Message de Kepler199z

Date 20-07-2014 15:30:00 | Catégorie : Nouvelles


Message de Kepler199z


Deux, cinq, zéro... La séquence d’atterrissage s’amorçait sous la supervision de l’ordinateur de bord, un modèle dernier cri appelé SISTER. Les cinq passagers allaient pouvoir sortir de leur longue période de sommeil ; ils avaient passé cinq années en stase durant le voyage à destination de Kepler199z, l’exoplanète la plus prometteuse du siècle. Le commandant Ackerman dirigeait l’expédition, assisté du navigateur Peyton, de l’exobiologiste Mirisova, du médecin Germain et de l’ingénieur Bergman : la crème des explorateurs.

La sphère verte s’affichait sur l’écran de contrôle, plus belle que les derniers clichés envoyés par la précédente mission ; même un militaire aguerri de la trempe d’Ackerman ne put s’empêcher de l’admirer.
Kepler199z abritait la vie ; c’était confirmé par les missions robotisées et par la précédente équipe humaine dépêchée sur place. « Le problème, c’est qu’on n’a plus reçu de signal du commandeur Wilson depuis » remarquait Ackerman.

SISTER interrompit la séquence souvenirs.
— Nous recevons un signal, dit l’intelligence artificielle.
— De quel type ?
— Binaire pulsé.
— Un vaisseau ?
— La séquence est trop complexe.
— C’est à dire ?
— C’est un langage avec des incidentes, des illogismes et des variations.
— Et ?
— L’entité émettrice est émotive.

Ackerman avait espéré un instant que SISTER se fût trompé même si cette éventualité était plus improbable que de gagner à la loterie solaire ; il avait personnellement côtoyé Wilson et il croyait encore en sa survie quinze ans après son dernier message. Au pire, le signal repéré par SISTER aurait pu provenir des restes du vaisseau de Wilson ou d’une balise de détresse mais pas des émotions. Ackerman devait en informer les membres de son équipage.
— SISTER a fait une découverte. Venez tous en salle des commandes !
Il savait que les neurones allaient chauffer ; pas ceux de Peyton son fidèle second ou du médecin mais plutôt ceux des deux scientifiques habitués à manier de la théorie au cube.

Désormais, dix paires d’yeux regardaient l’écran de contrôle en attente d’un message divin ou toute autre singularité ; SISTER avait expliqué son observation. Mirisova lança la première hypothèse.
— La planète nous parle ; c’est un organisme vivant avec un langage de type delphinique.
— Nous avons trouvé la planète de Flipper le dauphin, ironisa Peyton.
— L’hypothèse de ma collègue russe est loin d’être idiote, avoua Bergman. C’est d’ailleurs la seule possible en notre connaissance actuelle de la physique.
— SISTER, peut-on traduire ce que nous dit cette voix ?
Cette question d’Ackerman traduisait la culture de la négociation propre aux Américains ; avant de prendre une décision, il avait besoin de parler avec son vis-à-vis.
— Je dois envoyer des séquences de réponse et analyser le retour émis par l’entité destinatrice, répondit SISTER.
— Combien de temps faut il ?
— Cela dépend de la qualité de la réponse.
— En langage clair, s’il te plaît.
— SISTER veut dire que plus la conversation avec l’inconnu est intelligente, plus facile sera l’analyse, expliqua Bergman.
— D’accord. Tape la causette avec Flipper et préviens nous quand tu auras finalisé la traduction, conclut Ackerman.

Ackerman n’était pas serein ; atterrir sur une planète inconnue ne le gênait pas outre-mesure et il l’avait déjà fait mais Kepler199z était supposée abriter la vie. L’équation initiale, celle qui avait motivée la mission, passait de deux à quatre inconnues, dans la logique militaire et américaine : POURQUOI + COMMENT = OBJECTIF
devenait
QUI + POURQUOI + COMMENT = MENACE + OBJECTIF.
Dans l’algèbre guerrier, la seule et unique façon de conjecturer deux nouvelles variables aussi dangereuses consistait à s’équiper lourdement en armement et à se positionner sur une orbite géostationnaire élevée. Ackerman donna des ordres dans ce sens et le reste de l’équipage ne pût qu’obéir, le doigt sur la couture du pantalon.

SISTER avertit le commandant par un discret sifflement ; Ackerman reconnut là une astuce de Peyton, élevé parmi les vaches du Wyoming. Il convoqua tout le monde en salle des commandes.
— SISTER a décrypté le langage de l’inconnu, dit Ackerman. Nous allons pouvoir parler avec lui.
— Je crois que c’est une femelle, précisa SISTER.
— OK. Elle, concéda Ackerman. Qui veut lui poser une question ?
— Je me lance, proposa Mirisova. Est-elle seule sur la planète ?
SISTER envoya le message tel quel. L’entité ne tarda pas à répondre.
— Oui, s’afficha sur l’écran.
— Il faut savoir ce que sont devenus Wilson et les autres, ordonna Ackerman. Demande lui SISTER !
SISTER s’exécuta. La réponse s’afficha aussitôt.
— Ils sont moi, répondit l’entité.
Ackerman regarda Mirisova et Bergman d’un air interrogatif ; « qu’est-ce que c’est que cette phrase à deux cents ? » semblait-il dire de ses grands yeux bleus. Bergman en donna une interprétation purement germanique.
— Elle a du les intégrer, répondit le physicien.
— Tu veux dire qu’elle les a bouffé, demanda Peyton, comme de vulgaires steaks ?
— En quelque sorte, avoua Bergman.
— Je pense la même chose, ajouta Mirisova.
— Demandons lui, proposa Germain.
Ackerman reformula la question à SISTER ; l’intelligence artificielle envoya le message à son destinataire. Il fallut plus de temps pour obtenir un résultat.
—Oui, répondit laconiquement l’entité.

Ackerman connaissait désormais trois des inconnues sur quatre ; l’objectif changeait obligatoirement et se résumait à survivre. Il expliqua la situation aux scientifiques ; en effet, il savait d’expérience que ces derniers rechercherait d’abord le POURQUOI alors que la MENACE était évidente, que le QUI se tenait à moins d’un demi-million de kilomètres d’eux et que le COMMENT importait peu.
SISTER émit un couinement inhabituel. Ackerman se retourna et regarda l’écran de contrôle ; ce dernier affichait un halo vert sur les trois dimensions, comme si le vaisseau était entré dans une grosse marmite de soupe au cresson.
SISTER traduisit le dernier message de l’entité : MIAM MIAM MIAM.



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