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Emile-Auguste Chartier dit ALain
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Émile Chartier, dit Alain naît le 3 Mars 1868



Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir et c'est avec le même naturel et la même constance que Emile Chartier fait de la philosophie, il est dans chaque évènement de la vie l'homme pensant, "le philosophe".
Si, le nom d'Alain évoque, pour les uns, un journaliste ; pour d'autres, un écrivain ; pour d'autres, un essayiste ; pour d'autres encore, un moraliste ; pour ceux qui le connaissent bien, enfin, un philosophe.
On pourrait même dire, "le philosophe".
Non pas en ce sens qu'il serait le plus grand, le plus profond ou le plus original, mais parce qu'il est celui pour qui tout est prétexte à faire de la philosophie.
Emile-Auguste Chartier, dit Alain

(1868 - 1951)
Alain, Emile-Auguste Chartier de son vrai nom, fils de vétérinaire est né le 3 mars 1868 à Mortagne-au-Perche.
De 1881 à 1886, le jeune Alain est boursier et étudie au lycée d'Alençon. Ensuite, il intègre une classe de prépa littéraire au lycée Michelet, avec dans l'idée d'essayer de rentrer à l'Ecole Polytechnique.
C'est là qu'il rencontre Jules Lagneau, une rencontre fondamentale puisque ce dernier l'oriente vers la philosophie.
Finalement, Alain intègre l'Ecole Normale Supérieure. Il est reçu à l'agrégation de philosophie et est nommé professeur dans divers lycées : Professeur à Pontivy (1892), puis à Lorient (1893), à Rouen (1900) et enfin à Paris (1903-1933), il enseigna notamment pendant vingt ans au lycée Condorcet, puis au lycée Michelet, et dans la Khâgne du lycée Henri IV où son influence fut considérable.
En effet en 1909, Emile Chartier-Alain depuis khâgne (seconde année de prépa littéraire) au lycée Henri IV va effectivement profondément influencer les élèves qui passeront dans sa classe.
On note parmi eux, Simone Weil, Georges Canguilhem, ou encore Raymond Aron...
Dès 1903, Alain publie des chroniques hebdomadaires intitulées "Propos du dimanche" puis "Propos du lundi", dans La Dépêche de Rouen et de Normandie. Puis ses chroniques deviennent quotidiennes.
C'est ce même Émile Chartier qui publie, sous le pseudonyme de Criton, puis sous son nom, d'importantes études dans la Revue de métaphysique et de morale de 1893 à 1907,
qui fait paraître un article sur "Spinoza" en 1901, qui écrit
-en 1911 des Lettres sur la philosophie première (publiées après sa mort) et qui,
-de 1900 à 1914, signe du nom d'Alain les articles qu'il donne à des journaux radicaux de province, "La Dépêche de Lorient" jusqu'en 1903, puis "La Dépêche de Rouen" et de Normandie, où ces articles deviendront quotidiens à partir de 1906 sous le titre de " Propos d'un Normand ". Il en paraîtra 3083 du 16 février 1906 au 1 er septembre 1914.
Alain met au point à partir de 1906 le genre littéraire qui le caractérise, les "Propos". Ce sont de courts articles, inspirés par des évènements de la vie de tous les jours, au style concis et aux formules séduisantes, qui couvrent presque tous les domaines.
Cette forme appréciée du grand public a cependant pu détourner certains critiques, qui n'apprécient guère de descendre de leur "chaire", d'une étude approfondie de son oeuvre philosophique.
Alain perd la foi au collège sans en ressentir de crise spirituelle. Bien qu'il ne croie pas en Dieu et soit anticlérical, il respecte l'esprit de la religion. Il est même attiré par les phénomènes religieux qu'il analyse avec beaucoup de pertinence. Dans "Propos sur la religion" et "Propos sur le bonheur" on sent transparaître, un peu comme chez Auguste Comte, une certaine fascination pour l'Evangile dans lequel il voit un beau poème et pour le catholicisme qu'il perçoit, en en reprenant l'étymologie, comme un "accord universel".
Mais la première guerre mondiale approche : Alain clame son pacifisme et milite en conséquence.
Pourtant, quand le conflit s'ouvre, et bien qu'il ne soit pas mobilisable, il décide de remplir son devoir de citoyen et s'engage. Il est enrôlé comme brigadier dans un régiment d'artillerie et refusera toute promotion.
"Le grand mal c’est la guerre, et la guerre vient toute des hommes. Avec l’argent que la guerre nous a coûté, ou, pour parler mieux avec les journées de travail que la guerre a consumées et usera encore par ses ruines, que n’aurions-nous pas fait ? Des parcs autour de nos écoles, des hôpitaux semblables à des châteaux ; l’air pur, le lait crémeux, et la poule au pot pour tous ." Libres Propos, 10 septembre 1921
"Il est pénible de penser que tous ceux, sans exception, qui vous exhortent à mourir pour la patrie, sont prêts à s’enfuir le plus loin possible, et que tous ceux, sans exception, qui vous recommandent de sacrifier quelque chose pour le bon ordre des finances, sont en train de tromper le fisc, et que ce sont les mêmes qui se sauvent et qui trichent, et qu’on les reconnaît, sans aucun risque d’erreur, d’après la haute tenue de leurs discours.
Il faut que tout le monde vive ; et pour que tout le monde vive, il faut que les plus braves meurent. Adieu à vous, camarades, seuls dignes de vivre, et seuls morts."
Libres Propos, 25 décembre 1932.
En mai 1916, son pied est broyé par un rayon de charrue lors d'une opération de transport de munitions vers Verdun. Alain reste hospitalisé quelques semaines, puis il est transféré au service de météorologie avant d'être démobilisé en 1917.
A son retour de l’armée, Alain reprit son poste à Henri IV. Il s’y fit une réputation qui n’a pas eu d’égale. Il s’y fit un très grand nombre de disciples, qui ne furent pas aussi promptement massacrés que ceux de l’an 14. Ce fut un temps fécond pour Alain, le temps des fameux Libres Propos, Journal d’Alain. Alain y forma son style, dont personne n’a jamais rien dit mais qui éclate dans des œuvres comme "Les Dieux"
En 1921,Ayant vu de près les atrocités de la Grande Guerre, Alain publie son célèbre pamphlet "Mars ou la guerre jugée".
Sur le plan politique, il s'engage aux côtés du mouvement radical en faveur d'une république libérale strictement contrôlée par le peuple. Considérant que la seule liberté de l'homme est celle de l'esprit, Alain enseigne dans des universités populaires.
Bien que n'ayant jamais adhéré au socialisme, il manifeste de la sympathie pour les mouvements ouvriers et pour le syndicalisme. Jusqu'à la fin des années 30, son oeuvre est guidée par la lutte pour le pacifisme et contre la montée des fascismes. En 1936, une attaque cérébrale le condamne au fauteuil roulant.
Il s'engage aussi sur la scène politique en soutenant le mouvement radical, qui prône une république libérale contrôlée par le peuple.
En 1927, Alain signe une pétition parue dans Europe, qui s'oppose à la loi sur l'organisation générale de la nation pour le temps de guerre. Cette loi prévoit d'abroger tout indépendance intellectuelle et liberté d'opinion.
Il ne sera pas le seul à signer, puisque l'on retrouve les noms de Jules Romains, Louis Guilloux ou encore Séverine sur la pétition... ainsi que les signatures de Sartre et d'Aron.
L'œuvre d'Alain va ainsi être profondément pacifiste et antifasciste jusqu'à la fin des années 30.
Et c'est sous le nom d'Alain que paraîtront à la fois, entre les deux guerres, plus de 1800 " propos " dans des publications diverses et des ouvrages proprement philosophiques tels que, notamment,
-Quatre-vingt-un chapitres sur l'esprit et les passions, réédité, avec des compléments, sous le titre d'Éléments de philosophie en 1941,
-Système des beaux-arts en 1920,
-Les idées et les âges en 1927,
-Entretiens au bord de la mer en1931,
-Idées en 1932
-Les dieux en 1934,
Histoire de mes pensées en 1936.
Or, il est remarquable que l'on retrouve pratiquement tous les thèmes de ces ouvrages dans les Recueils de Propos Éléments d'une doctrine radicale, Propos sur le bonheur, Sentiments, passions et signes, Esquisses de l'homme, Propos sur l'éducation, Les saisons de l'esprit, Propos sur la religion, Minerve ou de la sagesse, Les vigiles de l'esprit, Politique, etc.
C'est que la philosophie, pour Alain, est inséparable de l'expérience de la vie quotidienne. Il ne s'agit pas d'élaborer un système abstrait, nourri de raisonnements et de preuves, mais de proposer, d'où le titre de "propos", un ensemble d'idées qui permettent de "découvrir le monde comme il est et l'homme comme il est", c'est-à-dire de bien juger, d'où le titre 'd'idées " donné à un exposé des philosophies de Platon, Descartes, Hegel et Auguste Comte.
On ne s'étonnera donc pas de trouver dans les articles de "La Dépêche de Rouen" et de Normandie, qui n'étaient pas destinés à un public de philosophes, de nombreuses références à Platon et à Socrate, à Aristote, à Marc-Aurèle, à Descartes, à Malebranche, à Leibniz, etc., pas plus qu'on ne s'étonnera qu'une " recherche de l'entendement ", c'est le sous-titre des Entretiens au bord de la mer, s'attarde à réfléchir sur "la vis et le clou", sur les leviers et les treuils, ou sur Ulysse à la mer.
Mais, demandera-t-on, ce philosophe qui veut voir le monde et l'homme à travers les lunettes que lui fournissent Platon, Descartes et les autres, a-t-il une philosophie ?
En fait, son ambition fut sans doute de faire ce qu'il appelait " la philosophie de la philosophie ".
Il pensait, en effet, qu'en dépit de la divergence des systèmes, il y avait une philosophie commune des grands auteurs, qu'il définissait comme " une évaluation exacte des biens et des maux ayant pour effet de régler les désirs, les ambitions, les craintes et les regrets ".
La sagesse, qui est le terme de toute réflexion philosophique, se retrouve la même au bout de tous les chemins : dans un propos du 1er mai 1932, Alain imagine un banquet assourdissant de discussions entre chrétiens, stoïciens et épicuriens, dont chacun a pourtant dans sa besace un peu de pain et une cruche d'eau.
Si l'on voulait préciser ce que peut être, dans ce cadre, la philosophie propre d'Alain, c'est-à-dire l'idée que lui, Émile Chartier, se faisait de la condition et de la destinée humaines, il faudrait insister sur ceci : que l'homme est un animal pensant qui a la charge de se conduire sans secours extérieur.
Animal pensant, cela signifie l'union de l'âme et du corps et la difficulté, précisément, de se conduire.
Si l'homme était un esprit pur, ou s'il n'avait pas d'esprit, il n'y aurait pas de problème, et pas de philosophie.
Il n'y en aurait pas non plus si quelque puissance transcendante réglait la vie humaine. Mais l'homme est jeté dans un monde où rien ne lui a été promis et où il est en difficulté avec lui-même.
D'un côté, en effet, il sait ce qu'il doit faire "Le devoir, disait Claudel, est une des choses prochaines sur lesquelles il n'y a point de doute ", mais, d'un autre côté, il est sujet à des passions qui l'en détournent.
C'est ainsi, par exemple, que tout homme condamne la guerre, mais s'apprête à la faire dès qu'il croit que son honneur est en jeu.
Comprendre l'homme, c'est donc comprendre ses passions, ce qui revient à découvrir en lui le mécanisme et la puissance de l'imagination.
Imaginer, c'est penser en fonction des états et des mouvements du corps ; autrement dit, c'est croire, et non penser vraiment.
Voir le monde comme il est, c'est se délivrer des croyances.
En ce sens, la science est salutaire à l'homme, non point par ses dernières découvertes ou théories, mais par son esprit, qui est de dépouiller les choses de ce qu'elles peuvent avoir d'imaginaire.
Mais voir l'homme comme il est, c'est voir que l'imagination et les croyances sont premières en lui, qu'il commence donc naturellement par se tromper et qu'il n'est pas facile de passer d'imagination à entendement.
Et c'est pourquoi une réflexion sur les arts et les religions est essentielle à la connaissance de la nature humaine.
On comprend que les éditeurs des ouvrages d'Alain dans la bibliothèque de la Pléiade aient intitulé un volume
-" Les arts et les dieux" et l'autre
-"Les passions et la sagesse ".
Ajoutons enfin qu'Alain portait au langage une attention particulière, parce qu'il le considérait comme une expression authentique de la nature humaine, et que son souci de s'en tenir toujours au vocabulaire commun permet de voir en ce journaliste, essayiste, moraliste et philosophe, un grand écrivain.
En 1934, il cofonde le CVIA, Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes.
Humanisme
La philosophie d'Alain est un humanisme. Pour Alain, c'est le sujet qui donne valeur au monde. L'âme, principe spirituel, maîtrise le corps et les passions (influence de Platon). La conscience, savoir revenant sur lui-même, assure la transparence totale du cogito (influence de Descartes). La morale, ensemble de principes et de maximes, aboutit à la reconnaissance de la dignité humaine (influence de Kant).
Conscience et inconscient
Comme Descartes, Alain identifie conscience et psychisme. Le cogito, qui définit le sujet, implique une entière transparence de l'homme à lui-même. Pour Alain, l'inconscient est une fiction dangereuse qui va contre toute liberté et donc contre toute morale.
Raison
Du point de vue de la connaissance, Alain est rationaliste et intellectualiste. Raison et jugement jouent un rôle majeur dans la formation du savoir. La perception renvoie toujours à un acte de jugement. Penser, c'est juger, procéder par idées abstraites et générales, grâce au langage, formateur de la pensée.
Volonté et liberté
Du point de vue de la morale, c'est aussi l'esprit qui définit l'homme. Toute l'éthique d'Alain se centre ainsi autour de la volonté libre, distincte du désir. Vouloir, c'est agir librement, rationnellement de manière à construire activement sa vie et ses facultés. Pour Alain, l'être humain est acteur de sa vie. Le moi est conscience, mais conscience concrètement engagée.

Gabrielle Landormy raconte sa rencontre avec la femme qui sera la compagne aimée du philosophe :
"Quand il fut seul il opéra sur lui-même un vigoureux redressement. Par un hasard heureux, il retrouva, en février 1945, une femme autrefois aimée, à laquelle il a dédié une quantité de poèmes ; et il l’épousa, le 30 décembre 1945, comme il l’a écrit, "afin de mettre un terme au désordre de sa vie privée".
Après "les folies de Lorient", c’est à Rouen qu’il connut la femme supérieure.
Cette Monique était professeur de sciences renommé dans les Ecoles Normales et Primaires Supérieures.
Il a écrit qu’il l’a aimée ; et quand elle mourut, c’est-à-dire en 1951, on crut qu’il ne se consolerait pas. Mais il lui consacra une sorte de culte. Il perdit en elle une collaboratrice active et clairvoyante.

Depuis 1936, sa santé s'est entre temps bien dégradée, et des rhumatismes l'immobilisent régulièrement. Puis une attaque cérébrale le cloue dans un fauteuil roulant.

Alain décède le 2 juin 1951 à Vésinet, dans les Yvelines. Il repose désormais au cimetière du Père Lachaise.

Depuis la mort d'Alain, l'insolite tradition qui a réuni ses fidèles autour de son œuvre et de sa personnalité, s'est perpétuée activement et s'est diversement manifestée à travers les Associations dans lesquelles les simples lecteurs ont relayé les amis et " élèves d'Alain ". Trois associations se sont créées : d'abord, à la mort d'Alain, l'Association des amis d'Alain, à Paris, puis, lors de la création du musée Alain à Mortagne-au-Perche, l'Association des amis du musée Alain et de Mortagne, et enfin, un certain temps après la mort de Mme Chartier, qui avait légué les biens et les droits d'Alain à la ville du Vésinet, l'Institut Alain du Vésinet.
L'Institut Alain travaille sur le fonds des manuscrits, notes et papiers d'Alain ; il a engagé la publication des inédits, "Mythes et fables", de quelques-unes des causes réelles de la guerre entre nations civilisées, et la révision de l'ensemble des œuvres déjà publiées, introduit de nouveaux recueils :"Propos sur les beaux-arts", dans Quadrige, "51 Propos sur les quatre saisons" en traduction japonaise ; il achève actuellement, avec le concours du CNL, l'édition intégrale des 3083 Propos d'un Normand, avec notes bibliographiques et historiques.


Article de du quotidien l'Humanité :


- « Le charme éloquent des Propos d’Alain » par L’Humanité
Les éditions Frémeaux & Associés éditent un coffret de deux CD audio venant enrichir leur collection dédiée à l’écoute des philosophes (Sénèque, Pascal, etc.). Patrick Dupouey y a rassemblé une sélection de vingt propos qu’Alain (1868-1951) a publié dans divers journaux entre 1910 et 1935. Le comédien Jean-Pierre Lorit prête sa voix au philosophe en les laissant suivant l’ordre chronologique. Choix difficile mais judicieux que P. Dupouey a dû faire parmi les milliers de propos que compte une composition essayiste qui dura trente ans. Tous les champs où Alain exprima ses plus fortes convictions sont abordés moyennant le groupement d’extraits exemplaires : politique, religion, éducation, science, art, travail. Le livret, clair et complet, introduit intelligemment à l’écoute. Les experts retrouveront un ton familier en entendant sonner, comme il se doit dans nombre de ces propos, des aphorismes dont certains sont devenus des apophtegmes : ainsi du célèbre « Penser, c’est dire non » que les novices découvriront pareillement avec joie. Mais ils pourront aussi goûter des essais moins connus dont la gracieuse quoique savante construction ne peut qu’attirer et fixer l’attention du spécialiste comme du profane. Ainsi ceux consacrés à des questions ardues d’esthétique – l’art symbolique des pyramides égyptiennes, par exemple – où l’auteur rend parfaitement limpides des pages absconses de Hegel. Alain savait manier la plume et : « Toujours préférence donnée à ce qui est beau sur ce qui est vrai, car c’est toujours le goût qui éclaire le jugement » (18 mai 1921). Si, en effet, le propos est philosophique, le style appartient à la tradition littéraire de la libre-pensée qu’ont illustrée auparavant d’autres grands conteurs. Comme La Fontaine, Alain sait mettre en œuvre le « pouvoir des fables ». Sa prose est pleine de traits d’esprit et de scansions qui valent le miracle de bien des rimes célèbres. Son éloquence présente toujours sub specie theatri des concepts difficiles, au moyen d’images étonnantes bien que ou plutôt parce qu’elles résonnent d’abord naturellement aux oreilles du bon sens ; elle combine élégamment l’énigme et le cliché et, ce faisant, charme à coup sûr, donnant plaisir à réfléchir et juger. Le rythme de la diction est parfois un peu rapide quand la parole est dense, mais toujours J-P Lorit sait doucement haranguer l’auditoire comme aurait voulu l’auteur orateur de ces leçons de sagesse contemporaine. Car le professeur Alain ne fut pas seulement en classe un brillant (r)éveilleur de conscience ; fin connaisseur de la violence des passions qu’il aimait mettre en scène, il fut aussi un génial polémiste sur le terrain politique et religieux. Républicain de gauche, pacifiste et progressiste, ce fut un réformiste sans parti ni système, ni autre foi que l’idéal laïque, comme il y eut des chrétiens sans église ni théologie. A son écoute, celui qui devrait encore se convaincre que le sublime colère d’une « aile gauche » est requise en politique méditera cet éloge paradoxal des révolutionnaires : « Nous sommes contre les réactionnaires malgré leurs compliments et pour les révolutionnaires malgré leurs injures » (31 juillet 1910). Didier GIL
(Professeur de philosophie en classe préparatoire) – L’HUMANITE


Citations d'Emile Chartier-Alain


-On peut défaire n'importe quel bonheur par la mauvaise volonté.

-Ce sont les passions et non les intérêts qui mènent le monde.

-La loi du juste avenir se trouve dans les consciences libres et solitaires et ne se trouve nulle part ailleurs. (Correspondance avec Romain Rolland)

-L'individu qui pense contre la société qui dort, voilà l'histoire éternelle, et le printemps aura toujours le même hiver à vaincre.

-Le rire est le propre de l'homme, car l'esprit s'y libère des apparences.

-L'âme, c'est ce qui refuse le corps.

-Cette autre vie qu'est cette vie dès qu'on se soucie de son âme. (Histoire de mes pensées)

-Aimer, c'est trouver sa richesse hors de soi.

-Résistance et obéissance, voilà les deux vertus du citoyen. Par l'obéissance, il assure l'ordre; par la résistance, il assure la liberté.

-Nous n'aurons jamais trop de ces fiers esprits qui jugent, critiquent et résistent. Ils sont le sel de la cité. (Propos d'un Normand)

-Fondez une Société des honnêtes gens, tous les voleurs en seront. (Propos d'un Normand, tome III)

-Le plus difficile au monde est de dire en y pensant ce que tout le monde dit sans y penser. (Histoire de mes pensées)

-J'ai souvent envie de demander aux femmes par quoi elles remplacent l'intelligence.

-L'erreur propre aux artistes est de croire qu'ils trouveront mieux en méditant qu'en essayant. Ce qu'on voulait faire, c'est en le faisant qu'on le découvre.

-Il n'y a guère que le sublime qui puisse nous aider dans l'ordinaire de la vie. (Préliminaires à l'esthétique)

-L'adolescent est l'être qui blâme, qui s'indigne, qui méprise.

-La morale commence là où s'arrête la police.

-C'est presque tout de savoir lire.

-L'erreur est facile à tous ; plus facile peut-être à celui qui croit savoir beaucoup.

-Le souvenir commence avec la cicatrice. (Propos sur l'éducation)

-A s'informer de tout, on ne sait jamais rien.

-Savoir, et ne point faire usage de ce qu'on sait, c'est pire qu'ignorer.

-Dès que nous tenons une opinion, elle nous tient. (Propos sur l'éducation)

-L'égoïste est triste parce qu'il attend le bonheur.

-Le doute est le sel de l'esprit. (Propos)

-Un homme savant a compris un certain nombre de vérités. Un homme cultivé a compris un certain nombre d'erreurs. Et voilà toute la différence entre l'esprit droit et l'esprit juste. (Vigiles de l'esprit)

-Les dieux sont nos métaphores, et nos métaphores sont nos pensées.

-Penser, c'est inventer sans croire.

-Réfléchir, c'est nier ce que l'on croit.

-Les plaisirs de l'amour font oublier l'amour du plaisir.

-Certes Dieu n'a pas besoin de l'existence ; c'est bien plutôt l'existence qui a besoin de Dieu.

-Le courage nourrit les guerres, mais c'est la peur qui les fait naître. (Propos)

-Ce qui va de soi, c'est ce qui va mal.

-Les temps sont courts à celui qui pense, et interminables à celui qui désire.

-Il n'y a jamais d'autre difficulté dans le devoir que de le faire.

-Qui est mécontent des autres est toujours mécontent de soi.

-Une idée que j'ai, il faut que je la nie ; c'est ma manière de l'essayer.

-Nous n'avons pas toujours assez de force pour supporter les maux d'autrui.

-Refuser en donnant des raisons, ce n'est pas refuser.

-La mort est une maladie de l'imagination.

-On dit que les nouvelles générations seront difficiles à gouverner. Je l'espère bien. (Propos sur l'éducation)

-Il n'y a de bonheur possible pour personne sans le soutien du courage.

-Qu'il est difficile d'être courageux sans se faire méchant !

-C'est un grand art quelquefois de vouloir ce que l'on est assuré de désirer.

-C'est la foi même qui est Dieu. (Eléments de philosophie)

-Le corps humain est le tombeau des dieux.

-Toute douleur veut être contemplée, ou bien elle n'est pas sentie du tout.

-Si on ne suppose pas que les hommes ont tous la même intelligence, et l'ont toute, il n'y a plus ni vérité ni erreur. (Cahiers de Lorient)

-L'erreur de Descartes est de meilleure qualité que la vérité d'un pédant.

-Chaque vie se fait son destin. (Journal intime)

-On n'aime guère un bonheur qui vous tombe : on veut l'avoir fait.

-La politesse, ce n'est qu'une gymnastique contre les passions.

-Le propre des hommes passionnés est de ne pas croire un seul mot de ce que l'on écrit sur les passions.

-L'art d'écrire précède la pensée. (Propos de littérature)

-C'est par l'esprit que l'homme se sauve, mais c'est par l'esprit que l'homme se perd. (Mars ou la Guerre jugée)

-Tous les moyens de l'esprit sont enfermés dans le langage ; et qui n'a point réfléchi sur le langage n'a point réfléchi du tout. (Propos sur l'éducation)

-Un sage se distingue des autres hommes, non par moins de folie, mais par plus de raison. (Idées, Etude sur Descartes)

-La pensée ne respecte rien qu'elle-même. (Propos de littérature)

-Apprendre à ne plus penser, c'est une partie, et non la moindre, de l'art de penser. (Esquisses de l'homme)

-Penser c'est dire non. (Propos sur la religion)

-Savoir c'est savoir qu'on sait. (Les idées et les âges)

-La vertu d'un homme ressemble bien plus à ses propres vices qu'à la vertu du voisin. (Propos sur l'éducation)

-La vie est un travail qu'il faut faire debout. (Propos d'un Normand)

-"Penser n'est pas croire. ...
L'intelligence c'est ce qui, dans un homme, reste toujours jeune. Je la vois en mouvement, légère comme un papillon ; se posant sur les choses les plus frêles sans seulement les faire plier. ...
Lorsque l'on croit, l'estomac s'en mêle et tout le corps est raidi ; le croyant est comme le lierre sur l'arbre. Penser, c'est tout à fait autre chose. On pourrait dire : penser, c'est inventer sans croire."
(Emile Chartier, dit Alain / 1868-1951 / Propos d'un Normand de 1908 / 15 janvier 1908)

-"Nous sommes empoisonnés de religion. Nous sommes habitués à voir des curés qui sont à guetter la faiblesse et la souffrance humaines, afin d'achever les mourants d'un coup de sermon qui fera réfléchir les autres. Je hais cette éloquence de croque-mort. Il faut prêcher sur la vie, non sur la mort ; répandre l'espoir, non la crainte ; et cultiver en commun la joie, vrai trésor humain. C'est le secret des grands sages, et ce sera la lumière de demain."
(Emile Chartier, dit Alain / 1868-1951 / Propos sur le bonheur / 5 octobre 1909)

-"Il se produit sans doute quelque résistance du même genre chez les libres penseurs, lorsqu'ils se sont convaincus que les objets de la religion n'existent pas ; ils nient alors les apparences, et, par exemple, les effets de la prière, parce qu'ils sont assurés qu'aucun Dieu n'écoute la prière. Mais il se peut bien qu'une telle action s'explique sans aucun Dieu, par un jeu de sentiments qui est apparence, il est vrai, et trompeuse, à l'égard de Dieu, mais qui soit très réelle et efficace par la structure de notre propre machine. Et c'est pourquoi je voudrais voir, dans les programmes de leurs congrès, cette question, fondamentale à mon avis : de la vérité des religions."
(Emile Chartier, dit Alain / 1868-1951 / Propos I, 22 août 1912)

-"Dans le fond le métier de penser est une lutte contre les séductions et apparences. Toute la philosophie se définit par là finalement. Il s'agit de se délivrer d'un univers merveilleux, qui accable comme un rêve, et enfin de vaincre cette fantasmagorie. Sûrement de chasser les faux dieux toujours, ce qui revient à réduire cette énorme nature au plus simple, par dénombrement exact. Art du sévère Descartes, mal compris, parce qu'on ne voit pas assez que les passions les plus folles, de prophètes et de visionnaires, qui multiplient les êtres à loisir, sont déjà vaincues par le froid dénombrement des forces. Evasion, sérieux travail."
(Emile Chartier, dit Alain / 1868-1951 / Quatre-vingt-un Chapitres sur l'esprit et les passions / 1917)

-"Le fatalisme est une disposition à croire que tout ce qui arrivera dans le monde est écrit ou prédit, de façon que, quand nous le saurions, nos efforts ne feraient pas manquer la prédiction, mais au contraire, par détour imprévu, la réaliseraient. Cette doctrine est souvent présentée théologiquement, l'avenir ne pouvant pas être caché à un Dieu très clairvoyant ; il est vrai que cette belle conclusion enchaîne Dieu aussitôt ; sa puissance réclame contre la prévoyance. Mais nous avons jugé ces jeux de paroles. Bien loin qu'ils fondent jamais quelque croyance, ils ne sont supportés que parce qu'ils mettent en argument d'apparence ce qui est déjà l'objet d'une croyance ferme, et mieux fondée que sur des mots. Le fatalisme ne dérive pas de la théologie ; je dirais plutôt qu'il la fonde. Selon le naïf polythéisme, le destin est au-dessus des dieux."
(Emile Chartier, dit Alain / 1868-1951 / Quatre-vingt-un Chapitres sur l'esprit et les passions / 1917)

-"La prédiction d'un devin ou d'une sorcière, si elle dépend de causes extérieures et inanimées, peut se trouver vérifiée soit par hasard, soit par l'effet d'une connaissance plus avancée des signes, soit par une finesse des sens qui permet de les mieux remarquer. Il faut dire là-dessus qu'on oublie presque toutes les prédictions ; ce n'est souvent que leur succès qui nous les rappelle. Mais le crédit qu'on apporte aux prophètes tient à des causes plus importantes et plus cachées. Souvent l'accomplissement dépend de nous-mêmes ou de ceux qui nous entourent ; et il est clair que, dans beaucoup de cas, la crainte ou l'espérance font alors arriver la chose. La crainte d'un accident funeste ne dispose pas bien à l'éviter, surtout si l'on penche à croire qu'on n'y échappera pas."
(Emile Chartier, dit Alain / 1868-1951 / Quatre-vingt-un Chapitres sur l'esprit et les passions / 1917)

-"Le fanatisme n'est sans doute pas autre chose que le sentiment d'une fatalité effrayante qui se réalise par l'homme. L'âme fataliste, ou si l'on veut prophétique, comme parle Hegel, est aux écoutes ; elle cherche les signes, elle les appelle ; elle va au devant des signes, elle les fait surgir par incantation. D'un côté elle méprise, elle écarte, elle fait taire par violence tout ce qui n'est pas signe ; et le simple bonheur lui est par là plus directement odieux qu'aucune autre chose. De l'autre, elle s'entraîne elle-même vers l'état sibyllin, déclamant à elle-même et aux autres."
(Emile Chartier, dit Alain / 1868-1951 / Mars ou la guerre jugée, 1921)

-"Et l'humaniste ne connaît de précieux au monde que la culture humaine, par les oeuvres éminentes de tous les temps, en tous, d'après cette idée que la participation réelle à l'humanité l'emporte de loin sur ce qu'on peut attendre des aptitudes de chacun développées seulement au contact des choses et des hommes selon l'empirisme pur. Ici apparaît un genre d'égalité qui vit de respect, et s'accorde avec toutes les différences possibles, sans aucune idolâtrie à l'égard de ce qui est nombre, collection ou troupeau. Individualisme, donc, mais corrigé par cette idée que l'individu reste animal sous la forme humaine sans le culte des grands morts. La force de l'humanisme est dans cette foule immortelle."
(Emile Chartier, dit Alain / 1868-1951 / Mars ou la guerre jugée / 1921)

-"Il y a un certain esprit religieux, qui n'est pas le meilleur, et qui s'accorde avec la guerre par le dessous, comme on peut voir chez bon nombre d'officiers que je prends pour sincères. D'abord cette idée que l'homme n'est pas bon, et, en conséquence, que l'épreuve la plus dure est encore méritée. Aussi l'idée que, selon l'impénétrable justice de Dieu, l'innocent paie pour le coupable. Enfin cette idée aussi que notre pays, léger et impie depuis tant d'années, devait un grand sacrifice. Sombre mystique de la guerre, qui s'accorde avec l'ennui, la fatigue et la tristesse de l'âge."
(Emile Chartier, dit Alain / 1868-1951 / Mars ou la guerre jugée, 1921)

-"Penser, c'est dire non."
(Emile Chartier, dit Alain / 1868-1951 / Propos sur le christianisme)

-"Le doute n'est pas au-dessous du savoir, mais au-dessus."
(Emile Chartier, dit Alain / 1868-1951 / Propos sur l'éducation / 1932)

-"La Bible est le plus beau succès de librairie que l'on avait vu ; et cela prouve que les hommes ne sont pas difficiles."
(Emile Chartier, dit Alain / 1868-1951 / Propos de littérature / 1934)

-"La religion conduit à l'irréductible irréligion."
(Emile Chartier, dit Alain / 1868-1951 / Propos de littérature / 1934)

Citations : "Propos sur la religion" (1938)

-"C'est la foi même qui est Dieu."
(Emile Chartier, dit Alain / 1868-1951 / Eléments de philosophie / 1940)

-"Certes Dieu n'a pas besoin de l'existence ; c'est bien plutôt l'existence qui a besoin de Dieu."
(Emile Chartier, dit Alain / 1868-1951 / Portrait de famille)

-"Fondez une Société des honnêtes gens, tous les voleurs en seront. Ainsi fait l'Eglise. L'Eglise a institué des offrandes et des pratiques qu'elle proclame être le signe de la vertu ; aussitôt tous ceux qui ont des vices ou des vols à cacher s'empressent de faire ces offrandes et ces pratiques ; les plus tarés payent un peu plus que les autres, de leur personne ou de leur bourse, et on peut les voir dans toutes les villes où la procession circule ; on peut les voir derrière le dais, semblables à des loups devenus bergers."
(Emile Chartier, dit Alain / 1868-1951 / Les cahiers de Lorient)

-"La morale commence là où s'arrête la police."
(Emile Chartier, dit Alain / 1868-1951)

"Si tu veux concevoir la paix, pose d'abord les armes."
Emile Chartier, dit Alain - 1868-1951 - Propos sur la religion, Le signe de croix, 31 janvier 1914

"Ceux qui exposent leur vie jugent peut-être qu'ils donnent assez. Examinons ceux qui n'exposent point leur vie. Beaucoup se sont enrichis, soit à fabriquer pour la guerre, soit à acheter et revendre mille denrées nécessaires qui sont demandées à tout prix. J'admets qu'ils suivent les prix ; les affaires ont leur logique, hors de laquelle elles ne sont même plus de mauvaises affaires. Bon. Mais, la fortune faite, ne va-t-il pas se trouver quelque bon citoyen qui dira : "J'ai gagné deux ou dix millions ; or j'estime qu'ils ne sont pas à moi. En cette tourmente où tant de nobles hommes sont morts, c'est assez pour moi d'avoir vécu ; c'est trop d'avoir bien vécu ; je refuse une fortune née du malheur public ; tout ce que j'ai amassé est à la patrie ; qu'elle en use comme elle voudra ; et je sais que, donnant ces millions, je donne encore bien moins que le premier fantassin venu" ? Aucun citoyen n'a parlé ainsi. Aucune réunion d'enrichis n'a donné à l'État deux ou trois cents millions."
Emile Chartier, dit Alain - 1868-1951 - Mars ou la guerre jugée - Les Passions et la Sagesse - 1921

"Chacun a pu remarquer, au sujet des opinions communes, que chacun les subit et que personne ne les forme. Un citoyen, même avisé et énergique quand il n'a à conduire que son propre destin, en vient naturellement et par une espèce de sagesse à rechercher quelle est l'opinion dominante au sujet des affaires publiques. "Car, se dit-il, comme je n'ai ni la prétention ni le pouvoir de gouverner à moi tout seul, il faut que je m'attende à être conduit ; à faire ce qu'on fera, à penser ce qu'on pensera." Remarquez que tous raisonnent de même, et de bonne foi. Chacun a bien peut-être une opinion ; mais c'est à peine s'il se la formule à lui-même ; il rougit à la seule pensée qu'il pourrait être seul de son avis.
Le voilà donc qui honnêtement écoute les orateurs, lit les journaux, enfin se met à la recherche de cet être fantastique que l'on appelle l'opinion publique. "La question n'est pas de savoir si je veux ou non faire la guerre, mais si le pays veut ou non faire la guerre." Il interroge donc le pays. Et tous les citoyens interrogent le pays au lieu de s'interroger eux-mêmes."
Emile Chartier, dit Alain - 1868-1951 - Mars ou la guerre jugée - Les Passions et la Sagesse - 1921

"L'humanisme a pour fin la liberté dans le sens plein du mot, laquelle dépend avant tout d'un jugement hardi contre les apparences et prestiges. Et l'humanisme s'accorde au socialisme, autant que l'extrême inégalité des biens entraîne l'ignorance et l'abrutissement des pauvres, et par là fortifie les pouvoirs. Mais il dépasse le socialisme lorsqu'il décide que la justice dans les choses n'assure aucune liberté réelle du jugement ni aucune puissance contre les entraînements humains mais au contraire tend à découronner l'homme par la prépondérance accordée aux conditions inférieures du bien-être, ce qui engendre l'ennui socialiste, suprême espoir de l'ambitieux. L'humanisme vise donc toujours à augmenter la puissance réelle en chacun, par la culture la plus étendue, scientifique, esthétique, morale. Et l'humaniste ne connaît de précieux au monde que la culture humaine, par les oeuvres éminentes de tous les temps, en tous, d'après cette idée que la participation réelle à l'humanité l'emporte de loin sur ce qu'on peut attendre des aptitudes de chacun développées seulement au contact des choses et des hommes selon l'empirisme pur. Ici apparaît un genre d'égalité qui vit de respect, et s'accorde avec toutes les différences possibles, sans aucune idolâtrie à l'égard de ce qui est nombre, collection ou troupeau. Individualisme, donc, mais corrigé par cette idée que l'individu reste animal sous la forme humaine sans le culte des grands morts. La force de l'humanisme est dans cette foule immortelle."
Emile Chartier, dit Alain - 1868-1951 - Mars ou la guerre jugée - 1921

"Une idée que je crois fausse, et à laquelle s'attachent souvent les partis les plus opposés, c'est qu'il faudrait changer beaucoup les institutions et même les hommes, si l'on voulait un état politique passable. Ceux qui ne veulent point du tout de réformes y trouvent leur compte, car ils effraient par la perspective d'un total bouleversement ; ainsi, ne voulant pas tout mettre en risque, on ne changera rien. Et, d'autre côté, les révolutionnaires essaient de faire croire la même chose à leurs amis, les détournant avec mépris des demi-mesures. Or nous vivons de demi-mesures."
Emile Chartier, dit Alain - 1868-1951 - Propos, 24 janvier 1930

"On dit que la plupart des hommes tombent en quelque sorte à genoux sur la seule mention de l'argent. Je n'ai vu rien de tel. Je vois bien que les hommes ont besoin d'argent et s'occupent premièrement à en gagner ; cela veut dire seulement que l'homme mange au moins deux fois par jour, et choses semblables. Mais un homme qui ne pense qu'à manger et à gagner, cela est rare ; c'est une sorte de monstre. Et pareillement, celui qui ne pense qu'à étendre ses affaires, et à ajouter des millions à des millions est une sorte de monstre. Quant aux opérations intellectuelles que suppose cette manie d'acquérir, elles sont tellement communes et faciles que personne ne les jugera au-dessus de soi. Où donc courent les hommes dès qu'ils sont assurés de leur pâtée ? Ils courent au stade, et ils acclament un homme fort, un homme agile, un homme courageux ; ce sont des valeurs qui ne s'achètent point, des valeurs estimées bien plus haut que l'argent. Ou bien ils vont au concert, et crient de tout leur coeur et casseraient les banquettes en l'honneur de quelque artiste ; et certes ils savent que le plus riche des hommes ne peut s'offrir cette gloire. Quant aux puissances de pur esprit, nul ne les méconnaît ; nul ne les mesure aux millions. Personne ne demande si Einstein est bien riche."
Emile Chartier, dit Alain - 1868-1951 - Propos, 2 janvier 1932

"La représentation proportionnelle est un système évidemment raisonnable et évidemment juste ; seulement, partout où on l'a essayée, elle a produit des effets imprévus et tout à fait funestes, par la formation d'une poussière de partis, dont chacun est sans force pour gouverner, mais très puissant pour empêcher. C'est ainsi que la politique devint un jeu des politiques."
Emile Chartier, dit Alain - 1868-1951 - Propos, 1er septembre 1


L'éducation


Réflexions issues de la lecture des : « Propos sur l’éducation suivis de pédagogie enfantine »PUF 1986
L’objectif de l’éducation est de découvrir l’humanité en soi.
L’éducation est une aide à la réalisation de l’individu, c'est-à-dire l’expression de ce qui existe potentiellement en lui, la pratique du jugement libre et la fermeté du comportement.
Il est contre la pédagogie attrayante, il ne s’agit pas de séduire l’élève, mais de s’adresser à sa volonté de grandir. La joie et la fierté viennent après l’effort. Attention à « instruire en amusant »
Attention au maitre courtisan, à celui qui cherche à plaire.
« Il n’est nullement question d’apprivoiser les petits d’hommes quand ce serait pour leur bien. Tout au contraire il faut mettre en leurs mains leur propre apprentissage, ce qui signifie : fortifier en eux la volonté. » p. 8
L’enfant par lui-même aime l’effort. (D’autres pédagogues, comme Montessori le pensent aussi.)
Il ne désire rien de plus que de ne plus être enfant. Il vise au difficile. Il veut qu’on l’élève. Il ne faut pas craindre de lui déplaire.
Ne pas le flatter, ne pas tricher. Pas de complaisance, il a besoin d’être estimé et d’estimer. L’apprentissage est patience, privations, attente, courage.
Il critique la psychologie. Il ne suffit pas de savoir, il faut élever avant tout. On connait l’enfant en l’instruisant. « C’est en le formant à chanter que je saurais s’il est musicien »
Chaque enfant à sa propre nature, il s’agit de lui proposer une culture commune mais où il ne va pas se perdre. Une culture doit faire fleurir les différences au lieu de les uniformiser.
« On devrait enseigner aux enfants l’art d’être heureux. Non pas l’art d’être heureux quand le malheur vous tombe sur la tête ; je laisse cela aux Stoïciens ; mais l’art d’être heureux quand les circonstances sont passables et que toute l’amertume de la vie se réduit à de petits ennuis et à de petits malheur


Alain se raconte

« D’ou je viens matériellement ? De l’ancienne province du Perche et, toutefois, mélange de Percheron et de Manceau. Extérieurement j’ai la forme percheronne. Si vous voyagez de Nogent-le-Rotrou à Argentan, vous rencontrerez cent fois mon portrait. Ces hommes sont éleveurs de chevaux. J’ai grandi au milieu d’eux occupé de chevaux, de chasse et de moisson. Encore aujourd’hui je pense par un mouvement de cheval qui refuse la bride. » (AMC)
« Ce pays du Perche a sa civilisation propre, et une structure fort ancienne. Ce sont de petits bois, des champs et des prairies hautes, non marécageuses. C’est là qu’on élève une célèbre race de chevaux, énormes et forts. »
Son enfance et sa jeunesse :
Né à Mortagne le 3 mars 1868, 3 rue de la Comédie. Une plaque apposée en 1958 sur sa maison natale le rappelle : « De l’enfance je dirai peu ; car elle ne fut que bêtise. J’imitais, je récitais, je jouais, je lisais, je me racontais des histoires interminables… »
Son père :
Etienne Chartier, était vétérinaire dans cette ville.. » (PF)
« Quant à sa mère, Juliette Chaline, c’était une percheronne pur sang, fille d’une race sans mélange. » (PF)
« L’âge vint de mettre Alain au collège de Mortagne, où il resta jusqu’à sa première communion.
Il apprenait ses leçons en entendant un de ses camarades réciter. Et quant à apprendre, il n’y trouva jamais de difficulté.
Ce qui lui sembla le plus beau, ce fut la géométrie. » (PF)
« J’étais quelquefois insolent, notamment à l’égard de l’abbé Poupard, un grand au grand nez, dont je savais faire la caricature. » (PF)
Au lycée d'Alençon:
« C’est alors que j’appris à écrire en français. Le professeur était un bon poète, qui savait le français. Mais il savait beaucoup moins le grec et le latin. Il m’apprit à construire de la prose et même des récits. » (PF)
Au lycée de Vanves :
« J’étais venu au lycée Michelet avec l’intention de suivre les mathématiques spéciales. La carrière des belles lettres me parut plus facile, et ce fut pour cela que je la préférai. Au reste j’étais robuste, gai et heureux de tout. »
« Je veux écrire ce que j’ai connu de Jules Lagneau qui est le seul grand homme que j’aie rencontré. Je ne respectais rien au monde que lui. »
L'École normale supérieure :
« Je connus promptement l’art de la dissertation française, soit de littérature soit de philosophie. Je m’occupais de lire Voltaire de bout en bout.[…] Je possédais Molière, Racine et La Fontaine » (HP)
« Je lus Platon entièrement et presque tout Aristote. J’entrai dans les ouvrages de Kant, et je reconnus bientôt l’irréprochable maître d’école. » (HP)
Pontivy :
"Je fus nommé à Pontivy ; c’était un lycée, et parfait si l’on voulait travailler. » (HP)
« Le métier m’attendait, et je n’en soupçonnais rien. Je versais d’abord tout mon paquet, qui contenait Platon et Aristote surtout ; et je crus avoir traité toutes les questions du programme quand j’eus fait revenir des enfers ces deux ombres vénérables. Cela se passait à Pontivy, et j’enseignais à deux classes réunies, ce qui faisait trois élèves en tout, dont l’un approuvait de la tête et ne comprenais rien. Tous furent bacheliers et cela ne m’étonna point. Je compris alors tout à fait qu’en commençant par les anciens on commençait bien. Or Platon est de tous les temps. » (HP)
Lettre d’Alain à Elie Halévy, 2 juin 1893 :
« Je t’écris de mon lit, et je vais certainement t’écrire des choses gâteuses, car j’ai officiellement la scarlatine depuis le 28 mai, et dois la garder jusqu’au 6 juillet 40 jours, bien que je commence dès maintenant à me lever un peu. » (CEFH)
Lorient (1893-1900) :
« Que devenait l’enseignement pendant ces années ? Il me semble que j’appris le métier, c’est-à-dire que je me guéris peu à peu des ambitions, en me portant tout sur les lieux communs et sur le sens ordinaire des mots. J’avais juré de me passer du jargon philosophique. » (HP)
« Mon Aristote et mon grand cahier étaient ouverts sur ma table ; la peinture était mon seul repos ; je courais avec un camarade retrouvé là ; nous gâchions des couleurs et de la toile. Revenu dans ma chambre j’ajoutais page sur page ; et de là je m’en allais enseigner à toute voix et à toute éloquence. » (HP)
« Il se fonda un journal radical, qui aussitôt manqua d’argent et de rédacteurs ... C’est peu dire que je l’aidai. Il fallait écrire et j’écrivais, toujours sans rature, bien entendu, toutefois de façon à me guérir à jamais de toute ambition littéraire. Mais voici que le style se montra dans ces improvisations. Je connus alors le bonheur d’écrire. Avec quel ravissement je trouvai ensuite dans Stendhal cette espèce de maxime, qu’il avouait avoir connue trop tard : « Ecrire tous les jours, génie ou non ».
"En suivant cette idée je me persuade que si le journal radical de Lorient avait eu besoin de romans-feuilletons, j’aurais appris à faire des romans. » (PF)
« La Revue de métaphysique fut fondée comme je partais pour la province. J’y collaborais assez régulièrement jusque vers 1904. Je la recevais ; je la lisais ; j’y avais puissance. »
Rouen (1902-1903):
« Rouen devait me plaire, par le spectacle d’un grand port, par les monuments justement célèbres, et par une beauté géographique de l’ensemble dont on est saisi dès qu’on s’élève sur les coteaux. » (HP)
« Le fait est que, par le nombre des élèves, l’importance des services accessoires, l’activité de l’Université populaire et enfin les exigences de la politique en ce temps de défense républicaine, je me m’instruire je dépensai mes réserves. (HP)
« Emile Herzog fut mon élève dans la classe de philosophie du lycée Corneille à Rouen en 1900-1901 (erreur possible d’un an) précédé d’une brillante réputation d’élève fort en lettres. Il prit un goût très vif pour la philosophie et devint aussitôt un artiste en dissertation, à ce point que j’annonçais trois mois à l’avance son prix d’honneur au Concours Général. » (CCM):
« Au lycée de Rouen, en 1901, mes camarades et moi, attendions l’année de philosophie avec une impatience d’autant plus grande que notre philosophe était un homme déjà célèbre. Il se nommait Emile Chartier. A l’université populaire de Rouen il parlait chaque semaine et ses adversaires politiques eux-mêmes convenaient que ses discours étaient originaux et beaux..
Nous ne fûmes pas déçus. Le tambour de la rentrée roula. Les rangs défilèrent devant Corneille et nous allâmes nous asseoir sur les bancs de la classe de philosophie. Soudain la porte s’ouvrit en coup de vent et nous vîmes entrer un grand diable à l’air jeune, belle tête normande aux traits forts et réguliers.
Nous n’étions pas en classe depuis cinq minutes et déjà nous nous sentions bousculés, provoqués, réveillés. Pendant dix mois, nous allions vivre dans cette atmosphère de recherche passionnée. » (André Maurois, Mémoires)
Paris (1902-1933):
à Saint-Cyr, Michelet, Condorcet, Janson de Sailly, Henri IV
« À Paris je perdis de vue la politique ; c’est l’effet inévitable de cette grande vallée pierreuse où l’écho est plus fort que l’homme. Je restai au service des Universités Populaires, soit à Montmartre, soit aux Gobelins. » (HP)
« Pour revenir à mon métier, je dois noter qu’après un court succès je me trouvai déporté dans les régions inférieures, où il fallait imposer aux futurs Saint-Cyriens la philosophie qu’ils avaient juré d’ignorer. Ce furent des combats inconnus et sans gloire. Et enfin l’on m’en retira et j’eus une agréable retraite en mon vieux lycée Michelet, avec peu d’élèves et le cours de Rhétorique supérieure, ce qui me convenait tout à fait. La première année nous lûmes l’Ethique de Spinoza de bout en bout, et en latin. La seconde année nous lûmes la Critique de la raison pure, mais en français » (HP)
« Alain fut nommé à ce très grand poste (lycée Henri IV) en 1909. Avantages, il avait le plus auditoire du monde, et assez peu d’heures de service. Alors ce fut la gloire, si l’on peut nommer ainsi une renommée universitaire. » (PF) :
« Je m’entretenais avec eux comme avec moi-même ; et eux se gardaient bien de répondre. Je n’avais point pitié et ils ne demandaient pas pitié. Il connurent un genre d’obscurité qui est de probité ».
Discours de distribution des prix juillet 1903 :
« Vous croyez tous bien savoir ce que c’est que dormir et ce que c’est que s’éveiller ; mais pourtant non. Dormir, ce n’est pas avoir les yeux fermés et rester immobile. Qu’est-ce donc que dormir ? C’est une manière de penser ; dormir, c’est penser peu, c’est penser le moins possible. Penser, c’est peser ; dormir, c’est ne plus peser les témoignages. C’est prendre comme vrai, sans examen, tout murmure des sens, et tout le murmure du monde. Dormir, c’est accepter ; c’est vouloir bien que les choses soient absurdes,
Se réveiller, c’est se refuser à croire sans comprendre ; c’est examiner, c’est chercher autre chose que ce qui se montre ; c’est mettre en doute ce qui se présente, étendre les mains pour essayer de toucher ce que l’on voit, ouvrir les yeux pour essayer de voir ce que l’on touche. Se réveiller, c’est se mettre à la recherche du monde.
Passez donc sans vous arrêter, amis, au milieu des marchands de sommeil ; et, s’ils vous arrêtent, répondez-leur que vous ne cherchez ni un système, ni un lit. Ne vous lassez pas d’examiner et de comprendre. Laissez derrière vous toutes vos idées, cocons vides et chrysalides desséchées. Lisez, écoutez, discutez, jugez ; ne craignez d’ébranler les systèmes ; marchez sur des ruines ; restez enfants.
Les marchands de sommeil tuèrent Socrate, mais Socrate n’est point mort ; partout où des hommes libres discutent, Socrate vient s’asseoir, en souriant, le doigt sur la bouche. Socrate n’est point mort. Socrate n’est point vieux. Les hommes disent beaucoup plus de choses qu’autrefois ; ils n’en savent guère plus..... »
« Je reviens aux filles de Sévigné. Ces filles ne savaient rien. Elles arrivaient neuves à Platon, à Descartes, à Comte. Elles n’en avaient pas d’avance un certain dégoût pris des résumés. Elles étaient autant de princesses Palatines ou de reines de Suède devant Descartes. » (HP)
«En argot de khâgne on disait des topos. C’étaient des travaux d’élèves, tout à fait libres. Cours d’ordinaires, 25 lignes, trois pages, cinq ou six pages. Aucune règle pour les topos ; qui voulait, quand on voulait, sur quelque thème que ce fût. J’ai du moins des documents : une collection de topos, avec les annotations de Chartier. Certains traitent de la volonté, de l’égoïsme, des superstitions, de l’espace, du temps, de la musique, du théâtre etc. : tout près du programme mais d’après quelque expérience ou quelque lecture personnelles. Voici un petit roman de 80 lignes écrit en bordure de l’Odyssée, épisode des sirènes.
Il corrigeait ces balbutiements avec une exactitude, avec une attention, avec une rigueur qui confondent. Si nul n’était contraint d’entrer dans le jeu, il n’admettait pas qu’on jouât mal le jeu quand on y était entré.
Il ne suffit pas de dire que Chartier lisait le plus médiocre topo mot par mot, il ne suffit pas de dire qu’il le lisait avec conscience : il le lisait avec confiance. A chacun de nous il faisait confiance. »
(Samuel Sylvestre de Sacy, NRF, septembre 1952


Courriers de Alain pendant la guerre de 1914 :


« Il n’y avait pas à hésiter ; tout dépendait de la force restante. C’est ainsi qu’à mes 46 ans, et que sur le vu du médecin-major, je me trouvai canonnier dans la lourde.(HP)
Le massacre des meilleurs ; j’y insiste. Considérez tout à nu cet effet de la guerre, et même de la victoire. L’honneur est sauf, mais les plus honorables sont morts. Toute la générosité est bue par la terre. Car c’est la vanité souvent qui crie et qui pousse à la guerre ; mais devant le feu, c’est la vraie force, physique et morale ensemble, qui va la première ; et à la fleur de l’âge, avant même que les enfants soient faits. La guerre n’est plus une épreuve pour les héros, je fais ici, allusion aux combats singuliers de l’Iliad, mais un massacre des héros. On fait la guerre afin d’être digne de la paix ; mais les plus dignes n’y sont plus quand on fait la paix.Je voudrais que les ombres des héros reviennent, et qu’ils admirent cette paix honorable qu’ils auront achetée de leur vie.»
(Propos d’un Normand, 3 août 1914)
Lettre à Marie Salomon, 11 avril 1916 :
« Vite je vous écris. Je travaille beaucoup. Le temps vole. Et j’arrive à oublier ces morts violentes qui voltigent. Il ne faut pas moins que la méditation suivie pour supporter un univers pareil. L’ennemi est nerveux et nous tire très bien dessus. Tant pire ! Je considère chaque journée comme une conquête, et comme un chapitre soustrait aux forces. Je ne pense pas que le résultat des méditations vous sera longtemps caché.. Sachez seulement que je n’oublie rien des leçons de Sévigné (sans doute les meilleures, certainement les plus libres que j’aie faites), que rien n’est perdu dans cette tête bien aménagée ; un obus peut la casser, certes, mais non pas la mettre en désordre par simple persuasion. Toute la philosophie est ici à l’épreuve et tient le coup. »
« Le métier d’artilleur est un métier d’ajustement ; chacun y a son rôle, et le temps de craindre manque dans l’occasion même où il y a lieu de craindre. Je connus surtout le téléphone, qui est chose ouvrière encore plus, et même j’y devins maître par les notions de physique que j’avais. Je fus expert en réparations de lignes et en réparation d’appareils. » (HP)
Alain à Elie et Florence Halévy :
Beaumont, le 6 décembre 1914,
« Mes anciens élèves ont été bien éprouvés. Je connais deux tués, deux blessés, un disparu, un prisonnier. »
« Quelles injures quand les combattant reviennent ! Mais nul chef ne veut les entendre ; il sait être absent. Le pouvoir s’exerce par des subalternes, dont les plus humbles sont des camarades, vêtus de la même boue que les hommes. Je n’ai pas vu de mutineries ; je ne sais pas bien comment elles ont commencé ; encore moins comment elles ont fini. Mais je savais qu’elles viendraient, et qu’elles viseraient des hommes qu’elles pourraient atteindre.
J’attaque donc le chef en son centre Je veux montrer le ridicule de faire massacrer les meilleurs hommes jusqu’à ce que l’ennemi soit las de tuer. Et j’ai le regret de dire que de l’officier tel que je l’ai vu, il ne doit rien rester, ni le costume, ni le ton.» (HP)


Les amis, les admirateurs, les lecteurs


André Bridoux
« J’ai toujours considéré comme une chance, on peut me croire, d’avoir été, au lycée Henri IV , l’élève de M. Chartier, et comme une chance toute particulière d’avoir été son élève avant 1914. Pas seulement par nostalgie d’un âge d’or. Mais, dès la fin de l’autre guerre, après les Quatre-vingt-un chapitres et le Système des Beaux-Arts, la notoriété de M, Chartier s’est prodigieusement accrue, et très rapidement. Certes, il appartenait toujours à ses élèves, auprès desquels son prestige n’a cessé de grandir ; mais il appartenait, aussi, forcément, à ses œuvres, et à sa renommée. Avant 1914, il nous appartenait presque tout entier. »

Lucien Cancouët, NRF, septembre 1952
« Nous mangeâmes souvent le pain de l’intendance, connûmes les mêmes fatigues, la même vermine, la même espérance.
Et quand, enfin, la guerre prit fin, les hasards de la vie ne nous séparèrent pas. Dès que je fus libéré, je courus chez lui et je le revis dans son petit appartement de la rue de Rennes où nous fûmes si heureux de nous retrouver vivants et entiers après avoir entendu les cloches de l’Armistice. »
La guerre lui avait beaucoup appris. Lui seul osa en tirer l’entière leçon. Mars ou la guerre jugée et Suite à Mars ont signifié à tous les tyrans, petits et grands, que la force ne résout rien et que seule vaut la confiance de l’homme en l’homme. »

Maurice Toesca, Le Lycée de mon père, p. 112
« Je relis Alain. Il était percheron et en avait l’allure. Il arrivait dans la cour du lycée Henri IV, roulant les épaules, tirant son chariot d’idées. Il le déversait et nous picorions. C’était un professeur de refus et de mépris, un anarchiste. Le mal était l’Autorité. Et pourtant il ne détestait pas l’autorité qu’il avait sur nous. Avec un physique de tambour-major, une âme de général en chef. »

Jean Prévost, Dix-huitième année, p.66
« La simple entrée d’Alain, Normand taillé en Viking, m’apparut comme un événement phénoménal. Les anciens l’appelaient volontiers « l’homme aux larges épaules ». Une liberté absolue commandait, qui s’accommodait d’ailleurs d’une discipline également absolue née du consentement unanime des élèves.
Tandis qu’il se débarrassait de son chapeau, de son manteau, il entamait un monologue sur les taxis, sur l’esperanto, sur les trains, les autobus et nous commencions à tendre l’oreille... Puis il s’asseyait à sa chaire.
Il entra, boitant un peu d’une blessure ; je ne vis d’abord que des épaules et des mains énormes. Enlevé le chapeau mou dont le bord lui tombait sur le nez, ce nez grand et gros apparut sur une moustache rude. Il s’assit, ouvrit sa serviette, sur laquelle il posa une main, mit l’autre à sa tempe. Ce geste releva les cheveux gris : « Tiens, son front n’est pas petit, comme il semblait, mais comme il le plisse et déplisse vite. Yeux gris ? non, je les vois mal, très enfoncés ; il tient le droit à moitié fermé, comme un qui se moque ». Il serait resté coiffé, laissant oubliés son front et ses yeux, je l’aurais pris pour un officier de dragons.
Il nous identifia, nous autres nouveaux, sans dignité, sans air d’ennui. Après quoi, il tira de sa serviette un gros livre. J’attendis cet enseignement fameux, en exhortant mon cœur aussi fort qu’un chrétien qui va ouïr les doctrines profanes. Mais je fus ahuri : ce qu’il lisait traduisait, commentait, c’était une ode d’Horace : celle où Ulysse parle à ses compagnons. Je me rappelle son geste joyeux au derniers vers « Cras, iterabimus aequor » « Demain nous naviguerons au large ». Cette joie, je le sentis, venait de l’entente de ce corps robuste avec sa lecture ; je me rappelai le Centaure et mes courses dans les bois, cette fois sans regret ni chagrin, comme les souvenirs que la musique rappelle. Quand l’heure sonna, et qu’il partit, sa serviette sous le coude, en roulant les épaules, je l’aimais déjà. »


Bibliographie


Principales oeuvres :
Quatre-vingt-un Chapitres sur l'esprit et les passions (1917)
Petit Traité d'Harmonie pour les aveugles (en braille, 1918)
Mars ou la guerre jugée (1921)
Propos sur l'esthétique (1923)
Propos sur les pouvoirs - Eléments d'une doctrine radicale (1925)
Sentiments, passions et signes (1926)
Le citoyen contre les pouvoirs (1926)
Les idées et les âges (1927)
Propos sur le bonheur (1928)
Propos sur l'éducation (1932)
Propos de littérature (1934)
Propos de politique (1934)
Propos d'économique (1935)
Souvenirs de guerre (1937)
Les Saisons de l'esprit (1937)
Propos sur la religion (1938)
Eléments de philosophie (1940)
Vigile de l'esprit (1942)
Préliminaires à la mythologie (1943).


A écouter
http://youtu.be/BVHCl6tv5Ho les monty Python
http://youtu.be/DbeRF--jQpM Moustaki
http://youtu.be/O3jaXAfa-fY escudero
http://youtu.be/VuaGw4ofe_U le philosophe de Coluche
http://youtu.be/Vf2_MqFJpbg Amel Bent
A regarder
http://youtu.be/vaTP4_n5KL8
http://youtu.be/oaRbwtppPNg
http://youtu.be/V1NgCsaGzaY
http://youtu.be/6l6m3SFxOvQ
http://youtu.be/_d6udNieGnU

La philosophie
http://youtu.be/Uz0q5ifPXqA
http://youtu.be/KyqLOPTA8dc


Lire la suite : http://www.loree-des-reves.com/module ... ost_id=2174#forumpost2174


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Posté le : 03/03/2013 09:43
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Par une aquarelle de Tchano

Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui bat d'une aile à dessiner
Qui bat d'une aile à rédiger
Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui dit les mots d'anciens poètes
Les couleurs d'une boîte à crayons
Il souffle des mots à l'estrade
Où il évente un émoi rose
A bord de ce cahier volant
Les animaux font des discours
Et les mystères vous font la cour
A bord de ce cahier volant
Un âne triste monte au ciel
Un enfant soldat dort la paix
Un enfant poète baille à l'ourse
A bord de ce cahier volant
Vénus éteint la douce brune
Lune et clocher vont bilboquer
L'eau le soleil sont des amants
Les cages aux oiseux sont ouvertes
Les statues font des farandoles
A bord de ce cahier volant
L'hiver soupire le temps passé
La porte est une enluminure
Les croisées des lanternes magiques
Le plafond une aurore polaire
A bord de ce cahier volant
L'enfance revient pousser le temps.
.

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