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Nouvelles confirmées : Pleure, tu pisseras moins
Publié par Iktomi le 30-06-2018 18:00:03 ( 75 lectures ) Articles du même auteur



« Eh bien soit, je continuerai à remuer ce passé, à mettre au jour ses plaies purulentes, pour les cautériser avec le fer rouge de la mémoire. »
Jorge Semprún (Autobiographie de Federico Sanchez)



— Dis donc, espèce de petit merdeux, tu veux que je t’aide ?
Ainsi interpellé de si câline façon par mon arrière-grand-tante Eugénie-Émilie, je me hâtai de refermer, du bout de mes doigts légèrement poisseux, le cahier à couverture de moleskine noire que j’avais imprudemment commencé à feuilleter. Geste téméraire que je me promis de renouveler à la première occasion. J’étais déjà, pour reprendre l’expression de mon aimable parente, « un rapide », terme générique résumant tous les défauts exécrables qu’elle m’attribuait : curiosité, insolence, saleté, paresse, le tout aggravé par une fâcheuse propension à mépriser insolemment les crises d’autorité et les numéros de férocité auxquels elle se livrait dès que je venais en visite chez elle.
Ces visites étaient rares, heureusement. J’ai perdu le souvenir des plus anciennes, mais celle qui devait être la toute dernière, quelques semaines avant son décès début juillet 1968, m’est restée en mémoire pour la façon dramatique dont elle s’est terminée. Selon une périodicité que je serais incapable de reconstituer, ma grand-mère me remorquait pour un interminable voyage en métro, de la station Abbesses jusqu’à la station Falguière non loin de laquelle, impasse du Mont-Tonnerre, gîtait la grand-tante dans un minuscule, malodorant et poussiéreux gourbi donnant sur cour et où deux objets seulement parvenaient à me captiver des heures de rang : une machine à coudre Singer à pédale et le fameux cahier de moleskine.
La tante habitait là depuis son second veuvage qui remontait à un demi-siècle. Elle avait épousé en secondes noces un certain Alfred-Victor Potvin qui fut emporté par la grippe espagnole en 1918. L’infortuné Potvin, ou plutôt son patronyme, devait toutefois se perpétuer dans la mémoire familiale durant des décennies car, la dernière pelletée de terre jetée sur le cercueil du disparu, les nièces, neveux, et même la propre sœur cadette d’Eugénie-Émilie, décidaient de la désigner désormais entre eux comme « la Potvine ». Devaient s’ensuivre cinq décennies de duplicité et d’hypocrisie verbales. Ma grand-mère, par exemple, qui ne se gênait pas pour avoir de la Potvine plein la bouche quand elle parlait de sa tante hors de sa présence, redevenait bizarrement petite fille devant elle et lui donnait du « ma tante » le plus respectueusement du monde, ce qui m’amusait beaucoup. Il est vrai, mais j’étais alors trop jeune pour le comprendre, que seul un demeuré eût commis l’inconséquence de s’oublier au point de laisser échapper « Potvine » au lieu de « ma tante ». Et justement, ce jour-là, alors que ma grand-mère me poussait pour me faire gravir les dernières marches menant au cagibi de la tante, je n’avais rien trouvé de mieux que de brailler comme un possédé : « J’veux pas aller chez la Potvine ! C’est moche et ça pue ! »







Ma grand-mère savait ne pouvoir spéculer sur la surdité profonde qu’on prête communément aux très vieilles gens : à quatre-vingt-six ans passés, la Potvine avait conservé une ouïe de jeune fille. Mes couinements de goret qu’on saigne ne pouvaient lui avoir échappé. Son accueil ne fut donc pas des plus chaleureux.

— Tu es vraiment obligée de le traîner avec toi chaque fois que tu viens, celui-là ? lâcha-t-elle sèchement en réponse aux salutations de sa nièce.

— Mais oui, ma tante : ses parents travaillent tous les deux et je n’ai personne pour me le garder.

— Ses parents travaillent tous les deux, ronchonna la Potvine avec un ricanement grinçant.

On avait l’impression, à l’entendre grincer comme une vieille poulie rouillée, que cette situation lui paraissait à la fois complètement insensée et d’un comique irrésistible.

— Sinon, reprit courageusement ma grand-mère, je pourrais venir le samedi ou le dimanche au lieu du jeudi, mais avec Henri…

(Henri était mon grand-père. Depuis qu’il avait épousé ma grand-mère trente-huit ans plus tôt, la Potvine et lui se vouaient une haine ardente, discrète, inexpiable. Le bruit courait dans la famille que la tante de sa femme, ainsi d’ailleurs que sa belle-mère, ne le trouvaient pas assez gaulois à leur goût – en dépit de ses cheveux blonds, de ses yeux bleus et de son mètre quatre-vingt-deux ; quant à lui, si je ne l’avais jamais entendu se permettre la moindre remarque désobligeante à l’égard de mon arrière-grand-mère, il ne se privait pas, dès que l’occasion se présentait, de traiter la Potvine de « vieille poivrote », ce qui était pure calomnie et procédait surtout d’un piètre jeu de mots inspiré par la relative ressemblance entre « Potvine » et « poivrote ». En tout état de cause, on comprend sans doute un peu mieux, à présent, pourquoi il valait mieux s’abstenir de fausser compagnie à Henri le samedi ou le dimanche, si c’était pour rendre visite à la « vieille poivrote »…)

— Oh, fais comme tu veux après tout, je m’en fous pas mal, coupa la Potvine d’un ton sans réplique, mais je te préviens que je ne veux pas qu’il promène ses pattes sales partout comme chaque fois. T’as compris, toi ? conclut-elle en me fusillant du regard. Tu te tiens tranquille et tu ne touches à rien. C’est à prendre ou à laisser.

— Eh ben je laisse ! hurlai-je rouge de colère (comme ma grand-mère me l’apprit plus tard).

Je devais être impressionnant, dressé de toute la hauteur de mon mètre zéro neuf, avec mon bob perché de guingois sur le crâne, mon polo, ma culotte courte et mes socquettes blanches !








Ma grand-mère n’avait aucune envie d’arbitrer un litige entre sa tante et son petit-fils. Elle avait déjà assez de tracas avec le contentieux vestimentaire qui m’opposait à elle. Ayant élevé avant moi mon oncle, mon père et mon cousin dans les années trente, quarante et cinquante, c’est forte de cette longue expérience pédagogique et matriarcale qu’elle avait énoncé certains principes dont elle n’entendait discuter le bien-fondé avec personne et dont la clé de voûte était l’affirmation suivante : les adultes commandent et les enfants obéissent. À partir de cet axe s’articulaient un certain nombre de prescriptions sur l’heure d’aller au lit, la manière de manger, de se tenir à table, de se laver, de répondre aux grandes personnes (avec des nuances dans le degré de politesse exigée selon que les gens faisaient partie ou non du cercle familial), de s’adresser aux autres enfants… Mais c’était en particulier un article de cette loi d’airain qui m’était un motif de rancœur lancinante et vivace : avant l’âge d’onze ou douze ans, les petits garçons ne doivent porter que des culottes courtes. J’avais horreur d’être habillé de la sorte. Horreur. Je me livrais à toutes sortes de tentatives de sabotages ingénieux pour découdre les ourlets et gagner un ou deux centimètres de longueur, mais mes petites jambes restaient découvertes et exposées, ce que je trouvais horriblement mortifiant.

Bien que ma petite raison infantile et balbutiante ne fût pas capable de le formuler, mon instinct me soufflait que ce diktat du costume était le symbole du pouvoir absolu que détenaient les adultes sur nous les enfants, l’instrument d’une domination destinée à nous faire sentir inférieurs et vulnérables. Il en résultait que j’étais invivable, pleurnichard et chiant comme il n’est pas permis de l’être, passant en permanence et sans transition de la soumission hargneuse à la rébellion inapparente ou à la colère rentrée. Rien d’étonnant à ce que la Potvine ait fini par me prendre en grippe.

C’est à contrecœur mais d’un ton énergique que ma grand-mère se décida à me menacer d’une « bonne trempe » pour m’apprendre à être poli. Déclaration accompagnée d’un de ses fameux « regards horribles » (j’en parlerai plus loin) en direction des zones inférieures de mon individu. Elle me savait imaginatif et avait plusieurs fois évoqué devant moi les effets ravageurs qu’aurait sur mon amour-propre la « bonne trempe » en question : des claques appliquées avec compétence sur les cuisses nues y laisseraient des marques rouges, durables, et profondément humiliantes pour peu que je me trouve contraint de les exhiber publiquement durant tout le long périple Abbesses-Falguière, Falguière-Abbesses ou, terrifiante perspective, Abbesses-Falguière-Abbesses.

J’étais trop jeune pour être capable de faire la différence entre une menace et une promesse. Et puis ma grand-mère ne m’avait jamais frappé. Je tentai sans succès de soutenir son regard et m’éloignai en boudant tandis que ma grand-mère et la Potvine se mettaient à bavarder. Quand je fus sûr qu’elles ne me prêtaient plus aucune attention, je me glissai sournoisement dans la chambre de la tante : j’avais repéré sur quelle étagère de son armoire elle rangeait le fameux cahier de moleskine noire.






En écoutant d’une oreille distraite le bavardage de ma grand-mère et de la Potvine, je réfléchissais à une stratégie pour extraire de l’armoire le plus discrètement possible le cahier convoité. Afin de faire diversion, je me mis à actionner le pédalier de la machine à coudre Singer modèle 1910 de la Potvine. Elle ne l’utilisait plus depuis des lustres, ayant pris sa retraite après avoir exercé durant près d’un demi-siècle le métier de couturière à façon et à domicile. La vieille machine était un peu rouillée et elle émettait un bruit caractéristique quand on l’actionnait. Je commençai à faire jouer à la Singer l’air du bon-petit-garçon-qui-s’amuse-sagement, tout en essayant d’évaluer le temps pendant lequel le pédalier entraînait le mécanisme de son propre mouvement. J’avais trouvé ma stratégie : je pédalerais comme un forcené jusqu’à ce que la mécanique soit suffisamment lancée, je bondirais sur l’armoire, l’ouvrirais, m’emparerais du cahier, refermerais l’armoire, et reprendrais ma place devant la Singer qui, si tout allait bien, aurait continué à coudre dans le vide tandis que j’accomplissais mon forfait.

Avez-vous remarqué comme certaines phrases, certains airs de musique ou certaines paroles de chansons se gravent parfois dans votre mémoire alors que sur le moment vous n’y avez prêté qu’une attention distraite ? C’est ce qui se produisit ce jour-là. De la pièce à côté, me parvenait toujours la conversation de mes parentes, et quelques bribes de leurs propos, entièrement détachés de leur contexte, ayant donc perdu une partie de leur signification, reviennent de temps en temps me hanter. Ainsi, d’une manière aussi nette que si cela avait eu lieu hier, j’entends encore la Potvine déclarer d’un ton sentencieux : « Les femmes sont des pas-grand-chose et les hommes des rien-du-tout. » Après quelques autres graves considérations qui m’échappèrent, la Potvine lâcha sèchement cette forte maxime : « Dans la vie y a que deux sortes de gens : les paillassons et ceux qui s’essuient les pieds dessus. » (Il est certain que la Potvine n’appartenait pas à la première catégorie. Bien des années plus tard, je devais apprendre qu’en pleine Occupation, dans le métro, à cause d’une sombre histoire de place assise, elle avait mouché un jeune officier allemand – et elle avait dû y aller fort car, hors de lui, il avait fait mine de dégainer son Lüger. Elle avait alors pris l’assistance à témoin en beuglant : « Un merdaillon avec une pétoire est peut-être dangereux, mais ça reste un merdaillon ! » Un vétéran de 14-18, béret, moustache, croix de guerre au revers du veston, s’était alors dressé sur ses ergots pour engueuler la Potvine : « Mais Madame, vous êtes folle ! Vous voulez donc nous faire tous fusiller ? »)

Ma grand-mère ne fut pas non plus en reste de phrases destinées à s’incruster définitivement dans mon petit cerveau immature de cinq ans et demi. D’abord une sorte de conclusion moralisante, un peu dans la manière de la comtesse de Ségur ou de la comtesse de Sannois (moins célèbre que la première, mais tout aussi délicieusement réac) : « La bêtise, la méchanceté gratuite et la lâcheté sont toujours punies » (j’ignorais – et j’ignore toujours aujourd’hui – quels étaient ces êtres bêtes, méchants et lâches qui lui inspiraient une telle aversion, et j’ai idée que c’est préférable…) Puis il y eut cette constatation émise sur un ton désabusé : « On ne remplit pas le vide avec du vide. » Phrase énigmatique dont je n’ai toujours pas percé le mystère, près de cinquante ans plus tard, mais qui m’apporte toujours une sorte de réconfort quand il m’arrive de l’évoquer…

Et pendant ce temps, je pédalais frénétiquement pour lancer la Singer à plein régime, prêt à voler sans vergogne le cahier défendu.




Les caractères imprimés commençaient à revêtir du sens pour moi depuis fort peu de temps. La raison de cette apparente précocité était des plus prosaïques : dans ma classe de maternelle, nous étions deux ou trois agités incapables de faire la sieste ; non seulement nous ne dormions pas mais nous empêchions les autres de le faire. Pour avoir la paix, l’institutrice avait imaginé de nous apprendre à lire et à écrire. Encore étais-je loin d’être capable de déchiffrer la totalité des mots qui me tombaient sous les yeux. Mais je faisais des progrès réguliers et, sous peu sans doute, je serais capable de lire d’une traite et en comprenant tout les deux volumes de la Nouvelle Bibliothèque Rose que j’avais déjà reçus en cadeau. Je m’y adonnais sans la moindre retenue, en permanence à l’affût du moindre morceau de texte à déchiffrer – avec plus ou moins de succès : étiquettes des bouteilles d’eau et de vin, noms des stations de métro, publicités placardées sur les flancs des autobus, plaques d’immatriculation (à commencer par celle de la 403 de mon grand-père, que je n’ai pas oubliée : 3795 PR 75)… Curieusement, je n’étais pas très attiré par les journaux ou les livres, sans doute intimidé par la densité de texte qu’ils contenaient. En tout cas, je lisais tout ce qui voulait bien s’offrir à moi, et je lisais avec émerveillement, comme seuls, ainsi que l’écrivait Richard Wright, peuvent s’émerveiller le naïf et l’illettré. Et c’est bien ce que j’étais : naïf et illettré.

Mais curieux également. Si le cahier de moleskine noire de la Potvine me fascinait, ce n’était pas tant pour voir ce qui était écrit dedans que comment c’était écrit. En fait d’écriture manuscrite, sans parler de la mienne qui pour le moment ressemblait plutôt à un grossier assemblage de bâtons hétéroclites et baveux, je n’avais guère comme références que celles de mes grands-parents. L’écriture de ma grand-mère était remarquable, à faire rêver, grande, fine et un peu penchée vers la gauche. Une image inversée de ce qu’elle était en tant que personne : petite, ronde, se tenant très droite et ne supportant pas que les autres (à commencer par moi) n’en fassent pas autant. Combien de fois par jour me rappelait-elle sèchement à l’ordre : « Redresse-toi ! » , « Tiens-toi mieux que ça ! », « Tiens-toi droit ! »… Avoir une écriture qui me faisait penser à une princesse, grande, altière, hiératique, mais toute de douceur, et être dans la réalité cette rase-mottes impatiente toujours prête à me faire rentrer sous terre d’un seul regard et à me cingler les cuisses à seule fin de me faire mourir de honte, il y avait là un écart entre l’idéal et le concret beaucoup trop large pour rester supportable plus longtemps. À moins que ce que je prenais pour une exception ne fût une règle. Voilà pourquoi il fallait absolument que je mette mon nez dans le cahier de la Potvine.

Le mécanisme de la Singer lancé à fond, j’exécutai mon plan avec une efficience toute militaire : sang-froid, énergie, précision et rapidité. J’étais revenu devant la machine à coudre bien avant que la roue n’eût commencé à ralentir. J’ouvris le cahier au hasard. Premier constat : l’écriture de la Potvine n’avait rien à voir avec celle de sa nièce. Un petite écriture rabougrie, sèche et mesquine, pour le coup bien à l’image de celle qui l’avait tracée. Je n’étais pas capable de m’en rendre compte sur le moment, mais un adulte avisé eût sans doute pensé que c’était l’écriture de quelqu’un qui aime bien envoyer des lettres à la police.






Combien de fois, devenu grand, ai-je pensé à quel point j’aurais préféré que ce cahier reste, pour l’éternité, cet objet auquel on m’avait défendu de toucher… À d’autres moments, je me disais qu’il aurait tout aussi bien pu contenir, que sais-je, les souvenirs d’enfance de la Potvine - ses cinq ans et demi en l’an de grâce 1887, des recettes de cuisine, voire des poésies pornographiques d’une complète obscénité ? À tout prendre même la pornographie serait restée acceptable, surmontable.

Mais depuis que j’ai compris ce que les pages de ce cahier contenaient, et cela fait à présent quelques décennies, je vis avec la certitude glacée d’avoir eu entre les mains, ce jour-là, un objet d’une malpropreté indicible, corrompu et maudit. Oui, la Potvine écrivait à la police, et elle le faisait de façon préméditée et réfléchie. Ce cahier, c’était son cahier de brouillons. Elle envoyait à la police des lettres de délation qu’elle avait travaillées avec soin, dont elle avait patiemment rédigé les brouillons, de sa petite écriture nette et quasiment sans ratures.

Je n’eus le temps de lire que des bribes. Le sens de beaucoup de mots m’échappait. Je me souviens qu’en janvier 1942 elle écrivait au commissaire de police du quartier Necker, en avril 1943 elle s’adressait au Préfet de Police, en mai 1944 au chef de la Milice… Je me souviens qu’à l’un d’eux elle conseillait de « demander leur certificat de baptême aux… » (ici un nom de famille que j’ai oublié)... Je me souviens que dans un autre brouillon elle révélait qu’au 8 impasse du Mont-Tonnerre (elle-même habitait au 10), on était assuré d’en trouver « tout un nid » (je crus alors, dans toute la naïveté de mon jeune âge, qu’elle invitait ses correspondants à capturer des oiseaux)… Je me souviens qu’un peu plus loin il était question d’un certain R…, mercier de son état, qui, bien que paraissant irréprochable sous tous rapports, en était « certainement un, lui aussi »…

« Un quoi ? » eus-je à peine le temps de me demander. La voix stridente de la Potvine me fit sursauter :

— Espèce de petit poison, veux-tu lâcher ça tout de suite ?

— Nan ! braillai-je en me cramponnant au cahier qu’elle avait tenté de m’arracher.

Je ne m’étais pas rendu compte que la machine à coudre s’était arrêtée depuis un moment. Bien que n’ayant jamais eu d’enfant, la Potvine savait fort bien qu’un loupiot qui cesse soudain de faire du bruit est probablement en train de faire des conneries. Ma grand-mère, mue par la même intuition, était arrivée sur ses talons et commençait à me faire les gros yeux. Elle eut toutefois un réflexe de bon sens et interrogea la Potvine :

— Enfin, ma tante, qu’est-ce qu’il y a de si précieux dans ce vieux cahier ?

La Potvine se troubla :

— Mais rien… Enfin, si. Des souvenirs de ton oncle Alfred.

Ma grand-mère me regarda comme pour me demander confirmation, puis écarta cette idée, si contraire à ses principes sur la place que devaient tenir les enfants dans les échanges entre adultes. De toute façon je restai coi. N’ayant pas vraiment compris ce que je venais de lire, je ne pouvais guère contredire la Potvine.



— Rends ce cahier à la Po…, à la tante, mon petit garçon, dit ma grand-mère.

— Nan ! répétai-je en tapant du pied.

Les deux femmes se tenaient face à moi et me barraient le passage. Derrière elles, la fenêtre de la chambre était grande ouverte. Le logement de la Potvine était un quatrième étage sur cour. La cour en question était un vrai puits, étroite, sombre même par temps dégagé, revêtue d’un pavé verdâtre et pourrissant d’humidité, parsemé de flaques d’eau vineuse qui ne séchaient jamais. Entre les épaules de ma grand-mère et celles de la Potvine, j’avais une fenêtre de tir idéale. Elles firent chacune un pas vers moi pour me prendre le cahier. Je le lançai alors de toutes mes forces. Le cahier vola par la fenêtre et, après quelques secondes d’un silence consterné, nous l’entendîmes s’abîmer au fond de la cour avec un « FLAC » qui résonne encore à mes oreilles.

La Potvine émit une sorte de couinement dont je ne saurais dire s’il était de désolation ou de jubilation. Ma grand-mère fit alors peser sur ma minuscule personne ce que j’appelais, avec mon imagination de gamin, son « regard horrible ». Mon grand-père avait des yeux bleu acier (qu’il n’a d’ailleurs légués à aucun de ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants, comme quoi ces histoires de gènes récessifs c’est bien de la foutaise, à mon humble avis), un de ces regards que toute une littérature vous présente comme froid, glacial même, pratiquement impossible à soutenir. Foutaises que ça aussi. Ma grand-mère avait des yeux bruns très foncés, et dès qu’il y brillait la moindre lueur de colère, de mépris ou d’impatience, ça n’était pas loin de me coller la chiasse. Je dois dire que même les adultes ne se sentaient pas à leur aise devant ce regard… Il n’y a vraiment que dans des yeux sombres que l’on peut lire la cruauté et la soif de domination à l’état brut. Et à ce moment précis le « regard horrible » de ma grand-mère me délivrait un message des plus clairs : j’allais être battu.

Je reçus ma « bonne trempe » en serrant les dents et sans verser une larme. Qu’on n’y voit aucun courage. Pendant que les claques pleuvaient sur mes jambes la Potvine, mal assurée sur les siennes, indemnes mais nonagénaires, s’était résignée en geignant à descendre récupérer son précieux cahier. Je ne pouvais m’empêcher d’avoir un peu pitié d’elle, et pendant que je m’abandonnais à cette fugace compassion j’avais l’impression de moins sentir les coups. Mais quand après un long, très long moment, la Potvine reparut, elle était blême de rage. Un seul coup d’œil au cahier révélait qu’il avait morflé : il avait dû atterrir dans une flaque d’eau. Ma grand-mère, qui avait cessé de me corriger bien avant le retour de sa tante, jugea que le moment était venu pour nous de prendre congé, et le dit à la Potvine.

— C’est ça, ragea celle-ci, fous-moi donc ton camp avec ce petit rejeton de youpin !

Le regard horrible se fixa sur la Potvine qui sembla se décomposer quelque peu.









— Ma tante, si tu dis ça encore une seule fois, tu ne me reverras jamais ! énonça nettement ma grand-mère.

Mon expérience cuisante du moment m’indiquait qu’elle était toujours en mode promesse. Et ladite promesse ne pouvait que terrifier la Potvine : elle n’avait ni enfants ni amis, ses frères et sœurs encore vivants avaient cessé de la fréquenter depuis longtemps, ses autres nièces et neveux la boycottaient assidûment… Ma grand-mère restait la seule de la famille à se soucier encore de son existence. La Potvine se mit à pleurnicher :

— Je suis qu’une pauvre vieille, seule comme un chien…

— Au revoir, ma tante, fit ma grand-mère d’un ton bref.

Elle lui tourna le dos, me prit par la main, et nous sortîmes très dignement de l’antre de la Potvine.

Nous cheminions vers la station de métro Falguière. J’étais tourmenté par une grave question. Je levai la tête vers ma grand-mère et lui demandai ingénument :

— Dis, Mémé, c’est quoi un youpin ?

Elle s’arrêta net et me colla une claque sur les fesses. Puis, se penchant sur moi :

— Je ne veux plus jamais t’entendre dire ce mot, sinon je te fous une trempe carabinée.

Comme je sortais d’en prendre, je fermai mon bec. Mais à peine la rame de métro avait-elle démarré que je me mis à pleurer. Je crois n’avoir jamais autant pleuré de ma vie. En sortant de la station Abbesses, je chialais encore. Je n’ai pas cessé un seul instant de sangloter durant le trajet. Les traces de la volée que j’avais reçue disparaissaient assez vite de mes jambes, contrairement à mes craintes, mais cela ne me fut d’aucune consolation. Je dégoulinais de larmes et de morve, sous les regards apitoyés de quelques voyageurs. Ma grand-mère, qui savait se montrer parfaitement hermétique aux jugements et opinions d’autrui, gardait les yeux fixés droit devant elle. Une fois ou deux, le regard horrible entra en action et fit se replier les bonnes âmes compatissantes et scandalisées par le spectacle du petit martyr hoquetant, qui sur son tricot, qui derrière son journal. Inlassablement, ma grand-mère tirait de son sac à main des mouchoirs (des vrais, en tissu - elle en trimballait toujours une cargaison quand elle m’emmenait avec elle : je crois avoir dit que j’étais assez pleurnichard). À peu près à mi-chemin du trajet, elle approcha un mouchoir propre de mon nez, en me disant, sur son ton habituel de philosophe désabusée :

— C’est ça, mon petit garçon. Pleure, tu pisseras moins.






Épilogue


Hier j’ai emmené mon petit-fils Gabriel faire des courses à Saint-Pierre d’Albigny. Au détour d’une allée du supermarché, nous sommes tombés sur un type de mon âge qui s’engueulait avec une jeune femme sous voile intégral. Hors de lui, il crachait des torrents d’ordures où revenaient avec persistance des imprécations à l’encontre de ce qu’il appelait des « boucaques ». En sortant du magasin, Gabriel a levé sa petite bouille brune et bouclée vers moi et, avec la gravité étonnée de ses quatre ans, m’a demandé :

— Papy, c’est quoi des boucaques ?

J’ai acheté une cartouche de Gitanes sans filtre et en rentrant à Chamousset j’ai fait un détour par le cimetière, où repose depuis 1949 Françoise Gallice. Une arrière-arrière-grand-mère du côté maternel, qui vécut ici, à l’ombre du baroque savoyard, toute une vie d’humilité et de dévouement. Une sorte d’anti-Potvine dont il faudra bien que je conte aussi l’histoire quelque jour.

Très tôt ce matin. Tout le monde dort encore dans la maison. Je me suis passé Thiéfaine en boucle et en sourdine toute la nuit pendant que j’écrivais. H-F est en train d’achever sa 113ème cigarette sans dormir. Je l’ai battu à plate couture : je dois être en train de griller la cent trente ou cent quarantième. Dire que j’avais arrêté depuis six ans… Il est temps maintenant que je finisse d’appliquer le fer rouge de la mémoire sur les plaies du passé.

***

On pourrait trouver étrange que ce soit la même femme dont j’ai relaté l’attitude non dénuée de cran dans le métro qui ait mené ainsi une carrière de zélée délatrice. Mais je crois que la Potvine vomissait tellement le genre humain qu’elle avait depuis longtemps cessé de distinguer les bourreaux des victimes, les salauds des héros, les coupables des innocents. À ses yeux, par l’effet d’une simplification drastique de sa vision du monde, il n’y avait plus que des salauds et des coupables ; quant aux victimes, il suffit de se reporter à sa parabole des paillassons.

Au fil des années, je me suis plus d’une fois demandé si, parmi ces brouillons infâmes qu’elle conservait pieusement, il n’y avait pas eu un courrier dénonçant l’époux de sa nièce préférée… Outre cette interrogation qui restera à jamais posée, subsistent d’autres questions vouées également à demeurer sans réponse : toutes les lettres de la Potvine ont-elles été lues par leurs destinataires ? Ont-elles été prises au sérieux ? Combien de personnes ont été arrêtées, torturées, fusillées, déportées, massacrées, par sa faute ? On ne le saura jamais. Après sa mort, tous ses maigres biens ont été dispersés. Je n’ai plus jamais revu le cahier de moleskine noire.

Pendant près de cinq décennies j’ai réfléchi aux raisons pour lesquelles la Potvine laissait traîner son cahier quand je venais chez elle : j’ai fini par me convaincre que cette apparente négligence n’avait rien de fortuit. Je pense que c’était, d’une part, une façon de me signifier son mépris, de m’inclure dans son dédain des « pas-grand-chose » et des « rien-du-tout », sans parler de son antisémitisme aggravé par le fait qu’à son vif déplaisir, nous étions liés par le sang puisque mon arrière-grand-mère et elle étaient sœurs. D’autre part, il est clair qu’elle brûlait d’envie de me voir repartir de chez elle les cuisses en feu et la honte aux joues. Toutefois, le piège qu’elle m’avait tendu pour m’amener à être battu par ma grand-mère s’était d’une certaine manière retourné contre elle, car elle n’avait certes pas imaginé que j’aurais le culot d’envoyer son cahier valdinguer par la fenêtre. De ce jour m’est resté ce qui est encore maintenant un de mes grands principes de vie : il faut toujours être imprévisible. La seconde conséquence du petit hapax existentiel de mes cinq ans et demi fut cette passion, encore aujourd’hui dévorante, de savoir d’où je viens pour savoir qui je suis. J’ai fait beaucoup de découvertes, étonnantes, émouvantes ou tragiques, je suis tombé dans beaucoup d’impasses. Et puisque certains proclament « I am Malcolm X », ou « Je suis Charlie », permettez que le mioche haut comme trois pommes qui a vu bien trop tôt la noirceur et la haine à l’œuvre crie, de sa petite voix couverte par le fracas des hystéries adultes : « Ich bin ein Mischling. »

Ma grand-mère retourna une fois ou deux voir sa tante, sans moi, le samedi ou le dimanche. Je n’ai jamais su ce que mon grand-père en pensait… Dans les premiers jours de juillet 1968, la Potvine tomba dans l’escalier de son immeuble. Elle mourut subitement pendant la nuit qui suivit son hospitalisation. Il paraît qu’elle n’a pas souffert.

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Par une aquarelle de Tchano

Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui bat d'une aile à dessiner
Qui bat d'une aile à rédiger
Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui dit les mots d'anciens poètes
Les couleurs d'une boîte à crayons
Il souffle des mots à l'estrade
Où il évente un émoi rose
A bord de ce cahier volant
Les animaux font des discours
Et les mystères vous font la cour
A bord de ce cahier volant
Un âne triste monte au ciel
Un enfant soldat dort la paix
Un enfant poète baille à l'ourse
A bord de ce cahier volant
Vénus éteint la douce brune
Lune et clocher vont bilboquer
L'eau le soleil sont des amants
Les cages aux oiseux sont ouvertes
Les statues font des farandoles
A bord de ce cahier volant
L'hiver soupire le temps passé
La porte est une enluminure
Les croisées des lanternes magiques
Le plafond une aurore polaire
A bord de ce cahier volant
L'enfance revient pousser le temps.
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