Steve est parti

Date 31-01-2015 20:50:31 | Catégorie : Nouvelles confirmées


Steve est parti


Le quartier n'avait pas changé.
Alan marcha dans la rue de son enfance, certain de retrouver la maison des Jones du premier coup. Il se remémora les quatre cents coups qu'il avait perpétré avec Steve, son meilleur ami, dans ce quartier multicolore de la capitale britannique.

Enfin, il était arrivé à destination.
L'endroit n'avait pas changé : des habitations de briques rouges serrées les unes contre les autres. Marnie, la mère de Steve, avait hérité de cette bicoque après la mort de ses parents. Elle s'y était installée avec son mari et ses quatre enfants.
Alan se rappela de son premier contact avec Steve, à l'école primaire. Le blondinet était un fan de City qui n'en démordait pas, avec son accent du nord.
— C'est pour quoi ?
Alan ne reconnut pas la voix féminine qui venait d'aboyer.
— Bonjour madame, je suis Alan Scott, un vieil ami de Steve.
— Steve n'habite plus ici.
— J'ai reçu une lettre de sa part qui me dit de passer. Est-ce que madame Jones est là ?
— Je suis madame Jones.
— Ce serait plus simple si je pouvais entrer, ne croyez-vous pas ?

Au lieu de répondre, la dénommée Jones ouvrit la porte et toisa Alan.
Elle faisait bien son mètre quatre-vingt, avec une allure de lanceuse de marteau venue de l'Est et l'air peu commode de la virago interrompue pendant sa série télévisée favorite.
« Rien à voir avec Marnie. » conclut Alan en s'avançant.
— Suivez-moi dans le salon, dit la grande blonde. Je suppose que vous connaissez les lieux.
Alan obéit sans broncher. Il se retrouva dans une salle décorée de bric et de broc, loin de l'image qu'il avait conservé dans ses souvenirs d'enfants. Autant l'intérieur de Marnie était soigné, victorien certes mais arrangé avec soin, autant le présent trahissait le mauvais goût.
— Je m'appelle Betty. Je suis la femme de Dave, le petit frère de Steve, précisa-t-elle, plus décontractée qu'au début. J'ai entendu parler de vous, en particulier par mes belles-sœurs. Vous êtes une légende ici. Je vous sers un thé ?
— Avec plaisir Betty.

Alan se souvint de Dave.
C'était un garçon pénible, un abruti de la pire espèce, habitué des bagarres dans les pubs ou au stade de Fulham. Le genre à éviter.
Steve lui avait servi de père à la mort de Daniel, le chef de la famille Jones. Pendant une décennie, Alan et Steve avaient passé leur temps à lui sauver la mise, entre ses embrouilles avec les Pakistanais et ses plans foireux pour gagner quelques schillings.
Betty revint avec le thé et des petits gâteaux, le tout sur un plateau aux couleurs de l'Empire Britannique et le déposa sur la table basse puis invita Alan à s’asseoir dans le sofa rouge.
— Vous ne ressemblez pas du tout à un rocker, lança-t-elle. Steve, lui, avait ce look d'artiste dont raffolaient toutes les gamines du coin.
Alan avait l'habitude de ce genre de remarque. Les profanes s'imaginaient qu'à plus de quarante ans, les rebelles d'hier avaient conservé leur look excentrique alors qu'ils n'étaient que des businessmen comme les autres, quand ils avaient survécu au bûcher des vanités.
Il détourna la conversation.
— Marnie ne vis pas ici ?
Betty tordit la bouche puis redressa son semblant de permanente et s'alluma une cigarette.
— La vieille est morte la semaine dernière.
Alan s'en doutait. La lettre de Steve laissait planer le doute mais le ton trahissait la tristesse d'un fils.
— Je suppose que Steve n'habite plus dans cette maison, tenta Alan.
— Personne ne sait où il habite. Steve est différent. Dave et lui sont fâchés de toutes façons.

Alan expliqua à Betty la raison de sa venue : Steve lui avait demandé de l'aide, sans préciser ni comment ni pourquoi, dans une lettre plus elliptique qu'explicite.
Il ne l'avait pas vu depuis une dizaine d'années. La dernière fois c'était à New-York à un concert. Steve habitait alors avec une peintre irlandaise appelée Maureen, dans le quartier du Village, au milieu des artistes maudits et des génies inconnus. Alan l'avait croisé par hasard sur le marché des Beaux-Arts. Il l'avait trouvé en pleine forme, loin de ses démons passés, sans doute grâce à Maureen.
Alan avait alors invité le couple à assister, aux premières loges, au lancement de son nouvel album, lors de la première date sur la Côte Est. Steve et Maureen avaient honoré cette invitation, puis ils avaient tous continué la soirée dans les habituels bars branchés à refaire le monde.
Depuis, Steve n'avait pas donné de nouvelles. Alan s'en voulait un peu de n'avoir pas cherché à renouer avec son meilleur ami mais à l'époque il avait d'autres chats à fouetter.
— La lettre a été postée de ce quartier, dit Alan. Je suppose que Steve était dans le coin il y a encore peu.
— Steve était bien à Londres, répondit Betty. Il était interné depuis huit ans dans un hôpital psychiatrique. Marnie passait ses journées avec lui. Dave dit qu'elle en est morte.
— De quoi souffrait-il ?
— Personne ne le sait. Il a toujours été fou selon moi. Ses sœurs l'ont hébergé un temps, dès son retour de New-York, puis il s'est embrouillé avec ses beaux-frères et a fini par partir en vrille. Dave l'a fait interner pour son bien, contre l'avis de Marnie.
— Qu'est devenue Maureen, sa copine de New-York ?
— Apparemment, elle l'a jeté. Il est revenu à Londres pour cette raison.
— Où est Steve maintenant ?
— Personne ne le sait. Il a obtenu une permission pour l'enterrement de Marnie puis a disparu. Il a faussé compagnie à Dave, censé le ramener chez les dingos, en pleine rue. La police a lancé un mandat de recherche.

Alan avala une dernière gorgée de thé puis se leva et remercia Betty de son hospitalité.
Il ne voulait pas rester un instant de plus dans cette maison, au milieu de ses souvenirs de jeunesse. Il savait une chose : Steve avait tiré le signal d'alarme depuis longtemps.
Lui, Alan, n'avait rien compris, il n'avait rien fait. Il avait juste fermé les yeux, laissant ainsi son ami se bâtir un mur infranchissable entre son propre monde et la sale réalité.



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