Léo " Marie-Hélène et Marc"

Date 30-05-2015 22:51:05 | Catégorie : Nouvelles confirmées


"Avec le printemps qui arrivait, j’ai vu mon avenir en région parisienne peu à peu se déliter. En effet, progressivement, le bel horizon que j’avais imaginé par ici s’obstruait. Un autre que je n’avais pas su prévoir se profilait déjà.
Sophie n’avait pas trouvé d’emploi par ici et notre budget consacré au carburant doucement rognait nos modestes revenus. Nous rêvions à présent de posséder une maison avec un jardin, mais aussi beaucoup de fleurs, et bientôt, quelques enfants.
Seulement, une évidence s’imposait à nous. La région parisienne, trop chère, ne nous permettrait pas de devenir propriétaires.
Comme pour s’assurer qu’elle ne nous séparerait pas, nous arrêtâmes la date de notre mariage. Il aurait lieu au mois de mai, en 2002. J’observais qu’avec les préparatifs de la cérémonie, Sophie devenait de plus en plus jolie et je crois que notre amour s’amplifiait encore.
Elle venait d’obtenir pour juillet un emploi d’animatrice de centre de Loisirs à Lyons-la-Forêt. Moi, je m’étais vu proposer un poste de directeur adjoint, histoire de valider la partie théorique de mon diplôme. Je ne croyais pas à la prédestination, mais quelque chose me lassait penser de manière irrationnelle que certains lieux possédaient un incroyable pouvoir d’attraction. Tout comme parfois, étrangement, les destins paraissent étroitement liés, tout semblait vouloir nous ramener au joli village qui nous avait unis. Alors, un peu comme on se résigne au sort, j’ai cédé.
Nous construirions notre maison sur cette commune.
En août, nous avons acheté notre terrain. Il se trouvait pour ainsi dire à la lisière de la forêt domaniale.
En attendant que je ne retrouve un emploi à proximité de Lyons, c’est à moi que s’imposeraient dorénavant les longs trajets pour me rendre au travail. Nous avions des projets plein la tête.
Le maire du village nous proposa le temps que notre maison se construise, un logement de fonction abandonné, affreusement vétuste, mais peu cher. Il était situé juste au-dessus de l’école maternelle où travaillait Sophie.
A contre cœur je dus rendre Croquette à mes parents. Je prévoyais de la récupérer le jour même où nous obtiendrions les clefs de notre nouvelle maison. Hélas, la chatte mourut quelques semaines plus tard. Pour me consoler un peu, je me persuadais que sa mort m’éloignerait peut-être des souvenirs des affres douloureux de mon adolescence.
Nous avons aménagé dans notre nouveau logement en septembre.
La salle de bain qui semblait avoir absorbé le WC, comme victime d’une aberrante erreur architecturale se trouvait sur un petit palier, au beau milieu de l’escalier.
Les jours d’hiver et de grands souffles, les fenêtres laissaient pénétrer tous les vents. Certaines nuits, sur notre couvre-lit, alors que nous étions couchés, les courants d’air arrivaient à former de petites vaguelettes sur le tissu frigorifié. J’avais durant cet hiver collectionné de multiples angines. Je haïssais mes amygdales.
Le froid fut si rigoureux cette année là que des glaçons vinrent à éclore dans la salle de bain, juste au-dessous de la grande fenêtre, au pied de la douche.

Régulièrement, je consultais une revue spécialisée dans l’action sociale à la rubrique des offres d’emploi. Un Institut de Rééducation, « Les Fontaines », à Vernon, recherchait un éducateur d’internat. J’avais le sentiment de marcher à l’envers. Mais que pouvait encore bien me vouloir cette ville ?
Après avoir téléphoné au directeur, M. Vincent, j’ai tout de suite obtenu un rendez-vous. Lors de l’entretien, il a d’abord tenté de me décourager.
— Vous savez, c’est très dur de travailler ici. Vous devriez réfléchir à deux fois avant d’accepter ce poste, m’avait-il prévenu.
J’étais prêt à tout pour ne plus faire la route jusqu’à Saint-Lambert-des-Bois.
— Je travaille déjà dans un Institut de Rééducation et je peux vous assurer qu’aussi étrange que cela puisse paraître, j’aime beaucoup ce travail auprès de ces jeunes, lui avais-je rétorqué.
— C’est comme vous voulez, je souhaite tout de même vous octroyer quelques jours de réflexion. Je vous laisse me recontacter en début de semaine prochaine afin que vous puissiez me donner votre réponse définitive, m’avait-il répondu.
Je n’en croyais pas mes oreilles. C’était à moi de téléphoner pour dire si j’acceptais ou non le poste. Décidemment, les candidats ne devaient pas se bousculer au portail de l’institut. Tout cela n’était pas pour me rassurer. J’ai passé le weekend à me poser de nombreuses questions. Je réalisais aussi que j’avais totalement oublié d’évoquer le montant de mon futur salaire durant l’entretien. Le directeur avait certainement dû me prendre pour un parfait idiot.
J’ai tout de même recontacté M. Vincent dés le lundi matin.
— Je vous appelle suite à mon entretien et je voulais vous dire que je suis toujours intéressé par le poste…
— J’en étais sûr, m’avait-il coupé. Je vous ai trouvé très motivé, intéressant aussi. Sachez que je suis très content de votre décision. Et puis il y a une chose que j’ai beaucoup appréciée chez vous, c’est que vous n’avez même pas évoqué votre salaire. Je sens que votre engagement pour les enfants est sincère.
— Merci, avais-je bredouillé timidement.
— Aussi, pour gratifier votre désintéressement, j’ai bien sûr décidé de faire valoir votre ancienneté, mais aussi de vous avancer de quelques échelons supplémentaires.
J’avais pris alors une intonation dégagée pour remercier à nouveau.
M. Vincent ressemblait physiquement à un homme d’église. D’ailleurs, je me souviens qu’un crucifix dominait sur le mur, au-dessus de son bureau.
L’institution possédait même sa propre petite chapelle.
J’ai pris mes fonctions au début du mois de janvier de l’année 2002.

•••

De retour à Lyons-la-Forêt, nous avons pu retrouver quelques précieux couples d’amis.
L’amitié était un sentiment que je connaissais tant bien que mal. Il était pour moi, avant que je ne connaisse le grand amour, le plus étayant et le plus nécessaire aussi. Il m’arrivait même de penser que les sentiments d’amitiés s’apparentaient à ceux de l’amour, tant les uns ou les autres réclamaient presque toujours que l’on se mette à nu.
Pour moi, sans réelles racines ou véritable famille, être entourés d’amis demeurait je crois, un secours fondamental.
Pourtant, j’ai dû apprendre la prudence, car en amitié, il m’arrivait bien souvent de trop en attendre. Petit à petit, j’ai appris à resserrer mes sentiments trop grands qui parfois, venaient à me déstabiliser. J’avais beau donner tout de moi, je ne recevais pas ce qui jadis m’avait tant manqué.
En effet, malgré quelques jolies expériences, j’avais fini par mesurer qu’en dépit de mes liens amicaux sincères et partagés, obstinément, il restait au fond de moi, ce vide ineffable, incommensurable et douloureux. Je connaissais par cœur cet abîme.
Quelquefois d’ailleurs, il m’arrive encore aujourd’hui de goûter à ce sentiment qui me donne la perception de vivre ou de m’ébattre, au bord de son rebord. Ce gouffre est à la fois tous les maux de mon enfance, chamarrés d’abandons, de maltraitances, de rejet, mais aussi de mes peurs d’être seul ou de déplaire, de mon père manquant, mais aussi, de cette enfance que l’on m’a contraint à faire semblant d’oublier.
Pourtant, il m’est arrivé de croire que l’amitié saurait combler toutes mes carences affectives. Evidemment, je me fourvoyais. L’amitié n’est assurément pas un sentiment inconditionnel et exclusif.
J’ai alors appris à me méfier de cette drogue émotionnelle de substitution, qui lorsqu’elle s’éloignait naturellement de moi, me renvoyaient à mes néants les plus éprouvés, ou aux enfers de ma béance. Avec le temps, j’ai finis par comprendre que rien ne pourrait jamais vraiment colmater cette âme irrémédiablement abîmée, comme trouée. Pas même la plus belle des amitiés.
L’amitié ne serait en définitive pour moi qu’un pansement appliqué sur les fissures d’un vase, qu’inlassablement et inutilement, je m’efforcerais tout de même à vouloir remplir d’eau.
Il en serait ainsi toute ma vie, mais, au-delà de la raison, sans garde fou, et à l’encontre de ce savoir, je continuerai à me donner inlassablement aux autres, en me mentant à moi-même, comme s’il m’était encore possible de m’emplir malgré tout, d’affections ou de reconnaissance.
Je finissais par supposer qu’il fallait être incroyablement fort ou brillant pour pouvoir être un ami. Je ne me sentais rien de tout cela.
Pourrais-je un jour avoir de véritables amis ?
Ne faut-il pas se sentir complet, sans l’autre, et pouvoir être heureux, même seul, pour avant toute chose prétendre devenir un bon ami ?
Qui pourrait bien avoir envie d’une amitié si émotive ou compliquée ?
Qui accepterait enfin de parfaitement bien me connaître et malgré tout, de me vouloir encore et de m’aimer ainsi ?

Je dois avouer que Sophie m’a beaucoup aidé. Je crois que sans elle, je serais resté éternellement fuyant et solitaire, ou même insaisissable. En quelque sorte, l’amour eut aussi sur moi ce pouvoir de me ramener vers l’amitié, la plus belle qui soit. Grâce à ma future épouse, nous allions vers d’admirables personnes, intelligentes et sereines, dont je ne me sentais jamais vraiment digne.
Ainsi, nous nous sommes rapprochés naturellement de Marc et de Marie-Hélène. Ils devinrent nos premiers vrais amis communs. Je les admirais tant.
De Marc, émanait un calme que je ne cessais d’envier. J’appréciais sa joie de vivre inégalable. Il était constant, jamais maussade. Je le voyais comme étant un bon père de famille, attentif et aimant, et je crois que secrètement, au fond de moi, j’espérais pouvoir un jour lui ressembler.
Marc était à présent un jeune pompier professionnel à la retraite, devenu chauffeur du car scolaire du village. Il était resté très sportif. Malgré sa carrière louable, il demeurait incroyablement humble. Peut-être aux yeux du monde, pouvait-il apparaître telle une personne simple et ordinaire.
Dans les miens, il était un homme extraordinaire. D’ailleurs, il exerçait encore en tant que pompier volontaire au sein de la petite caserne de Lyons-la-Forêt.
Etrangement, je trouvais d’importantes similitudes entre son caractère et celui de Sophie. Tous les deux avaient une grande appétence pour la vie et l’humeur avenante.
Marie-Hélène qui, à la fois pouvait incarner tant de forces ou de fragilités, me laissait penser qu’elle était à sa manière tel un double de moi. Je la ressentais comme une grande sœur qui toujours avait le bon discernement.
Nos amis avaient deux adorables jeunes enfants. Un garçon et une fille qui étaient aussi beaux qu’agréables. Leurs parents leur inculquaient de jolies valeurs auxquelles je ne pouvais que souscrire.
Marie-Hélène et Marc sont rapidement devenus nos meilleurs amis.
J’ai passé auprès d’eux de merveilleux moments, inoubliables. Je crois n’avoir jamais réussi à leur confier à quel point, en ces temps-là, ils comptaient pour moi..."




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