Handicap

Date 05-07-2014 14:21:29 | Catégorie : Nouvelles confirmées


Dans une famille modeste, un enfant naquit. Il n’était pas aussi parfait que les autres nouveaux nés à la maternité, sauf aux yeux de sa mère qui le prénomma Gabriel.
Le petit grandit en sagesse. Mais la droiture de son comportement ne l’empêcha pas de voir son dos se courber au fur et à mesure de sa croissance.
À l’adolescence, il arborait deux proéminentes bosses au niveau des omoplates. Ce surpoids lui faisait voûter la colonne vertébrale et il marchait à la manière d’un homme âgé. Les autres enfants ne manquaient évidemment pas de se moquer de lui. Il lui était difficile de se faire des amis. Même ceux qui ne le traitaient pas de « monstre » ou « Quasimodo » ne lui adressaient pas plus la parole, de peur de devenir à leur tour sujets de railleries.
Grâce au soutien de ses parents et à sa persévérance, Gabriel fit des études et obtint un diplôme dans l’aéronautique. Depuis tout petit, il était passionné par toutes les machines volantes. Sa chambre débordait de modèles réduits et posters d’avions. Voler a toujours été un rêve pour l’homme, et dessiner des objets capables de le réaliser était la passion du jeune homme. Il décrocha un poste dans une grande entreprise.
Penché sur sa planche à dessins, Gabriel innovait, imaginait, s’évadant ainsi de la réalité. Il en oubliait les maux de dos qui devenaient de plus en plus terribles chaque jour. Il lutta jusqu’à ses dernière forces. Mais un jour, plié en deux par la douleur, il s’effondra.
À l’hôpital, il passa de nombreux examens. Le spécialiste n’avait jamais connu un tel cas dans toute sa carrière. Et pourtant celle-ci était déjà bien longue. Deux masses imposantes s’étaient développées dans le dos de son patient. Mais le chirurgien était bien incapable d’en déterminer la nature : du cartilage, de l’os, une tumeur ? L’opération s’imposait.
Le médecin commença à inciser lentement le dos de Gabriel, anesthésié quelques minutes plus tôt. Alors qu’il envisageait de retirer ce qu’il allait trouver, le chirurgien se ravisa lorsqu’il en découvrit la nature exacte. Après mûre réflexion et quelques appels à des confrères, il termina l’opération avec succès.
Au réveil, les premières paroles du jeune homme furent :
« Suis-je normal maintenant ?
– Vous ne le serez jamais mais je pense que vous considérerez votre handicap autrement maintenant. Levez-vous. »
La patient se leva doucement et suivit le médecin jusqu’à un grand miroir.
« Tournez-vous et regardez …. »
Gabriel découvrit deux masses blanchâtres dans son dos. Il cria :
« Mais qu’avez-vous fait ?
– Rien. Je les ai juste libérées.
– Mais ce sont ….
– Oui. Mais elles doivent encore se développer. Pouvez-vous les contrôler ?»
Le jeune homme redressa le dos et se concentra. De manière un peu saccadée, il parvint à les ouvrir et découvrit ses ailes. Elles étaient encore petites et leurs plumes ensanglantées mais il parvint à leur insuffler un mouvement de va-et-vient. Il ne savait pas s’il devait être heureux ou pas. C’était une sensation étrange. Ces ailes incarnaient sa passion mais leur présence ne le rendait toujours pas normal.
Au fil des mois, ses appendices plumeux grandirent. Seul dans son appartement, Gabriel s’entraînait à les contrôler. Mais il lui devenait de plus en plus difficile de les cacher sous ses vêtements larges. Un jour, Eric, un collègue, remarqua quelques petites plumes autour de sa chaise et l’interpella :
« Tu as un pull fait en plumes de pigeons ou quoi ? »
Gêné, le jeune homme sourit timidement mais resta muet.
Lorsqu’elles atteignirent une taille équivalente à la largeur de son loft, il décida qu’il était temps de les tester. Il se rendit dans une clairière déserte et se planta en plein milieu. Gabriel se mit à battre des ailes de plus en plus rapidement. Il sentit qu’il s’élevait doucement dans les airs. Il n’avait jamais ressenti une telle joie, une telle sensation de liberté. A quelques mètres du sol, il tenta de prendre une direction mais il ne parvint qu’à chuter lourdement sur le sol. Il lui fallait apprendre. Et les seuls maîtres qui pouvaient l’aider étaient les oiseaux.
De retour chez lui, il rechercha tout ce qu’il put sur le vol, avec des ailes réelles et non artificielles. Il se passa en boucle les reportages animaliers filmant les oiseaux de chasse en plein vol. Il étudia l’anatomie des ailes. Il se devait d’en comprendre la mécanique afin de pouvoir exploiter tout le potentiel que la nature lui avait gracieusement octroyé.
Après avoir appréhendé la théorie, il fallait mettre le tout en pratique. Gabriel retourna dans la clairière. Torse nu, il frissonnait dans l’air frais du petit matin. Il commença par s’élever doucement dans les airs. Maladroitement, il se déplaça, perdit un peu de hauteur, remonta. Les débuts furent laborieux. Après plusieurs heures et quelques chutes sans gravité, Gabriel était trempé de sueur et à bout de souffle. Il ne pouvait demander conseil à personne, il devait être le premier humain capable de voler sans artifice.
C’est ainsi que, chaque week-end, il continua à s’entraîner jusqu’à maîtriser parfaitement sa trajectoire. Quelles sensations incroyables lorsqu’il descendait en piqué vers le lac tout proche. L’adrénaline se répandait dans ses veines. C’était extatique, comme vivre un rêve éveillé.
Un jour, Gabriel était occupé de travailler, le dos courbé au-dessus de sa planche à dessins lorsqu’Eric passa derrière lui. Le regard de ce dernier fut attiré par la présence d’une grande plume blanche à terre. En se penchant pour la ramasser, il remarqua alors que des plumes identiques dépassaient du pull de son collègue. Intrigué, il souleva ce dernier et s’écria : « Oh, mon Dieu ! »
Gabriel se leva d’un bond et rabaissa son tricot. Eric le regardait bizarrement :
« Tu peux m’expliquer ? »
Gabriel resta muet quelques instants, cherchant la parade idéale.
« Je vais… à une fête costumée directement après le boulot.
– Toi, invité à une fête ? Tu n’as aucun ami. Arrête de mentir veux-tu !
– Je… je t’assure !
– Tu mens aussi sur ton handicap ?
– Pas du tout !
– Alors prouve-le et déshabille-toi !
– Je n’ai rien à te prouver. J’ai été engagé pour mes compétences.
– Ce n’est pas ce qui se dit dans les couloirs. Enlève ton pull !
– Non !
– D’accord. Je reviens. »
Eric sortit précipitamment de la pièce et revint quelques minutes plus tard avec le chef de service et le directeur, tous deux affichant un air désapprobateur. Le chef pris la parole :
« Gabriel, Eric soutient que vous nous avez monté un bateau et que vous n’avez aucun handicap. Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?
– Mais … croyez-moi. Je vous en conjure.
– Retirez votre pull et nous vous laisserons tranquille. »
Gabriel se sentit piégé comme un rat. Les trois hommes avaient le regard braqué sur lui. Lentement, il retira à regret son tricot extra large. Ses ailes, libérées de leur étreinte, se déployèrent légèrement. Là, les spectateurs, bouche bée, ouvrirent de grands yeux ronds.
Après de longues secondes de silence pesant, ce fut Gabriel qui prit la parole :
« Je peux me rhabiller ? »
Le directeur s’approcha et passa derrière le dessinateur. Doucement, il caressa les douces plumes de son employé.
« C’est incroyable ! Pourquoi les cachez-vous ?
– Difficile d’être… différent.
– Et vous pouvez voler ?
– Maintenant oui.
– Il faut exploiter ce don, mon ami ! »
Le directeur avait annoncé cela de façon solennelle. Très vite, Gabriel devint l’icône de l’entreprise. Il commença à apparaître dans des publicités. C’est ainsi que le monde entier découvrit l’homme-oiseau. Il fut sollicité par des chaînes de télé, des journaux nationaux pour des interviews, des reportages. Il devint même l’égérie d’une grande marque de parfum. Dès lors, il eut accès aux fêtes mondaines, il côtoya la jet set, ne sachant plus dénombrer ses amis. Il dut abandonner son emploi, trop pris par les mondanités. Sa vie changea en peu de temps, il était adulé par les femmes, jalousé par les hommes. Il ne pouvait se promener dans la rue sans qu’on l’interpelle pour un autographe, une photo ou une petite démonstration de vol.
Un jour, un producteur lui proposa même un rôle taillé sur mesure dans un film d’action. Il en était évidemment l’acteur vedette. En tournant une scène un peu périlleuse, Gabriel fit une mauvaise chute. Amené d’urgence à l’hôpital, on lui diagnostiqua plusieurs fractures au niveau des ailes. Il subit de lourdes opérations mais il fallut se rendre à l’évidence ; il ne pourrait plus jamais voler !
Le cœur déchiré, Gabriel dut se résoudre à se faire amputer de ses appendices exceptionnels. A l’issue de l’opération, il s’observa dans le miroir. Son dos était droit, sans bosse. De ses ailes, il ne restait que deux cicatrices longilignes le long de ses omoplates.
De retour chez lui, il s’acheta des T-shirts et des pulls adaptés à sa nouvelle morphologie. Rapidement, les médias se détournèrent de lui. Il finit par reprendre son ancien poste.
Lorsqu’il se promenait dans la rue, il était enfin devenu un homme parmi les autres. Il avait connu le regard de pitié, de dégoût ou les moqueries lorsqu’il était bossu. Puis il avait affronté celui de l’envie, de l’admiration lorsqu’il était l’homme-oiseau. Enfin, il pouvait avoir une vie normale.
Un jour, il croisa la route de Michèle et ce fut le coup de foudre. Le couple s’installa rapidement et Michèle tomba enceinte. Gabriel était heureux.
A la maternité, il était aux côtés de son épouse pour accueillir leur enfant qu’ils choisirent de prénommer Ange. Le gynécologue déposa le nouveau-né dans les mains du papa, comblé. Ce dernier tenait son petit contre son torse, lorsqu’il remarqua deux petites bosses au niveau des omoplates du nourrisson.




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