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Nouvelles : Le Manoir des Ombres, Huitième Partie :
Publié par dominic913 le 04-12-2012 14:21:17 ( 699 lectures ) Articles du même auteur
Nouvelles



En tout état de cause, le Monastère, de Walter Scott, est le premier livre d’une longue série que j’ai acquis. Comme je l’ai déjà mentionné plus haut, c’est Anthëus qui me l’a offert. Et il m’en fait cadeau de beaucoup d’autres dans les années et les décennies qui ont suivi. Il m’a cédé l’Enfer, de Dante, des volumes de l’Encyclopédie écrits de la propre main de Voltaire et de Rousseau. Il m’a fait don d’ouvrages originaux de Diderot, de Montesquieu ou de D’Alembert. Il faut dire que mon Père est un fervent admirateur des grands penseurs du Siècle des Lumières. Et ce n’est là que divers exemples parmi les plus récents.
Sanäel, de son coté, après cet épisode tragicomique, a continué à me bombarder de sarcasmes et de railleries à la moindre occasion. Dès qu’il vient me rendre visite dans mon « Antre » - pour reprendre son terme favori pour décrire mes appartements – il ne se gène pas pour me dénigrer ou discréditer mes travaux littéraires. Et quand je nous nous retrouvons avec le reste de la Lignée, il n’hésite pas à me provoquer pour voir si je vais réagir à ses affronts. Il me désigne parfois par le terme de « gratte-papier », ou de scribouillard ». Mais je ne réponds jamais à ses insultes.

Celles-ci ne m’ont aucunement empêché d’étendre mon empire livresque et de poursuivre mes recherches sur les Origine de la Famille Montferrand. De fait, outre les textes sur la Mythologie et l’Occultisme dont j’ai précédemment parlé, j’ai accumulé au fil des ans nombre d’œuvres diverses et variées. Ainsi, je possède des éditions originales de romans de Balzac, d’Alexandre Dumas, de Victor Hugo ou de Chateaubriand. J’aime à relire régulièrement les textes de Poe, de Jules Verne ou de Zola. La « Comédie Humaine » est l’une de œuvres préférées ; la Légende des Siècles » également. Je me délecte encore quand je parcours les lignes d’un livre d’Henry James, de Jack London ou de Richard Wright. Je dévore avec joie les récits ou les proses de Shelley, de Keats, de Moore, de Kipling ou de Hardy.

Il faut dire aussi que, régulièrement, afin de me délasser un peu, et d’oublier pour quelques minutes les dizaines d’ouvrages qui jonchent ma table de travail, je prends plaisir à m’emparer de l’un de ces manuscrits, afin d’en feuilleter deux ou trois pages. Je me lève de mon bureau en m’étirant pour dénouer les muscles de mes bras raidis. Je jette un coup d’œil en direction des opuscules s’entassant un peu partout sur mon bureau. Certains sont ouverts, leurs pages écornées ou raturées de notes prises à la va vite dans leurs marges. D’autres sont repoussés aux encoignures de mon pupitre, et forment un amoncellement ; habituellement, cela veut dire que je n’ai pas encore eu le temps de les consulter. Je distingue les documents que j’ai rédigés fiévreusement au cours des heures qui viennent de s’écouler. Composés de plusieurs dizaines d’ex-folio froissés et éparpillés, leur grande majorité se dissimule sous l’accumulation de titres que j’ai précédemment sortis de leurs étagères ; ils attendent de rejoindre ceux que j’ai rangés sur le petit secrétaire accolé à mon écritoire.

Puis, je m’en éloigne. Je passe devant la fenêtre dont la vue plonge sur l’étendue herbeuse, parterres de fleurs et les allées qui longent le Manoir. C’est Edgard qui entretient depuis des années le parc entourant notre demeure Familiale. Car notre Majordome attitré est aussi notre Jardinier ; très habile dans l’art de mettre en valeur les buissons et les massifs qui s’y déploient de loin en loin, il prend un soin extrême à les rafraichir. A la belle saison, quand il n’a pas d’autre tache plus urgente à effectuer pour mon Père, ma Mère, mes Frères ou mes Sœurs, il s’y adonne avec passion. C’est pour cette raison que, régulièrement, j’apprécie le fait d’observer le paysage depuis ma lucarne. Ca me délasse et me permet d’oublier un instant les travaux de recherches harassants auxquels je viens de m’adonner. Je contemple avec regard débordant de tendresse les nappes de gazon et de haies qui s’étirent jusqu’aux abords des bois qui bordent les frontières de la propriété. J’admire les forêts de sapins et de hêtres dont les ramures d’un vert fougueux se mêlent aux reflets orangés. Je les franchis et parcourt des yeux les champs vallonnés qui apparaissent au-delà. Parfois l’Eté, je distingue des hommes conduisant leurs tracteurs, et des femmes en train de ramasser des brassées de graminées. A l’Automne, j’y vois paitre les animaux qu’ils y ont amenés en attendant de les rentrer à l’étable. Mais l’époque de l’année où j’aime le plus scruter l’horizon, c’est l’Hiver. A cette période, les arbres ont perdu leurs couleurs et je peux sonder la plaine sur laquelle ils sont implantés.

Dès lors, j’aperçois les sommets montagneux Franc-comtois qui les dominent. Je discerne leurs pics enneigés, dont les couches blanchâtres se sont déployées sur le sol gazonné du domaine. Je vois les résineux figés par le givre ; les végétaux endormis statufiés par le froid. Je discerne les nuages brumeux et grisâtres lentement se déplacer dans le Ciel, et je songe aux pauvres hères obligés de se déplacer sur cette steppe glacée. Et je les plains de tout mon cœur, moi qui suis bien à l’abri des assauts climatiques parfois tempétueux.

Après avoir examiné un instant le parc – comme je le fais à chaque fois que je me meus aux abords de cet œil de bœuf -, je m’en écarte à regret. Je longe le mur décoré de petites étagères non pas encombrées de livres. Les deux tablettes laissent apparaître une trentaine de figurines de terre cuite représentant la plupart des souverains qui ont régné sur la France depuis Clovis. Elles m’ont été offertes par Silëus il y a une soixantaine d’années – c’était durant la Guerre – au retour de l’une de ses excursions en Bretagne d’après ce qu’il nous a révélé à l’époque.

Je n’ai jamais su ce que Silëus a fait dans la péninsule Armoricaine. Nous avions alors d’autres inquiétudes. L’Occupation a été une période au cours de laquelle nous nous sommes pratiquement tous regroupés au Manoir. Nous ne l’avons pratiquement pas quitté ; et je me souviens qu’au cours de ces années de claustration, les tensions entre les membres de la Famille Montferrand ont pris des proportions démesurées.

Il faut rappeler que nous nous étions presque tous au Manoir, et que la promiscuité n’est pas favorable pour apaiser les dissensions qui peuvent exister entre les différentes personnes d’une même Lignée. Nous ne faisons pas exception à la règle ; du moins dans ce domaine. Et la fin du conflit mondial a vu le fossé entre mes Frères, mes Sœurs et mon Père se creuser encore plus. Les rancœurs et les jugements que les uns et les autres pouvaient avoir sur leurs congénères se sont aggravées. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’après la Libération, Hÿlaire, Bélisaire et Chÿlderic ne sont revenus qu’épisodiquement au Domaine. Il a fallu plus de vingt ans pour que certaines blessures cicatrisent. Et pour quelques unes, à l’heure actuelle, elles ne sont toujours pas refermées.

En tout état de cause, seul Silëus a fui cette atmosphère nauséabonde dès qu’il a commencé à se rendre compte que les événements étaient sur le point de s’envenimer. Anthëus a fait tout ce qu’il a pu pour l’en dissuader. Il a invoqué le fait que la Famille avait besoin d’être soudée, que les différends existant entre ses Frères, ses Sœurs et lui pouvaient se régler si chacun y mettait du sien. Mais Silëus, comme c’est souvent le cas, n’agit qu’en fonction de lui. Il fait peu cas des besoins ou des désirs des autres. Et, évidemment, il n’a pas écouté mon Père. Je me rappelle qu’un jour de 1941, Germain – le Géniteur de Roseline - a ouvert la porte de ses Appartements afin de lui apporter son petit-déjeuner. Celui-ci avait disparu : son lit n’avait apparemment pas été défait depuis la veille au soir ; les tiroirs de ses buffets, les battants de ses armoires avaient été dégagés précipitamment. Ses vêtements et nombre de ses objets personnels s’étaient volatilisés. Silëus n’avait pas laissé de mot pour nous rassurer ou pour nous prévenir de son absence, pour nous indiquer l’endroit où il allait, avec qui, ou par quels moyens.

Après cela, Germain a été effondré pendant plusieurs jours. Il a même dû s’aliter afin de recouvrer la santé ; car pour lui, le choc a été rude. Silëus a toujours été le Fils préféré de notre Domestique ; il a vu en lui le garçon qu’il n’a pas eu, et il lui a toujours passé la plupart de ses caprices. Il a été très souvent indulgent à son encontre. Et il lui a souvent pardonné les singularités les plus flagrantes et les plus nocives dont nous sommes les détenteurs.

De fait, son départ hâtif l’a profondément bouleversé. Heureusement qu’Anthëus a été indulgent avec lui les jours et les semaines suivantes. Il a maintes fois fermé les yeux sur les négligences de notre Serviteur. Il ne l’a pas puni quand il s’est rendu compte qu’il avait omis de dépoussiérer tel ou tel meuble du petit salon du rez-de-chaussée. Il ne l’a pas battu quand il a découvert qu’il avait négligé de remonter du charbon de la cave afin de nourrir le poêle de la salle à manger. Il ne l’a pas réprimandé – ni son épouse -, le jour où ils ont manqué d’emmener nos ordures ménagères à la décharge municipale ; comme ils sont tenus de le faire une fois par semaine. En effet, si les circonstances n’avaient pas été celles-ci, Anthëus n’aurait pas hésité à les fouetter en personne devant l’ensemble de mes Frères, de mes Sœurs et de la domesticité. Il a accompli ce geste à de nombreuses reprises par le passé et ensuite. Aujourd’hui encore, quoique moins souvent, il n’a aucun scrupule à se montrer autoritaire avec son personnel ; que ce soit vis-à-vis de Germain et de sa femme jusqu'à ce qu’ils nous quittent en 1957, ou, à l’heure actuelle, vis-à-vis d’Edgard et de Félicie. Il l’est certainement plus qu’avec ses Enfants ; avec lesquels, comme je l’ai déjà mentionné, il est déjà d’une fermeté et d’une intransigeance à la limite de la tyrannie. J’aurai, bien sûr, l’occasion d’y revenir assez souvent tout le long de mon récit.

Quant à Silëus, il n’est pas reparu au Manoir pendant deux ans. Ce n’est qu’en 1943 qu’il est revenu ; et encore, uniquement pour un court séjour de moins d’une demi-journée. Il nous a juste dit bonjour, pris de nos nouvelles, s’est enquis de notre santé et de notre moral. Il nous a offert à tous des cadeaux. Et, personnellement, j’ai reçu la trentaine de statuettes figurant les plus grands rois de France qui sont rangés sur les deux tablettes que j’ai mentionnées plus haut. Son présent m’a touché, lui qui connait aussi bien que le reste de la Famille Montferrand, ma passion pour l’Histoire. Mais, Anthëus n’y a prêté que peu d’intérêt, n’arrêtant pas de le harceler de questions.

Il l’a interrogé sur les raisons de son départ du Manoir, sur ce qu’il avait fait pendant son absence, avec qui. Il lui a demandé qui il fréquentait, s’il était Collaborateur ou Résistant. Il lui a signalé que ses allées et venues pouvaient s’avérer suspectes aux yeux de la Gestapo ou des valets de Pétain et de Laval. Il lui a indiqué qu’il pouvait attirer l’attention des gouvernants sur sa Famille ; qu’il ne devait pas oublier que lui, Anthëus, avait eu des amis hauts placés au sein des nombreux régimes qui se sont succédés tout le long de la IIIème République. Et que, surtout, ils n’étaient pas des Etres Humains comme les autres, et qu’il n’était pas indiqué de se faire remarquer par des Nazis :

« N’oublie jamais que ceux-ci sont convaincus d’être des Elus. Ils croient qu’ils appartiennent à une Race Supérieure destinée à régner mille ans sur le Monde. Ils cherchent par tous les moyens des preuves de l’existence d’ancêtres Aryens dont ils seraient les descendants. Depuis qu’il est arrivé au pouvoir, Hitler a envoyé des dizaines d’Archéologues aux quatre coins de la planète. Son obsession est de retrouver la trace de leurs aïeux mythiques. Je n’ose pas imaginer s’il venait à apprendre qui nous sommes. Bien sûr, cela n’a rien à voir avec l’objet de ses fantasmes. Mais quand même ! Si l’un des membres de notre Famille tombait entre ses mains. Je n’ose penser à cela !

Alors, je te le demande encore une fois, Silëus, qu’a tu fait au cours de ces deux dernières années ? Avec qui était tu ? Qui as-tu rencontré ? Quels lieux a tu fréquenté ? As-tu croisé la route d’autres membres de notre Lignée ? Et si oui, où, quand, et que leur a tu révélé de nous ? ».

Mais Silëus n’a jamais répondu aux questions de mon Père. Au contraire, je crois qu’elles l’ont fait fuir, alors que je suis persuadé qu’il aurait préféré prolonger son séjour. Car, en effet, à peine deux ou trois heures après cet interrogatoire, et alors que mon Frère venait tout juste de déposer sa valise dans le vestibule de notre Demeure, il s’est éclipsé. Aussi soudainement qu’il était apparu à la grille d’entrée de la Propriété, il s’est évanoui dans la nature. Le temps de dire bonjour à tout le monde et de distribuer ses cadeaux, le temps d’évoquer son passage en Bretagne à une date indéterminée, puis, il a disparu avec armes et bagages. Germain, qui était absent du Manoir à ce moment là parce qu’Anthëus l’avait envoyé acheter des provisions au village voisin, n’a su qu’à son retour que son Maitre préféré avait été là durant son escapade. Et il n’a pas manqué d’interpeller mon Père à ce sujet. Il a voulu tout savoir sur Silëus : dans quel état physique ou mental celui-ci était ? Est-ce qu’il était blessé ? Avait-il l’air fatigué ? Portait-il des vêtements propres ou usagés. Fallait t’il les lui raccommoder ? Quand est ce qu’il avait l’intention de revenir ? Finalement, mon Père a été obligé de lui donner une corvée supplémentaire afin de lui rappeler qui était le Patriarche, et qui était le Domestique.

Je suppose que notre Serviteur a été très malheureux à ce moment là. Dans les jours qui ont suivi, son visage a pris une teinte grisâtre ; des cernes – Germain dépassait la cinquantaine à cette époque – sont apparues sous ses yeux. Son chagrin a été flagrant, et cela m’a serré le cœur. Je suis d’ailleurs peut-être le seul qui a eu pitié de ce pauvre homme. C’est pour cette raison qu’au bout d’une semaine, je n’ai pas hésité à le faire entrer – une fois n’est pas coutume – dans mes Appartements en dehors des horaires où il est habituellement convenu qu’il vienne me chercher pour les repas de la mi-journée et du soir. Et je lui ai montré les objets que mon Frère m’avait donnés. Germain s’est alors soudain illuminé. Ses cernes se sont instantanément estompés. Son regard a recouvré son étincelle coutumière. Il m’a supplié de pouvoir en tenir une entre les mains ; ce que je lui ai volontiers accordé. Et il l’a serré amoureusement contre lui, comme si c’était l’objet le plus précieux de la Création.

Tout le long de la période est resté à notre service, il a dès lors pris un soin extrême à nettoyer ces figurines. Même lorsque Silëus est revenu plus ou moins définitivement au Manoir, il les a quotidiennement dépoussiérés tout en les observant fièrement. C’est le seul endroit de mon Bureau qui ait été d’une propreté absolue. Autant d’autres lieux ont souvent été recouverts d’une fine pellicule de cendres, constellés d’une multitude de toiles d’araignées parce que Germain ne les a jamais époussetés, autant ce coin de ma salle de travail a toujours été astiqué avec ferveur.

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Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui bat d'une aile à dessiner
Qui bat d'une aile à rédiger
Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui dit les mots d'anciens poètes
Les couleurs d'une boîte à crayons
Il souffle des mots à l'estrade
Où il évente un émoi rose
A bord de ce cahier volant
Les animaux font des discours
Et les mystères vous font la cour
A bord de ce cahier volant
Un âne triste monte au ciel
Un enfant soldat dort la paix
Un enfant poète baille à l'ourse
A bord de ce cahier volant
Vénus éteint la douce brune
Lune et clocher vont bilboquer
L'eau le soleil sont des amants
Les cages aux oiseux sont ouvertes
Les statues font des farandoles
A bord de ce cahier volant
L'hiver soupire le temps passé
La porte est une enluminure
Les croisées des lanternes magiques
Le plafond une aurore polaire
A bord de ce cahier volant
L'enfance revient pousser le temps.
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