Visions

Date 06-05-2015 19:33:23 | Catégorie : Nouvelles confirmées


Je m’appelle Irma et je suis voyante. Non pas qu’on me remarque dans la rue à cause de mon look tapageur ou excentrique ; je suis voyante de métier. En fait, je me prénomme Marie-Bernadette, mais cela ne sonne pas avec ma profession. Bien qu’une certaine Bernadette ait eu des visions, les miennes sont moins pieuses, et elles n’en sont pas surtout ! Ben oui, vous pensez vraiment qu’une boule de cristal, enfin de verre « made in China » pour la mienne, puisse nous livrer une quelconque information sur vos lendemains ? Moi, je me présenterais plutôt comme une concurrente des psys et même des tickets de lotto ; je vends du bonheur et du rêve, remontant ainsi le moral de Monsieur et Madame Tout-Le-monde. Je promets l’amour aux moches, l’argent aux fauchés, la santé aux bronchiteux, l’inspiration aux artistes et des voix aux politiciens. Celui qui sort de ma roulotte repart avec le cœur et le portefeuille plus légers. Ne délivrant aucun délai pour la réalisation de mes visions, je peux toujours répondre aux mécontents trop pressés en leur prescrivant une seconde séance, histoire de vérifier si leurs mauvaises ondes n’ont pas changé la donne entretemps. Bref, mon petit commerce se porte plutôt bien, surtout en périodes de crises, de foi (pour les croyants), de foie (pour les boulimiques), de la quarantaine, etc.

Mais peu à peu, ma vision s’est brouillée, plutôt gênant pour une voyante de devoir plisser les yeux en déclarant « Je ne vois pas bien. ». Mon amie Célesta, masseuse intime assermentée, née Gilberte, m’envoie chez un opticien dans une ruelle sombre des bas quartiers de la ville. La façade à l’enseigne « Le troisième œil » est vétuste et lézardée. Je pousse la porte qui émet un grincement sinistre et actionne une clochette de cuivre. Le tintement fait sortir un homme de l’arrière-boutique, comme un diable de sa boîte. Ce dernier porte un binocle pincé sur son nez démesuré. Ses cheveux rares et hirsutes surplombent un crâne à la forme oblongue. Il porte vers moi un regard perçant mais reste muet, semblant attendre une quelconque requête de ma part. Je serais capable de lui demander une baguette ou une demi-livre d’hachis mais je me retiens.

– Je viens de la part d’une amie. Elle m’a dit de vous donner le code « Je vois » pour bénéficier d’un tarif préférentiel.
– Très bien. Suivez-moi Mademoiselle.

Cela fait des années que l’on ne m’a plus servi du « Mademoiselle ». Lorsque l’on est une femme de cinquante ans, le « Madame » semble couler de source. D’autant plus depuis la réforme de 2012, mais cet homme ne semble pas au fait de l’actualité. Il me demande de m’asseoir sur un tabouret recouvert de velours bordeaux élimé. À son invite, je pose mon menton sur le coussinet d’une machine comportant une sorte de double kaléidoscope. Je distingue alors ses deux gros yeux me faire face de l’autre côté. Sans dire un mot, il me scrute et je vois défiler des formes, diverses et polychromes, s’organisant en sortes de mandalas enfantins. C’est merveilleux et hypnotique. Son « Voilà, c’est fini ! » me tire de mes rêvasseries.

Il me fait patienter un quart d’heure avant de me ramener une paire de lunettes. Les verres sont posés sur des armatures très légères et quasi invisibles. Il me les pose sur le nez en annonçant :

– Vous devriez mieux voir maintenant !
– C’est un peu le but. Merci.

Je paie une somme qui me paraît modique ; il ne doit pas avoir indexé ses prix depuis quelques décennies. Ensuite, je sors de ce magasin figé hors du temps et découvre avec bonheur que j’ai retrouvé la vision de mes vingt ans.

Le lendemain, un homme se présente à ma consultation. Dans l’ambiance sombre et feutrée de mon cabinet, je me concentre sur ma boule, ou du moins j’en donne l’illusion parfaite avec yeux de merlans frits, bouche crispée et respiration de mourante. Toutefois, si ma boule reste de marbre, je commence à apercevoir des émanations lumineuses provenant du corps du client. Je les observe, bouche bée. Mais si je retire mes lunettes, elles disparaissent. L’homme me demande si je vois quelque chose. Je réponds toujours par l’affirmative à cette question, mais cette fois, c’est vrai. Mais quelle interprétation donner à cette espèce d’arc-en-ciel qui se meut tout autour de cet homme ? Je remarque une activité plus étrange au niveau de sa gorge ; les flux y sont grisâtres et possèdent une forme de petits oursins hérissés. Le client réitère la question à laquelle il espère trouver une réponse : « Pourquoi je ne trouve pas l’amour ? Toutes les femmes me fuient.». Là, il m’envoie un long soupir désespéré au visage et je suis violemment prise d’un haut-le-cœur. Voilà la cause de la fuite systématique des dulcinées potentielles ! Les oursins de sa gorge me signifient un problème d’haleine fétide. Je ne l’ai pas remarqué à son arrivée car mon encens à la rose fumait encore. Mais maintenant que le bâtonnet a cessé de fumer, une odeur putride envahit peu à peu mon cabinet. En pointant du doigt sa gorge, je lui expose ma vision et l’invite à consulter un médecin qui trouvera la cause de cette puanteur et y remédiera. Cela devrait lui permettre d’être à nouveau en odeur de sainteté auprès de la gente féminine.

Je suis perplexe après cette expérience inédite ; j’ai enfin « vu » quelque chose, invisible à l’œil d’un profane. La personne suivante est une femme qui se plaint de manquer toujours d’argent. Je me concentre, sans cinéma cette fois, et les volutes colorées m’apparaissent peu à peu. Celles qui m’intriguent se trouvent au niveau de ses mains qui émettent des ondes rougeâtres marquées de stries sombres qui pulsent. D’intuition, je lui demande si elle est dépensière. Elle rougit, devenant ainsi assortie à ses mains, et me confie qu’elle ne peut s’empêcher d’acheter. Elle a besoin de toucher les objets dans les magasins et ne peux s’empêcher de les acheter. Je lui déclare que c’est la faute de ses mains. Elle me fixe avec des yeux écarquillés et incrédules. Là, je joue la franchise en lui décrivant ma vision. S’ensuit une longue discussion afin de trouver une solution. Ses mains semblent aimer être actives. La dame travaille dans un call-center et elle ne fait que cliquer sur sa souris d’ordinateur toute la journée. Arrivée le soir chez elle, c’est séance zapping devant la télé avec un plat tout préparé. Je lui propose de se mettre au tricot ou à la cuisine pour occuper ses mains oisives qui la poussent à faire des achats compulsifs car il est connu que l’oisiveté est mère de tous les vices.

Le soir même, je parle de ma découverte à Gilberte, enfin Célesta, qui me conseille de retourner voir l’opticien (serait-ce un pléonasme…). Je suis donc à nouveau dans cette rue sombre mais la boutique vieillotte a entretemps laissé place à une boucherie. J’entre en demandant où est parti la boutique de lunettes. La bouchère, à l’embonpoint marqué, me répond que cela fait plus de dix ans qu’ils ont racheté le magasin à un vieux fou qui vendait encore des binocles et des monocles au vingt-et-unième siècle. Un peu perdue, je rentre chez moi. Je décide d’effectuer quelques recherches sur le net et découvre que ce que je vois s’appelle l’aura et que les couleurs possèdent une signification.

Depuis lors, j’ai lu tout ce que j’ai pu trouver sur le sujet. Au fil des jours, ce que j’appelle désormais mon don s’est développé et ma lecture s’est affinée. Chaque soir, je range précieusement mes lunettes dans le tiroir de ma table de nuit et remercie l’homme qui me les a confectionnées. Je suppose qu’il a vu en moi cette capacité d’aider vraiment mon prochain. Dorénavant, j’apporte de véritables réponses aux âmes en peine qui viennent me voir, reflet d’une réalité invisible et non plus un miroir aux alouettes.




Cet article provient de L'ORée des Rêves votre site pour lire écrire publier poèmes nouvelles en ligne
http://www.loree-des-reves.com

L'url pour cet article est :
http://www.loree-des-reves.com/modules/xnews/article.php?storyid=6320