tel mépris la jeune femme de leur fils unique, au motif qu’elle était noire ?

Terry avait débarqué dans la réserve d’Alexandra alors que leur fils Terry Junior venait de s’engager dans l’armée. Dans un premier temps, Terry avait cru qu’il lui serait impossible de tenir la promesse que Sabine lui avait extorquée : renouer avec son fils unique des liens qui s’étaient fortement relâchés avec le temps. Peu de temps après son retour auprès de Sabine, Terry avait eu la surprise de voir Junior sonner à la porte de leur logement de la Judengasse à Trèves. Il s’était sauvé de la base aérienne de Ramstein où il faisait ses classes. Sans poser de questions, Terry avait fait la seule chose qui lui paraissait envisageable : il avait emmené sans délai son fils aux USA, aidé en cela par le fait que la police militaire le recherchait sans entrain et avec peu de compétence. Junior était rentré à la réserve, où un conseil tribal avait officieusement décidé que Terence Alexander Kahane y résiderait sous l’identité de Leonard Bird-shaking-ice-off-its-wings le temps qu’il faudrait pour que l’affaire de Ramstein se tasse. L’avocat d’Alexandra, qui était également celui de Leonard Peltier, se faisait fort de démontrer que la prétendue désertion du jeune homme n’était qu’un pénible malentendu.

La trahison de Manuela, que son ancien amant Herbert Tennenbaum n’avait pas cherché à nier, avait rendu sans objet la dernière exigence, d’ailleurs absurde, de Sabine. Herbie, qui avait mis sur la table un demi-million de dollars pour racheter les parts de Terry dans l’entreprise de plomberie, lui en avait proposé deux cent cinquante mille de plus lors de leur rencontre près de la tombe de Manny. Une sorte de dommages-intérêts. Terry n’était pas d’humeur à se comporter en grand seigneur : il avait accepté. Et puis cette manne l’arrangeait : il avait des projets pour Sabine et lui.


Sabine capitula après quelques tentatives avortées pour allumer une cigarette, haussa les épaules et se tourna vers Terry. Celui-ci devina qu’elle allait lui parler de l’homme qui était enterré là, le père de Sabine.

En 1939, la Finlande déclare la guerre à l’URSS. Elle devient de ce fait l’alliée de l’Allemagne à partir de 1941. Mais en 1944 l’URSS inflige de nombreux revers militaires à la Finlande et la contraint à se retourner contre l’Allemagne. C’est à ce moment-là que le père de Sabine est envoyé en Finlande. Au bout de quelques semaines lui et quelques camarades – ils étaient tous très jeunes, certains plus jeunes que lui alors qu’il avait tout juste vingt ans – décident de déserter. La plupart veulent rentrer chez eux, ils ont compris que l’Allemagne va être vaincue. Mais Karl Heinz Stüppe et un ou deux autres veulent continuer à combattre, aux côtés des Finlandais.

— Quand on s’est rencontrés, tu m’as demandé si mon père était un nazi, dit Sabine avec un regard de reconnaissance pour Terry qui était parvenu à lui allumer une cigarette. Non seulement il ne l’était pas, mais il avait les nazis en horreur. Il les vomissait, littéralement. Mais c’était aussi un homme de devoir. Quand il a reçu sa feuille de route, alors que ma mère, qui avait à peine dix-huit ans, m’attendait, il n’a pas cherché un seul instant à se dérober. Une fois ici, je crois qu’il ne lui a pas fallu longtemps pour trouver de quelle façon il pouvait contribuer à la défaite des nazis : en désertant et en les combattant. Tu vois, il avait beau être très jeune, il avait sa conception bien à lui de ce qu’était son devoir, en ces lieux et à ce moment de l’Histoire. On peut trouver ça étrange, stupide, ou choquant, mais moi je trouve simplement que ça mérite le respect.

En octobre 1944, le père de Sabine participe, côté finlandais, à la bataille de Rovaniemi, tout près du cercle polaire arctique. Il est blessé en compagnie d’Antti Rytkönen, avec qui il s’est lié d’amitié et qui est originaire d’Iisalmi. Ils sont évacués tous deux vers la ville natale d’Antti. Karl Heinz est invité à passer sa convalescence chez les parents de son ami.

— Mais alors, interrompit Terry, ces gens chez qui nous avons fêté Noël…
— La sœur jumelle et le frère cadet d’Antti.
— Et lui ?...
— Il est mort il y a deux ans. Il avait soixante-cinq ans, il était de 24 comme mon père.

Le père de Sabine n’était pas très gravement blessé. Après quelques semaines de repos, il était prêt à retourner au front. Mais il fit une crise d’appendicite.

— Pour je ne sais quelles raisons, on ne pouvait pas l’opérer sur place. Il fallait le transporter par avion à Helsinki. Il y a eu une tempête de neige qui a empêché l’avion de décoller. L’appendicite a dégénéré en péritonite et il est mort. Je suis née un mois plus tard, le onze janvier 45, et il aurait fêté ses vingt-et-un ans le même jour. C’est drôle, non ? Tous les ans je fête son anniversaire en même temps que le mien, mais quand j’ai eu vingt-et-un ans je me suis dit : « Merde, ma fille, maintenant tu es plus vieille que lui ! » C’est d’ailleurs ce jour-là que j’ai commencé à fumer. Allume-moi une autre cigarette, s’il te plaît, Liebling.

Des flocons de neige se mirent à tourbillonner. Sabine regarda lentement autour d’elle. La fumée de cigarette qu’elle exhalait se mêlait à la vapeur de son haleine dans l’air glacé et pur.

— Comme c’est beau et paisible, ici ! s’exclama-t-elle. Tu sais que c’est un cimetière luthérien ? Mon père était catholique, mais les braves gens qui l’ont enterré ici ne l’ont probablement jamais su.

Elle jeta un bref coup d’œil à Terry qui restait impassible. Elle le savait hermétique à tout ce qui touchait de près ou de loin à la religion. Elle se félicitait de l’avoir obligé à retourner voir ses ex-épouses, les vivantes comme la morte, et à reprendre contact avec son fils. Au départ, elle ignorait ce qui sortirait de cette sorte de mise à l’épreuve. Ce n’est que lorsqu’elle l’avait vu risquer la prison et le déshonneur pour exfiltrer Junior d’Allemagne que tout était devenu clair pour elle. Du plus loin qu’elle se souvenait, un seul homme avait mérité son respect : son père. Désormais il y en aurait un second : Terry Kahane.




Notes :

(1) : poème d’Emily Dickinson
(2) : Joyeux Noël

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Par une aquarelle de Tchano

Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui bat d'une aile à dessiner
Qui bat d'une aile à rédiger
Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui dit les mots d'anciens poètes
Les couleurs d'une boîte à crayons
Il souffle des mots à l'estrade
Où il évente un émoi rose
A bord de ce cahier volant
Les animaux font des discours
Et les mystères vous font la cour
A bord de ce cahier volant
Un âne triste monte au ciel
Un enfant soldat dort la paix
Un enfant poète baille à l'ourse
A bord de ce cahier volant
Vénus éteint la douce brune
Lune et clocher vont bilboquer
L'eau le soleil sont des amants
Les cages aux oiseux sont ouvertes
Les statues font des farandoles
A bord de ce cahier volant
L'hiver soupire le temps passé
La porte est une enluminure
Les croisées des lanternes magiques
Le plafond une aurore polaire
A bord de ce cahier volant
L'enfance revient pousser le temps.
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