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Nouvelles confirmées : Un dimanche à Drancy
Publié par Iktomi le 23-06-2018 08:35:26 ( 61 lectures ) Articles du même auteur



Je suis restée orpheline.

Que c'est bête, à quarante ans.

C'est drôle, jamais l'on ne pense

Qu'au-dessus de dix-huit ans,

On peut être une orpheline

En n'étant plus une enfant.

Barbara (Rémusat)



Victor a les appartements en horreur. Rien que le mot « appartement » le fait frémir lorsqu’il l’entend, et il évite de le prononcer. Il a eu la chance de trouver à louer un petit pavillon de meulière à Drancy. Le loyer est dérisoire, si parfaitement adapté à la modicité de ses moyens que Victor n’a pas songé à s’en étonner alors même que la maison est située dans un quartier plutôt résidentiel et cossu, trop heureux d’avoir trouvé à se loger pas trop loin de l’imprimerie du Blanc-Mesnil où il travaille.

La propriétaire vit toujours dans la maison, mais elle n’occupe qu’une chambre où Victor n’est jamais entré. Toutes les autres pièces du pavillon sont à sa disposition : Mme Ohrenstein (c’est le nom de la propriétaire) ne s’y montre jamais, elle n’utilise ni la salle de bains ni la cuisine. Victor suppose que sa chambre doit être équipée d’un coin-toilette, mais il ne sait pas comment elle s’arrange pour préparer ses repas. « Ne vous occupez pas de moi », c’est à peu près l’unique phrase que Victor l’a entendue prononcer depuis qu’il est son locataire, et qu’elle emploie, sur un ton des plus aimables, pour repousser ses timides offres de services, ou pour éluder ses questions sur le manque de confort qu’elle s’inflige.

La propriétaire est une femme âgée. Sur l’exemplaire du bail que son notaire a remis à Victor, car elle a tenu à signer le bail par-devant notaire, il est précisé qu’elle est née en 1899 à Cluj (Roumanie). Il est également indiqué que c’est par-devant le même notaire que le pavillon a été acheté par les époux Ohrenstein le 15 février 1930. Le bail mentionne enfin que, depuis le 17 juillet 1945, Mme Ohrenstein demeure seule propriétaire de la maison du fait du décès de son mari (lui-même étant né en 1896 à Ruse, en Bulgarie), le couple n’ayant pas eu d’enfant.

Victor fête ses quarante ans le 7 février 1971. Cette date du 7 février est en vérité assez fictive. Elle a été fixée de manière déductive car, selon son dossier de l’Assistance Publique, Victor a été cet « enfant de sexe masculin, âgé de deux semaines environ, trouvé le vingt et un février mil neuf cent trente et un à deux heures et quart du matin à l’angle des rues Gerbier et Maillard, à Paris (XIème arrondissement). »

Le 7 février 1971 est un dimanche. Et c’est un peu embellir les choses que parler de fête. De toute façon Victor n’a aucun projet pour la journée. Pas de famille, pas d’amis, et puis, franchement, est-ce que ça se fête d’être sur terre depuis quarante ans – ou quelle que soit la durée ? Le vendredi soir, pourtant, avant de quitter le boulot, il avait fallu payer quelques godets au troquet du coin. La secrétaire du chef du personnel, tombée par hasard sur la fiche de Victor, n’avait pas trouvé mieux que de répéter à qui voulait l’entendre que son anniversaire tombait dans deux jours. Et tous les collègues de venir lui taper sur l’épaule et de le regarder sous le nez : « Ben alors, mon cochon ? Pour tes quarante balais, t’avais pas l’intention de boire en Juif, tout de même ? »

Victor fronce le nez à l’évocation de ce souvenir. Ses collègues ne sont pas de méchantes gens, mais ils ont des vues plutôt étroites, des opinions toutes faites, bref ce sont d’aimables cervelles de colibri. C’est ce qu’il pense d’eux, tout en se le reprochant : sorti de rien, parti de rien, il ne s’est pas élevé bien haut (il est sous-prote), de quel droit se sentirait-il supérieur à eux ? Il se souvient d’une phrase, lue il ne sait plus où : « Toute ma vie se résume à l’appropriation d’un sentiment de supériorité, et à la volonté farouche de n’y jamais renoncer et de ne le partager avec personne. » Et puis une autre, comme un écho à la première, mais dont il connaît très bien la provenance : Le Transfuge, de Richard Wright, qu’il vient de relire : « Au début je me sentais inférieur. Maintenant, il faut que je lutte avec moi-même pour ne pas me sentir supérieur aux gens que je rencontre. »

Pour l’orphelin qu’est Victor, la conscience de sa propre valeur ne lui ayant été conférée ni par ses géniteurs, ni par les quelques familles où il fut placé jusqu’à sa majorité, il ne restait plus qu’à trouver un équilibre entre l’abdication pure et simple de sa personnalité et une arrogance forcée, étriquée et sans envergure. Parvenu à la quarantaine, il lui semblait être plus loin que jamais d’y parvenir, jusqu’à ce qu’il devienne le locataire de Mme Ohrenstein. Curieusement, la vieille dame lui a procuré un apaisement certain : il a progressivement cessé de passer en revue, chaque soir, la journée écoulée en consacrant des heures à se demander s’il n’avait pas été trop ceci ou pas assez cela. L’effacement auquel cette femme se contraint dans sa propre maison semble avoir délivré son locataire des doutes qu’il entretenait sur la légitimité de son droit à exister et à être présent au monde. Ce dimanche matin, tout pénétré de cette révélation, Victor décide de remercier sa propriétaire. L’occasion est toute trouvée : il va l’inviter à boire un coup.

À présent qu’il sait comment occuper sa journée, Victor se prépare gaiement. Il se lave, se rase, s’habille. Au moment de sortir il passe devant un miroir suspendu dans l’entrée, revient sur ses pas, se regarde dans la glace. Comme d’habitude il s’est coiffé de sa casquette, une ancienne création de la maison Desfoux qui suscite l’admiration mi-envieuse mi-narquoise de ses collègues (« Elle est rien bath, ta Deffe ! ») Il a toujours considéré, sans savoir vraiment pourquoi ni d’où lui venait ce principe, qu’on ne sort pas de chez soi nu-tête quelle que soit la saison. Mais l’image que lui renvoie le miroir lui paraît insolite. Il s’inspecte plusieurs fois de la tête aux pieds avant de se rendre à l’évidence : « Nom de Dieu, mais j’ai l’air d’un guignol, moi, avec ça sur la tête ! » Il se débarrasse de la casquette et toujours debout devant le miroir se trouve l’air plus élancé, plus jeune. Il scrute son visage en faisant une moue dubitative. Sa dernière conquête féminine (comment s’appelait-elle déjà, cette môme ? Denise ? Danielle ? Elle avait de ces châsses, et de ces cannes…) lui avait dit qu’il ressemblait à… à qui donc déjà ? Charles quelque chose… Charles Gérard. Non : Charles Denner. Un acteur de cinéma, paraît-il. Victor ne sait pas trop si c’était un compliment ou une vanne car il ne va jamais au cinéma ; il préfère lire. Et il ne peut pas se renseigner auprès de Danielle ou Denise car il ne l’a plus revue.






Tiens, justement, il s’est passé combien de temps, depuis cette souris ? En quittant le pavillon, Victor tâche de remonter le fil de ses souvenirs jusqu’à son dernier rendez-vous avec… Danielle. Oui, décidément, c’était bien Danielle. Denise, c’était celle d’avant : une brune un peu gravosse de trente-cinq ans, divorcée, qui était facturière chez Calberson, à Clichy. Elle aimait se piquer la ruche au 51 et chantait Les goélands quand elle avait un coup dans le nez. Danielle, qui avait bien quinze ans de moins que lui, était une petite rousse grasse à lécher les murs, mais avec de beaux yeux verts. En l’évoquant Victor se dit qu’il est en train de confondre : pour les yeux, d’accord, c’est bien elle, mais pour les cannes, il y a maldonne, vu qu’il n’a quasiment jamais vu celles de Danielle (excepté au page, bien sûr) qui semblait ne connaître que les jeans. Il lui revient d’ailleurs à l’esprit que c’est la question vestimentaire qui est cause de la rupture. Au dernier rendez-vous, en la voyant s’amener dans son sempiternel jean, il n’a pu s’empêcher de lui lancer sévèrement : « Encore avec ton culbutant ! Jamais tu te fous en jupe ? » Pas démontée, la môme l’a rembarré : « Jamais. Je suis frileuse des genoux et y a bien trop de mains baladeuses, surtout dans le métro ! » Et puis l’altercation a dégénéré et ils se sont quittés sur d’assez peu tendres vœux : « Va voir ta mère, qu’elle te refasse, petite merdeuse ! » - « C’est ça. Va chier, eh, vieux con ! » La petite merdeuse n’était donc pas la propriétaire des fameuses cannes qui font encore rêver Victor, voilà un point d’acquis. Et ce n’était pas non plus Denise qui, elle, ne rechignait pas à s’habiller court mais dont les guibolles étaient des plus quelconques. Alors, à qui ?

C’est débattant de cette grave question que Victor arrive à destination, à trois rues du pavillon : le providentiel Arabe du quartier, ouvert le dimanche, les jours fériés et jusqu’à onze heures du soir. En ressortant du magasin, muni d’une bouteille de clairette de Die et d’une boîte de boudoirs, Victor identifie enfin les jambes mystérieuses : ce sont celles de sa propriétaire ! Deux ou trois semaines auparavant (un peu avant la fin de la parenthèse Danielle, se souvient-il soudain), Victor a trouvé au fond d’un tiroir du buffet de la salle à manger la photo d’une très jolie jeune femme. Au dos de la photo, une mention manuscrite : « Bucarest, 1925 – Dalia et Leibel ». Victor a tout de suite reconnu Mme Ohrenstein, assise jambes croisées à la terrasse d’un café en compagnie d’un homme d’une petite trentaine d’années – son époux probablement. « Dire que je cherchais le tire-bouchon, s’amuse Victor. À quoi ça conduit, d’avoir la dalle en pente ! » Le fait est qu’il n’a pas osé rendre la photo à la propriétaire et qu’il la cache dans sa table de nuit, en y jetant un coup d’œil appuyé de temps à autre. Victor réalise que la Dalia de 1925 s’est superposée à la Danielle de 1971. « Si je commence à me faire un cinoche sur ma probloque quand elle avait vingt-cinq berges, c’est signe que je vais bientôt me retrouver en ménage avec la Veuve Poignet. Je commence à me dire que ça me vaut rien d’être resté vieux garçon… La pauvre vieille, dire qu’elle pourrait être ma mère…» Dans un élan fait de générosité attendrie mêlée d’un soupçon d’apitoiement sur lui-même, il décide de restituer sa photo à la vieille dame, en plus du coup à boire.


— Mon Dieu, vous l’avez retrouvée ! s’exclame Dalia Ohrenstein en pressant la photo sur son cœur. Que je suis heureuse ! Je l’ai cherchée partout, j’en étais presque folle de chagrin. Entrez, entrez donc !

Une trace ténue d’accent roumain lui fait parfois rouler un « r », ou transformer un « u » en « ou ». Quelques instants plus tôt, Victor faisait les cent pas devant sa porte, avec sa bouteille et ses boudoirs, n’osant pas toquer : « Elle va me jeter, je vais me faire envoyer aux pelotes, c’est sûr ! » Soudain la porte s’est ouverte sur Mme Ohrenstein, peut-être alertée par les allées et venues de Victor. Pris de court, celui-ci lui a tendu gauchement la photo en balbutiant.

À présent, ils sont debout tous deux à l’entrée de la chambre, gênés, ne sachant que dire. La vieille dame semble regretter d’avoir si spontanément invité son locataire à entrer, alors qu’elle l’évite depuis qu’il habite chez elle et qu’elle ne lui a jamais autant parlé qu’à l’instant. Victor, lui, ose à peine la regarder en face mais note, alors qu’il se la représentait comme plutôt rabougrie et tassée sur elle-même, qu’elle se tient bien droite et est grande, quasiment plus grande que lui. Elle porte un chapeau, un manteau de fourrure, des gants, un tailleur-pantalon bleu marine, très chic. Victor saisit l’occasion de rompre le silence :

— Euh… vous alliez sortir, peut-être ? risque-t-il en se traitant aussitôt de pignouf.

Bien sûr qu’elle allait sortir ! Est-ce qu’il s’imagine qu’elle s’amuse à arpenter sa carrée sapée de pied en cap comme une rupine des beaux quartiers ?

— Oui, répond-elle en souriant, comme tous les dimanches. Mais maintenant que je vous ai fait entrer, je ne vais pas vous mettre à la porte, ça ne se fait pas, n’est-ce pas ? Et puis je vois qu’à part la photo, vous n’êtes pas venu les mains vides ? Qu’est-ce qu’on fête ? demande-t-elle avec une pointe de malice.

Timidement, Victor parle de son anniversaire, de sa crainte de se montrer importun, de son espoir d’égayer un peu, pour un moment, leurs solitudes respectives. Il bute sur les mots, tâche de les choisir avec discernement, d’éviter les tournures argotiques. Tout en semblant l’écouter d’un air distrait, Dalia se débarrasse de son chapeau, de ses gants, de son manteau, et lui fait signe de s’asseoir.

— Mais quelle charmante idée ! D’autant que nos anniversaires se suivent de peu : je suis née le dix-sept janvier, n’est-ce pas. Malheureusement, je n’ai rien à vous offrir pour ma part ; si j’avais su… Enfin, qu’avons-nous là ?

D’autorité, elle s’empare de la bouteille de Victor. Sans même regarder l’étiquette, elle secoue la tête et déclare :

— Oh, je crois que ceci a besoin d’aller un peu au freezer. Vous savez ce que dit Orson Welles ? que les trois choses qu’il déteste le plus dans la vie sont le café brûlant, le champagne tiède… et les femmes froides !

Elle éclate d’un rire cristallin, surprenant de jeunesse.

— Ce n’est pas du champagne, vous savez, dit sottement Victor.

— Qu’importe ! Nous ferons comme si ! rétorque Dalia, superbe, en tournant les talons.

En la suivant du regard, Victor s’aperçoit qu’il s’est trompé du tout au tout sur l’exiguïté supposée de l’espace que s’est réservé sa propriétaire. Il s’agit en fait de la réunion de deux pièces, la cloison les séparant ayant été abattue, créant un studio. Il y a d’abord, là où est assis Victor, un petit salon meublé dans le style des années trente et quarante avec, dans un angle, un modeste lit de fer. L’autre partie du studio est dissimulée par un large rideau de velours mais, au passage de Dalia qui l’a soulevé, Victor a pu apercevoir une table en Formica, un petit Frigidaire et un rideau de douche. De ce fait, elle dispose bien, ainsi qu’il l’avait supposé, d’un coin-toilette et d’un coin-cuisine mais, comme il s’en fait la réflexion, « Elle a quand même la place de se retourner. »

Mais ce qui le surprend le plus et qu’il n’avait pas remarqué en entrant, ce sont les murs du salon-chambre à coucher : garnis de rayonnages du sol au plafond, ils sont tapissés de livres. Bouche bée Victor, pourtant grand lecteur lui-même et naïvement fier de la centaine de livres qu’il possède, pour la plupart des éditions bon marché ou des vieilleries achetées chez les bouquinistes ou d’occasion chez Gibert Jeune, contemple des centaines de dos de volumes aux dimensions identiques et ne couvrant qu’une mince palette de couleurs : marron clair, deux nuances de vert, deux nuances de rouge, violet…

— C’est la Pléiade. Toute la Pléiade ! La voix triomphante de Dalia le fait sursauter. Vous connaissez ?

Victor acquiesce :

— Je veux, que je connais. Dans ma partie, c’est un peu la référence, la Pléiade : le papier bible, les reliures… Mais dire que j’en ai jamais tenu un entre les mains !

Avec vivacité, Dalia se faufile derrière le fauteuil de Victor, tend les bras vers un rayonnage, lui remet un volume, puis s’installe en face de lui sur un petit divan.

— C’est le Baudelaire, le premier de la série. Mon mari l’a acheté dès sa sortie, en septembre 1931, nous étions installés ici depuis un an et demi environ. Et puis il a pris l’habitude d’acheter chaque volume de la collection dès qu’il en paraissait un. Après sa… disparition, j’ai continué. Ne me demandez pas combien il y en a : je n’ai jamais compté. Peut-être quatre cents ? Vous aimez Baudelaire ? Gardez le livre : je vous l’offre. C’est mon cadeau d’anniversaire.

— Non, non, je ne peux pas accepter, se récrie Victor, c’est beaucoup trop, beaucoup trop précieux.

Dalia éclate d’un rire bref et sec.

— Ne dites donc pas de sottises ! Je vous l’offre, c’est dit, c’est fait : je ne me dépouille pas pour vous, n’ayez crainte. On ne possède que ce qu’on donne, vous savez.

Victor murmure des remerciements embarrassés. Un silence s’installe. Pour se donner une contenance, Victor se met à feuilleter le Baudelaire en feignant un intérêt passionné, très conscient qu’il doit avoir l’air aussi niais que s’il dévorait un article de l’Auto-Journal consacré à la dernière Gordini. Dalia Ohrenstein regarde dans le vague, une expression triste et songeuse sur le visage.

— C’est drôle, vous auriez pu naître dans cette maison, laisse-t-elle tout à coup échapper d’une petite voix.

— Pardon ? fait Victor ahuri, rattrapant de justesse le Baudelaire qui a manqué lui échapper des mains.

— Oui, enfin… je m’exprime mal, se hâte d’expliquer Dalia. Je voulais dire que quand vous êtes né, nous habitions déjà le pavillon depuis près d’un an. Alors si vous aviez été notre fils, n’est-ce pas, vous seriez né ici, sans doute. Malheureusement, mon mari et moi n’avons jamais pu avoir d’enfants. Et pour vous dire, monsieur Ger…

— Victor, l’interrompt celui-ci dans un souffle, appelez-moi juste Victor, s’il vous plaît.

— Et pour vous dire… Victor, quelle grande âme était mon époux – qui bien sûr, comme tout le monde, avait ses mesquineries et ses défauts – eh bien sachez qu’il n’a jamais voulu que les médecins nous disent lequel de nous deux était stérile.

Elle plaque une main sur sa bouche, les yeux agrandis d’effarement.

— Mon Dieu, mais je suis en train de devenir folle ou gâteuse ! Pourquoi est-ce que je vous parle de ça ?

Victor la regarde sans répondre, en pensant : « Parce que tu es comme moi, pauvre petite mère : tu crèves de solitude dans ton coin, comme un vieux chien abandonné qui n’a même plus la force de hurler… » Comme si elle avait compris sa pensée, Dalia lui adresse un sourire triste. Elle se tourne vers un guéridon placé à côté du divan et s’empare de la photo que Victor lui a rendue. Elle la regarde quelques instants, durant lesquels son sourire se fige, puis s’épanouit à nouveau.

— C’était en mai 25, j’avais vingt-cinq… non, vingt-six ans. Nous venions de nous marier. Voyez-vous, Victor, au risque de passer pour une vieille prétentieuse, et puisque de toute façon tout cela est fané depuis longtemps, je peux vous le dire carrément, et d’ailleurs la photo en témoigne pour moi : j’étais très, très jolie. Une petite perfection. Tenez, mes jambes, vous les avez vues, mes jambes ?

Victor grimace un sourire contraint. Il ne va pas dire à la pauvre vieille qu’il a fait plus que voir, il a reluqué sans vergogne aucune.

— J’adorais les montrer, poursuit Dalia, rêveuse, et je dois dire que ce n’était pas toujours du goût de mon époux. Le cher petit, il m’a fait quelques scènes affreuses à cause d’hommes qui m’avaient suivie dans la rue. J’étais si jeune, je crois que j’étais un peu écervelée, conclut-elle avec un petit rire espiègle.

Le silence se fait à nouveau. Dalia s’absente brièvement pour revenir avec une petite assiette sur laquelle Victor dispose les boudoirs. En pestant intérieurement, il réalise qu’ils sont rassis. La vieille dame l’observe avec amusement.

— Ne vous en faites donc pas, Victor, lui dit-elle gaiement. C’est comme pour votre « champagne », on fera comme si. Vous savez que vous me faites penser à mon défunt mari ? Vous faites le même genre de moue que lui quand il était déçu. Le cher petit… oh, à propos, ne vous étonnez pas de m’entendre l’appeler comme ça. De son vivant, déjà, je l’appelais « mon cher petit ». Vous n’avez pas pu vous rendre compte, sur la photo, comme nous sommes assis, mais il n’était pas très grand, et, vous l’avez vu, je suis assez bien bâtie, pour une femme. Bref, je le dépassais de cinq bons centimètres. Mais il n’en a jamais pris ombrage. Tenez, ça se voit mieux sur notre photo de mariage.

Victor s’approche poliment de la photo dont le cadre est posé sur un rayonnage : en effet, feu M. Ohrenstein était un peu rase-mottes, mais bel homme au demeurant. Victor meurt d’envie de demander ce qu’il est advenu de lui, mais il ne sait pas comment amener la question et au surplus il hésite à inciter sa propriétaire à évoquer des souvenirs dont il se doute qu’ils ne doivent guère être plaisants. Mais, à nouveau, Dalia semble avoir suivi le fil de ses pensées. Ils retournent s’asseoir. Elle prend un boudoir, en mange la moitié, le repose sur l’assiette, s’essuie les coins de la bouche avec l’auriculaire en faisant remarquer négligemment qu’elle a oublié d’apporter des serviettes. Elle s’éclipse un bref instant, revient avec les serviettes, en tend une à Victor en lui disant :

— Mon mari était dentiste. Son cabinet était installé ici-même, où nous sommes. C’est-à-dire, précise Dalia Ohrenstein, que dans cette pièce-ci il y avait la salle d’attente et le secrétariat – c’est moi qui le tenais. Derrière il y avait le cabinet proprement dit. Mon mari était très habile, très doué et surtout très doux. Sa réputation de dentiste-très-gentil-qui-ne-fait-pas-mal lui a vite attiré une grosse clientèle. Des gens venaient de Paris pour consulter. Ce n’était pas rien car même s’il y avait déjà le train, à l’époque c’était tout de même un peu une expédition pour arriver jusqu’ici. On voyait des familles entières débarquer : les parents, les enfants, les grands-parents quand ils étaient encore de ce monde ! Vous pouvez imaginer comme la salle d’attente était petite : eh bien elle était bondée en permanence. C’est tout juste si j’avais encore la place de m’asseoir à mon bureau ! Nous faisions des journées de quatorze ou quinze heures, six jours par semaine. Le soir nous étions exténués. Mais mon Dieu, comme nous avons été heureux !

La voix de Dalia se brise. Elle se tait et baisse la tête. Elle émet un petit rire plaintif. Victor est stupéfait de l’étendue de la gamme de rires sur laquelle peut jouer cette femme. Mais elle reprend avec calme :

— Ce bonheur, notre bonheur à nous que d’autres auraient sûrement trouvé invivable, a duré dix ans. Je ne sais plus qui a écrit que le bonheur, c’est du malheur qui dort ?

— Simenon, je crois, intervient Victor avec hésitation.

Dalia lui adresse un sourire distrait.

— Peut-être… En tout cas pour nous il s’est réveillé en 41. Je vous fais grâce de ce par quoi il a fallu passer pour simplement survivre et ne pas crever de faim, puisque pour ainsi dire du jour au lendemain le cabinet a été entièrement démantelé, mon cher petit interdit d’exercer sa profession qu’il aimait tant. Vous étiez bien jeune à l’époque, n’est-ce pas ? Sûrement vous n’avez pas vu, entendu, compris grand-chose de ce qui se passait alors ?

Victor toussote, embarrassé.

— C’est à dire que j’étais à la campagne… Un bled paumé du Morvan. 41, vous dites ? Je crois même qu’on n’y a pas vu d’Allemands avant 42 ou 43, c’est vous dire que c’était le trou du c…, bref c’était au milieu de nulle part, quoi.

— C’est mieux ainsi, sans doute. Il y a des choses qu’un enfant ne devrait jamais voir, entendre, ou vivre. À cette époque, j’ai vraiment été heureuse de n’avoir pas eu d’enfants. Je n’aurais pas supporté de voir mes enfants endurer ce que nous avons enduré : la faim, le froid, la peur. Et pour finir envoyés à la mort, avec mon cher petit qui les a suivis…

— Excusez-moi, l’interrompt Victor, honteux de sa grossièreté, mais quels enfants a-t-il suivis ?

— Oh pardon, pardon cher Victor ! s’exclame Dalia en agitant les mains. Je crois que je… comment dit-on ?… Je coupe à travers champs, n’est-ce pas ? Faisons une pause, voulez-vous, le temps de boire un peu d’ersatz de champagne ?

Ravi de cette diversion, Victor se propose pour faire le service. Sans lui laisser le temps de répondre, il disparaît prestement dans la cuisine d’où parvient peu de temps après un « PLOMMPP » retentissant. C’est après avoir délicatement trempé ses lèvres dans un verre à moutarde rempli à ras-bord de clairette de Die encore tiédasse, que la vieille dame retrouve le fil de son récit.

— Pour en revenir aux enfants, il faut vous dire que mon mari avait un don particulier avec eux, une sorte de magnétisme. Vous auriez dû voir comment il parvenait à les faire tenir sur son fauteuil, alors même que certains, et pas les plus jeunes, criaient « aïe » avant même qu’il ne les examine. C’était merveilleux, vraiment, de le voir avec eux. Les parents ne s’y trompaient pas, d’ailleurs. Quand la guerre a éclaté, huit patients sur dix étaient des enfants de moins de quatorze ans. Le docteur Ohrenstein s’était créé sa propre spécialité : dentiste pour enfants.

Dalia fait une pause, un sourire attendri aux lèvres.

— Je me souviens très bien de l’un de ses petits patients. Oh, celui-là, impossible de l’oublier. Il s’appelait Robert. Ses parents nous l’ont amené pour la première fois peu après l’ouverture du cabinet, il devait avoir six ans. Mon mari l’a suivi pendant plusieurs années. Cet enfant avait une pathologie particulière : ses dents de lait ne tombaient pas, ce qui obligeait les dents permanentes à pousser « en double file ». Vous imaginez bien que ça supposait des soins assez poussés et fréquents. Nous avons donc beaucoup vu le petit Robert pendant quatre ans, jusqu’à ce que mon cher petit ne puisse plus exercer. C’était vraiment un enfant charmant et ses parents étaient des gens adorables. Ils étaient originaires de Pologne et tenaient un petit commerce dans le Sentier, à Paris. Robert n’avait qu’un seul vrai défaut : il était épouvantablement douillet. De tous les petits patients qui, comme je vous le disais, couinaient à fendre l’âme avant même qu’on ne les ait touchés, c’était bien lui le pire. Il poussait des glapissements à faire dresser les cheveux sur la tête. Combien de fois ai-je craint qu’en l’entendant de la rue, quelqu’un n’aille chercher la police en nous accusant de martyriser un enfant ! Mon mari a dépensé des trésors de patience avec lui. Et puis, naturellement, quand le cabinet a fermé nous n’avons plus revu cette famille.

Dalia fait une nouvelle pause, boit une gorgée en esquissant une légère grimace.

— Mon Dieu, murmure-t-elle, j’ai été d’un incorrigible optimisme en décrétant que nous ferions comme si c’était du champagne. Le quinze juillet 1942 en fin de journée, poursuit-elle sans transition, on a sonné à la porte. C’était le père du petit Robert. Son fils souffrait terriblement, un abcès s’était formé à l’endroit où une nouvelle dent permanente essayait de sortir sous une dent de lait. Le pauvre homme était désespéré. Les analgésiques étaient introuvables dans Paris à ce moment-là. Un premier dentiste n’avait pu faire tenir l’enfant plus d’une minute sur son fauteuil, le second avait déclaré qu’il ne soignait pas les Juifs. Mon mari n’a pas hésité une seconde. Il avait dissimulé quelques médicaments et quelques instruments qui avaient échappé au démantèlement du cabinet. En le voyant se préparer à suivre le père de Robert, j’ai essayé de le dissuader. Ne croyez pas, mon petit Victor, les gens qui vous parlent d’intuition ou de pressentiments censés se manifester juste avant une catastrophe. Comme la journée était déjà bien avancée, j’ai simplement objecté qu’il n’aurait pas le temps de faire l’aller-retour avant le couvre-feu, en lui suggérant de ne se rendre à Paris que le lendemain à la première heure. Ce n’était évidemment pas très charitable pour le petit garçon qui aurait encore à souffrir toute la nuit, mais sur le moment je n’ai vraiment pensé qu’à cette histoire de couvre-feu. Et puis nous avions quelques analgésiques, le père n’avait qu’à repartir avec en attendant le lendemain. Mon mari a hésité. Mais le père a dit que Robert réclamait le docteur Ohrenstein à cors et à cris et lui a proposé de l’héberger pour la nuit si jamais il manquait le dernier métro. C’est ainsi que mon cher petit est parti et que je ne l’ai plus jamais revu.
Dalia fait une dernière pause. La pause se prolonge. Victor croit comprendre que le récit est terminé.

— Mais… euh… hasarde-t-il timidement, que s’est-il passé ensuite ?

La vieille dame ne répond pas, le regard lointain. Victor répète sa question.

— Mais enfin, le lendemain seize juillet c’était le début de la rafle du Val d’Hiv ! fait Dalia sèchement. Pardon, Victor, poursuit-elle en se radoucissant, c’est vrai que vous n’étiez pas à Paris, vous étiez toujours dans votre Sologne…

— Morvan, corrige Victor machinalement. J’en ai entendu parler, de cette rafle, bien après. Pas fait le rapprochement, excusez-moi. Alors votre mari a passé la nuit chez les parents du petit ?

— Certainement. Pour tout vous dire, j’ai très peu de détails sur ce qui s’est passé durant ces deux jours. Le fait est qu’il a été pris dans la rafle. Le dix-sept juillet, ou le dix-huit, je ne sais plus, j’ai reçu un mot de mon mari m’interdisant formellement de me manifester, de prendre de ses nouvelles ; il me donnait aussi une adresse à Panilleuse, dans l’Eure. C’est là, à la campagne, que les parents d’un autre de ses petits patients s’étaient repliés pendant l’exode de 1940. Mon mari m’assurait que ces gens me cacheraient le temps qu’il faudrait : je ne devais rester à la maison sous aucun prétexte. Je suis partie le jour même et ne suis revenue ici qu’en août 44. En fermant la porte de la maison, je ne savais pas que mon cher petit était tout près : le camp de Drancy n’était qu’à quelques rues d’ici, vous le saviez ? Non ? Si vous voulez bien m’accompagner je vous montrerai son emplacement dimanche prochain. J’y vais tous les dimanches, après la messe.

— La messe ? fait Victor d’un ton tellement méfiant que la vieille dame ne peut réprimer un sourire malicieux.

— Mon époux était quelqu’un d’intelligent, mais comme certains hommes intelligents, il avait parfois tendance à surestimer son intelligence. Quand il a vu comment les choses tournaient en Allemagne, il est allé trouver le curé de la paroisse – c’est toujours le même, d’ailleurs. Il l’a tellement bien embobiné que nous avons été baptisés en un rien de temps. Ensuite il m’a traînée à la messe chaque dimanche. J’ai gardé l’habitude. En trente-cinq ans, ce ne doit être aujourd’hui que la cinquième ou sixième fois que je manque la messe. Je ne comprends toujours rien à ce qui s’y passe et ce qui s’y dit, mais ça me fait du bien.

Victor, qui ne croit ni à Dieu ni à Diable, ne peut s’empêcher de demander à Dalia si elle est croyante.

— Je crois surtout que chacun est libre de remplir sa vie avec les chimères de son choix. Il se trouve que je suis hermétique aux chimères monothéistes, d’où qu’elles viennent. Mais ça ne m’empêche pas d’être sensible à certains aspects de la liturgie et je trouve que la liturgie chrétienne ne manque pas d’allure. Enfin, peu importe. Mon cher petit a cru naïvement que nos certificats de baptême nous protégeraient de la furie antisémite : il n’en a rien été, bien entendu. Je me souviens d’une scène particulièrement pénible, à la préfecture de police, où un fonctionnaire nous a jeté ces papiers à la figure en disant : « Ça fait peut-être deux Chrétiens de plus, mais ça ne fait pas deux Juifs de moins ! » Et quand je pense que mon cher petit a eu la candeur de franciser son prénom : Leibel est devenu Léon…

— Et vous ?

— Oh, moi je suis restée Dalia. Je trouvais qu’il y a des limites à l’hypocrisie. Mon petit Victor, je vais vous le dire franchement : ce serait à refaire, je refuserais de suivre le cher petit dans cette ridicule histoire de baptême. Pour ce que ça a servi ! Et puis il y a autre chose : pour moi une conversion, on peut présenter, expliquer ça comme on veut, ça reste toujours une trahison : c’est comme ça que je l’ai vécue, toute mécréante que je suis.

Soudain le visage de Dalia blêmit et se crispe en un spasme de douleur, sa main droite étreint son bras gauche.

— Ça ne va pas ? s’inquiète Victor.

— Voulez-vous m’apporter le pilulier qui se trouve sur la table de nuit ? demande Dalia à voix basse.

Elle avale deux gélules qu’elle fait passer avec une gorgée de mousseux. Puis elle pousse un long soupir en regardant Victor de l’air à la fois coupable et mutin d’une petite fille prise en faute.

— J’ai le cœur malade, avoue-t-elle à Victor en baissant les yeux. Je le sais depuis peu. Forcément, un jour ou l’autre il va cesser de battre, n’est-ce pas ? Mon cardiologue me dit que j’en ai encore pour quinze ou vingt ans, mais je sais que ce sont des blagues. À mon âge, et avec ce que j’ai vécu, ce n’est pas très malin d’essayer de me raconter des histoires, vous ne croyez pas ?

Victor approuve d’un lent signe de tête.

— Alors vous êtes revenue dans cette maison et vous n’en avez plus bougé ? demande-t-il à Dalia qui a retrouvé quelques couleurs.

— Je n’avais nulle part où aller. Enfin, non, ce n’est pas vrai ce que je vous dis. Mon unique sœur, Dora, m’a invitée à la rejoindre, en 45. Qu’est-ce que je serais allée faire là-bas, mon Dieu ?

— Votre sœur vit à l’étranger ? demande Victor avec candeur.

— Oh, pardon, pardon, cher Victor ! s’écrie Dalia qui semble avoir recouvré ses forces. Une fois de plus j’ai coupé à travers champs. Ma sœur cadette, qui avait quatre ans de moins que moi, est partie pour la Palestine en 1933. Elle s’y est mariée, a eu des enfants. À la Libération, elle m’a écrit pour me proposer de m’accueillir chez elle, à Jérusalem. J’ai refusé. Et puis elle a été tuée en 1948, pendant la guerre. Enfin, je devrais dire la guerre d’Indépendance comme ils l’appellent là-bas, paraît-il. Il y a un peu plus de trois ans, juste après la guerre des Six jours, son fils aîné m’a contactée, pour m’inviter à nouveau à Jérusalem. Je n’ai pas répondu.

— Mais si c’est la seule famille qui vous reste, vous auriez dû y aller, objecte Victor, qui regrette aussitôt sa franchise brutale en voyant Dalia se rembrunir.

— De quelle famille me parlez-vous donc ? dit-elle d’une voix sifflante de colère. Des kibboutzniks prétentieux qui ne comprennent que l’hébreu et sautent comme des cabris, pleins de gloriole, parce qu’ils ont botté les fesses de toutes les armées arabes de la région ? Leur « État » me fait penser à tous ces nouveaux pays qui ont surgi en Afrique depuis dix ans. Ils ont leur drapeau, leur monnaie, leurs frontières, leur armée… Et ils appellent ça « Indépendance ». Mais vous savez ce que c’est, vous, l’indépendance, la vraie ?

Sans hésiter, Victor répond :

— La liberté de se faire du mal à soi-même sans l’aide de personne.

Dalia sourit.

— J’aurais presque dit la même chose : n’avoir besoin de personne pour rater sa vie.

— Mais pas pour la réussir ?

Dalia hausse les épaules.

— Une vie réussie, c’est une vie durant laquelle on a plus donné que reçu. C’est la seule vraie richesse. On ne possède que ce qu’on donne, je vous l’ai déjà dit. Si j’avais été capable de donner au moins un enfant à mon cher petit, je suis convaincue qu’il serait resté à la maison ce soir-là. Vous comprenez ?

— Mais puisque vous ne saviez pas… commence Victor, ahuri.

Dalia éclate d’un rire sans joie (la cinquième variété de rire, note mentalement Victor).

— Mon petit Victor, la conspiration du silence organisée par mon mari autour de ce sujet était peut-être admirable, mais néanmoins stupide. Me connaissant, il aurait pu nous en dispenser : j’ai toujours préféré les certitudes désespérantes aux mensonges charitables. Sans le lui dire, j’avais consulté de mon côté, toute seule. Nous avons songé à l’adoption, vous savez. Mais il était déjà trop tard.

— Comment ça, trop tard ?

— Nous avons énormément hésité, et pendant longtemps. Trop longtemps. Comment vous expliquer ? Bien que n’étant ni religieux ni croyants, nous trouvions délicat d’adopter un petit goy… un petit chrétien, si vous préférez. D’ailleurs, l’assistance publique aurait-elle accepté de nous confier un petit Français, à nous des étrangers fraîchement naturalisés, juifs de surcroît ? Le temps que nous décidions de tenter tout de même la démarche, il était trop tard : la guerre venait d’éclater. Qui sait ? L’administration aurait peut-être accepté de nous remettre un enfant, peut-être cela aurait-il été vous, auquel cas vous ne vous seriez pas retrouvé au fin fond de votre Ardèche…

— Morvan, rectifie patiemment Victor, fasciné à la fois par le merveilleux et l’invraisemblable de cette supposition.

— D’un autre côté, poursuit Dalia, on ne peut pas savoir ce qui se serait passé sous l’Occupation. Je n’ai jamais entendu parler d’une annexe au statut des Juifs traitant du cas de parents adoptifs juifs d’enfants non-juifs… J’imagine qu’on vous aurait retiré de notre garde et donné à une famille « aryenne ». Enfin, tout ça ce sont des extrapolations, n’est-ce pas ? Ce qui est arrivé est arrivé. Ce qui n’a jamais eu lieu… eh bien, ma foi, il n’est pas interdit de jouer avec pour se reconstruire, un bref instant, un passé un peu plus riant, n’est-ce pas ? J’ai préféré rester fidèle à tout ce que j’ai vécu ici, dans cette maison, le meilleur comme le pire, plutôt que recommencer ma vie en rejoignant ma sœur là-bas. D’ailleurs, est-ce qu’on recommence sa vie à quarante-cinq ans ? Vous qui venez d’entrer dans la quarantaine, pensez-y, mon petit Victor.

Victor se garde bien d’apprendre à Dalia qu’il ne se passe pas de jour sans qu’il ne se demande quand, où, et surtout grâce à qui sa vie a commencé. Alors, pour ce qui est de rêver à la recommencer…

— Tenez, poursuit Dalia sans transition, voulez-vous être assez gentil pour ouvrir ce petit meuble, là-bas ?

Victor s’exécute. Les portes du meuble dévoilent un pick-up d’un modèle ancien, mais en bon état. Sous le tourne-disques, une étagère ploie sous le poids d’une pile de disques, des 78 tours pour la plupart.

— Je n’ai jamais fait l’effort de les ranger avec un peu d’ordre, soupire Dalia. Essayez de trouver « Bei mir bist du Schön » par Léo Marjane.

Dès les premières mesures de la chanson, les yeux de Dalia s’embuent.

« Depuis qu'un soir dans un coin de France
J'ai vu dans l'ombre vos yeux immenses
Mon cœur est plein de folle espérance
Et je pense à vous le jour et la nuit
Mais notre langue n'est pas la même
Et pour vous dire que je vous aime
Je ne sais pas de plus beau poème
Que cette phrase de mon pays

Bei mir bist du Schön »


— Mon cher petit adorait cette chanson, dit Dalia une fois le disque fini. À vrai dire, il préférait la version originale, en yiddish. Moi pas : je la trouvais un peu trop pleurnicharde, vous voyez ? Des lamentations, encore des lamentations, toujours des lamentations ! Voilà pourquoi je n’ai pas répondu à mon neveu, poursuit-elle d’un ton égal. Ils ont récupéré leur Mur des Lamentations ? Parfait ! Grand bien leur fasse ! Et après ? Qu’est-ce que ça me fait, à moi ? Est-ce que ça m’a rendu mon cher petit ? Est-ce que cela a fait revenir le petit Robert et ses parents ? Oh ! Je sais ce que vous pensez ! La vieille est en train de perdre les pédales ! Vous devez trouver ça scandaleux, non, une vieille youpine qui crache sur Israël ? Mais au moins, comme je ne suis personne, qu’on ne me connaît pas, je ne me ferai pas clouer au pilori comme cette pauvre Hannah Arendt. Comment ? Vous ne savez pas qui c’est ?

Victor avoue son ignorance, alarmé par la subite véhémence de la vielle dame. Et ce qu’il redoutait arrive. Dalia s’affaisse en portant les deux mains à sa poitrine. Il se précipite et parvient à l’aider à glisser à terre sans heurter le plancher de sa tête. Elle suffoque.

— Vous… occupez… pas… de moi, parvient-elle à haleter.

— Dites donc pas de sottises, lui répond-il sèchement. C’est malin de s’exciter comme ça, hein ? Où sont vos bon Dieu de pilules ?

— Les pilules… Plus la peine… les ai prises trop tard…

— J’appelle les pompiers, décide Victor. Pas question de vous laisser clamser, ma petite mère.

***

— Un infarctus, et un beau, mon cher monsieur ! claironne le médecin de l’hôpital quelques heures plus tard. Il était juste temps. Votre maman a une sacrée veine, mon vieux.

— Euh… ce n’est pas ma… commence Victor, qui se ravise. (Oh, et puis après, qu’ça peut foutre ? Qu’ils pensent ce qu’ils veulent).

Il se décide à reprendre le chemin du pavillon, car on ne l’a pas laissé voir Dalia, en lui promettant qu’elle pourra recevoir des visites dès le lendemain après-midi. En arrivant, il réalise que la maison est restée grande ouverte. Chez Dalia, près de l’endroit où elle est tombée, Victor ramasse un livre. Le Baudelaire qu’elle lui a offert. Il l’emporte dans sa chambre et ne sachant que faire d’autre, il commence à lire. Le jour baisse. Ce dimanche est bientôt fini.




ÉPILOGUE



Un nouvel infarctus a été fatal à Dalia, dans la nuit du 27 décembre 1971.

Victor a pris sa retraite en 1991. Par testament, Dalia lui a légué le pavillon et la collection de la Pléiade. Les neveux et petits-neveux de Dalia ont approuvé sans réserves ses dernières volontés.

Une fois en retraite, Victor s’est livré à de patientes recherches sur le sort des personnes raflées à Paris en juillet 1942.

En 2000, il a fini par découvrir que le petit Robert, dont le nom de famille était Klausner, avait échappé à la rafle, mais avait été arrêté en 1944 et déporté à Buchenwald, où il avait survécu.

Robert Klausner, devenu enseignant, est mort en 1980 dans un accident d’autocar, en Bulgarie.

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Auteur Commentaire en débat
Gilbert
Posté le: 26-06-2018 19:30  Mis à jour: 26-06-2018 19:30
Aspirant
Inscrit le: 16-01-2018
De:
Contributions: 29
 Re: Un dimanche à Drancy
Ouh la la... En commençant la lecture je ne m'attendais pas à ça !!!
Je regrette de l'avoir lu trop vite mais je vais le relire après l'avoir imprimé.
Superbe.
Bravo, je suis jaloux, d'autant plus que j'ai eu une logeuse - quasi la soeur de Dalia - dans le 17em, en 1975, alors que j'étais étudiant à Paris.
Merci pour votre texte.
Iktomi
Posté le: 30-06-2018 06:52  Mis à jour: 30-06-2018 06:52
Modérateur
Inscrit le: 11-01-2012
De: Rivière du mât
Contributions: 684
 Re: Un dimanche à Drancy
Merci pour votre passage.
Mes préférences



Par une aquarelle de Tchano

Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui bat d'une aile à dessiner
Qui bat d'une aile à rédiger
Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui dit les mots d'anciens poètes
Les couleurs d'une boîte à crayons
Il souffle des mots à l'estrade
Où il évente un émoi rose
A bord de ce cahier volant
Les animaux font des discours
Et les mystères vous font la cour
A bord de ce cahier volant
Un âne triste monte au ciel
Un enfant soldat dort la paix
Un enfant poète baille à l'ourse
A bord de ce cahier volant
Vénus éteint la douce brune
Lune et clocher vont bilboquer
L'eau le soleil sont des amants
Les cages aux oiseux sont ouvertes
Les statues font des farandoles
A bord de ce cahier volant
L'hiver soupire le temps passé
La porte est une enluminure
Les croisées des lanternes magiques
Le plafond une aurore polaire
A bord de ce cahier volant
L'enfance revient pousser le temps.
.

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