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Nouvelles : Un amour oedipien (suite)
Publié par Salimbye le 19-08-2013 17:10:00 ( 847 lectures ) Articles du même auteur



Un amour œdipien ( suite)

IV- Un soir, alors qu’elle épluchait des carottes pour nous préparer une soupe aux petits pois, mon grand père vint s’asseoir à côté d’elle, toussota un peu comme un élève qui n’avait pas bien appris sa leçon de récitation, et d’une voix basse et confuse, il murmura quelques mots que ma mère ne saisit pas. Elle lui demanda naïvement s’il n’était pas malade.
-« Non, je vais parfaitement bien », lui répondit-il.
Ma mère fut très contente de l’avoir entendu dire cela. Elle continua à éplucher machinalement ses légumes en souriant. Mais au moment où mon grand-père lui annonça après s’être bien éclairci la voix : « je veux me remarier !», elle entendit cette phrase sans la comprendre. Ce n’est qu’un instant après, quand l’information afflua comme un torrent vers son cerveau, l’assourdissant tel un grondement de tonnerre, qu’elle s’immobilisa. Bouche bée, une carotte à la main gauche, un couteau à la main droite, elle fixa son père d’un air étonné. Son visage devint plus vert que sa soupe. Elle savait qu’il ne renoncerait jamais à ses idées fixes. Toutefois, elle usa de ce ton affectueux qu’adoptent les gens pour parler aux petits enfants ou aux idiots:
« Papa, mon gentil papa, tu es vieux et tu es souvent malade. Tu vois bien qu’ici tout le monde prend soin de toi. Pourquoi veux-tu t’encombrer d’une femme ? ».
Elle savait que ce serait un miracle si l’ex-soldat renonçait à son projet. D’ailleurs la réponse de son vieux père lui confirma son pressentiment :
« Tu sais ma fille, Dieu a fait l’homme et la femme de deux argiles différentes . Chez nous, le désir demeure jusqu’à la fin de la vie. Et je ne suis pas plus vieux que beaucoup de gens de notre tribu. Je vais donc partir la semaine prochaine dans la montagne pour ramener une femme qui allège ma solitude ».
Ma mère tenta désespérément de souligner les malheurs que pourrait rapporter une femme étrangère à la maison, surtout si elle était originaire de la montagne. Elle le prévint du mélange des générations. Elle lui déclara enfin que ces femmes venues de contrées lointaines étaient généralement porteuses de maladies incurables.

Mon grand père resta imperturbable. Comme réaction aux conseils de sa fille, il lui demanda de lui préparer le sac qu’il avait ramené d’Indochine.
Pale et suffoquante, elle se résigna à souffler désespérément les flammes de mon grand père dans une autre direction, en lui proposant plusieurs veuves de la région , mais sans succès.
Elle sut alors que les dés étaient jetés.
La déchéance !
Tout le prestige de ma mère et toute son autorité allaient être remis en question. Ce qu’elle redoutait le plus c’était surtout l’âge et la beauté de l’étrangère qui, quelques jours plus tard, allaient la déposséder de son père et de la moitié de son royaume. Elle qui était le centre de notre petit monde ! L’encens, le bois de santal qui embaumait notre maisonnette !
Ayant dépassé la quarantaine, elle savait qu’elle ne pouvait plus rivaliser avec les jeunes filles aux corps fermes , aux seins pointus et aux lèvres charnues et extraordinairement attirantes. Mais elle ne voulait pas abdiquer et trouvait toujours un prétexte pour nous rappeler : « - Avec le temps, les êtres humains comme les objets prennent plus de valeur ! ».
Mensonge !
Comme notre monnaie, comme notre terre, comme notre société, ma mère perdait chaque jour un peu de sa valeur.
Elle se souvint de la période où elle était encore jeune fille. La période où Ould H’mad, Layachi, Ben allal et tant d’autres jeunes garçons la courtisaient. Elle se rappela les moments délicieux où Ould Touiher qui surveillait ses chèvres tout près d’elle, chantait, à haute voix, des chansons composées spécialement pour vanter sa beauté.
Les temps avaient bien changé .
Quand elle était jeune fille, ma mère, comme toutes ses semblables, n’avait pas le droit de fréquenter des garçons ou de leur parler. Elle n’avait pas le droit d’aimer un garçon, et combien même elle fut éprise de quelqu’un, elle ne pouvait pas avouer son amour. Elle devait attendre sagement le mari que son père ou sa mère lui choisissaient. C’était une coutume tribale observée d’une manière stricte. Seule Fatma, une jeune fille de seize ans, qui vivait en ville et qui, son père étant mort, avait rejoint avec sa maman notre tribu, enfreignait cette règle ; puisqu’elle se permettait de circuler librement, les cheveux découverts. Elle avait le privilège de parler à tous les jeunes. Tous les habitants savaient qu’elle tournait autour de Abdeslam, un gaillard dont le physique faisait rêver la majeur partie des filles. Mais le jour où Fatma apprit que Abdeslam était lui aussi à la recherche d’un homme plus musclé que lui, elle laissa tomber son projet et partit en ville. Personne ne l’avait jamais revue.
Ma mère entendait souvent les vieilles femmes dire :
« - Une fois les chairs unies, l’amour viendra tout naturellement couvrir cette union. Il se consolidera ensuite par la naissance des petits ».
Voilà pourquoi, dans notre tribu, toute jeune fille mariée se pressait de donner le plus grand nombre de rejetons à son mari dans l’espoir d’atteindre ce sentiment noble appelé « amour ». Voilà pourquoi les maris accomplissaient machinalement leur devoir de géniteur en attendant que l’amour vienne frapper à leur porte pour leur faire oublier la routine.
Souvent, après avoir donné une douzaine d’enfants et ayant atteint l’âge de ménopause, les femmes se rendaient compte que l’ « amour », cet état de bonheur dont on leur avait tant parlé, n’était, en fait, qu’un mensonge, un rêve, une chimère, un mot vide de sens. Aussi trouvaient-elles d’autres occupations plus réalistes et plus sages, tout en essayant de sortir indemnes de cette période critique. Plus coriaces que les femmes, et voulant goutter à tout prix à l’amour, les hommes, par contre, délaissaient souvent les mamans de leurs enfants et se lançaient à la recherche d’une seconde, troisième ou quatrième femme. Ce sentiment de bonheur parfait qui restait quasiment introuvable dans notre tribu, poussait certains maris à prendre, parfois, quatre femmes à la fois pour accélérer le processus et encourager « l’amour » à se manifester, sans crainte, le plus rapidement possible.
Malheur à la femme qui ne donnait pas d’enfants ! Non seulement elle perdait l’espoir qui faisait vivre toutes celles qui avaient la chance de procréer, mais elle devint l’impure, la souillure de la société. On l’évitait. Et puisqu’elle était « frappée par la malédiction divine », comme le répétait l’imam de la mosquée, il fallait la fuir. On la prenait pour responsable de ce défaut « strictement féminin ».
Persuadés que le problème de stérilité était spécifiquement féminin, les hommes n’éprouvaient aucune gène à chercher d’autres femmes. Personne ne faisait de reproches à celui qui répudiait une épouse qui ne donnait pas de petits. On l’encourageait même à se remarier.
« Un arbre qui ne donne pas de fruit, doit être abattu pour planter un autre à sa place », répétait notre imam. Heureusement qu’on n’allait pas jusqu’à la liquidation physique.
Patiente comme toutes ses semblables, ma mère poursuivait son petit bout de chemin à la recherche de l’amour en offrant à mon père, chaque année, une nouvelle bouche à nourrir. Souvent, elle se remémorait son passé délicieux qui grouillait de Ronsards « qui la célébraient du temps qu’elle était belle », et qui malheureusement, fuyait à tir d’aile. Ce matin, en se rappelant certaines scènes de sa jeunesse, elle ressentit une douleur lui déchirant le cœur. Elle laissa échapper un long soupir avant de se lever pour traire ses chèvres.


V- Depuis le moment où mon grand père lui annonça sa décision, ma mère, ne dormait plus la nuit. Obsédée par la beauté et le jeune âge de l’étrangère qu’elle n’avait pas encore vue, elle se lança dans des stratégies rudimentaires pour rendre fade, terne et insipide la beauté tant redoutée de la montagnarde qui allait surgir d’un jour à l’autre. Chaque matin, elle s’accrochait davantage aux vestiges en ruines de sa beauté en enfilant des habits aux couleurs vives qui éclairaient son teint brun. Elle se coiffait et passait de longs moments à se regarder dans le petit morceau de miroir suspendu près de la porte de notre chambre. Elle usait de tous les onguents proposées par ses amies pour cacher les rides qui sillonnaient son large front et son cou extrêmement mince. Elle noircissait davantage son grain de beauté sur sa joue gauche. Mon père, qui s’absentait toute la journée, remarquait rarement ces retouches. Il était maçon et travaillait sur un chantier à quelques kilomètres de notre tribu. Il ne regagnait la maison que tard dans la nuit.
Loin de soigner son aspect physique et de le rendre plus attrayant, ma mère se fanait à vue d’œil.
La menace qui planait sur elle avant même l’arrivée de l’étrangère, se répandit comme sur des ailes et arriva aux oreilles de toutes les femmes mariées de notre tribu. Elles craignaient que leurs maris ne soient contaminés par l’envie du vieux soldat.
Certes le mariage à deux, trois, voire quatre femmes nécessitaient beaucoup de dépenses économiques et physiques, dépenses sensées freiner sensiblement les flammes des hommes, mais vu que la femme ne représentait qu’un objet de décor, un ustensile dont on pouvait se débarrasser à tout moment, vu que cette marchandise proliférait en abondance dans les montagnes, les maris étaient souvent tentés par cette main d’œuvre bon marché et surtout par les plaisirs sensuels qu’ils pourraient tirer de ces machines à procréation.
Soucieuses, les femmes de notre tribu formèrent alors un front solide pour contrecarrer toute sorte de polygamie. Elles suivirent l’exemple de ma mère et commencèrent, à leur tour, à se montrer plus coquettes et plus belles, à tel point que certains jeunes garçons ne savaient plus s’ils devaient courtiser les jeunes filles ou leurs mamans. Le colporteur qui ne visitait notre tribu qu’une à deux fois par an, se lança rapidement dans les produits cosmétiques périmés et devint un habitué de la région. Il troquait ses articles de «beauté » contre des œufs, des poules, des ustensiles de cuisine, des bijoux. Il lui arrivait même de faire des crédits pour des objets chers. ( à suivre)

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Auteur Commentaire en débat
aliv
Posté le: 19-08-2013 17:22  Mis à jour: 19-08-2013 17:22
Plume d'Argent
Inscrit le: 25-03-2013
De:
Contributions: 290
 Re: Un amour oedipien (suite)
Une partie très calme. J'attends la suite.
à bientôt.
Alisée
Bacchus
Posté le: 19-08-2013 18:52  Mis à jour: 19-08-2013 18:52
Modérateur
Inscrit le: 03-05-2012
De: Corse
Contributions: 1186
 Re: Un amour oedipien (suite)
Progression toujours captivante de l'histoire. Agréable à suivre et enrichissante sur les coutumes et modes de vie , ailleurs.
Loriane
Posté le: 04-09-2013 17:35  Mis à jour: 04-09-2013 17:35
Administrateur
Inscrit le: 14-12-2011
De: Montpellier
Contributions: 9132
 Re: Un amour oedipien (suite)
La vie des femmes n'était qu'une lutte.
Erreur :

Citation :
que l’amour viendrait frapper à leur porte pour leur faire oublier la routine.


que l’amour vienne frapper à leur porte pour leur faire oublier la routine.

Citation :
fuyait à tir d’ail.


fuyait à tir d’aile.
La suite ...

Merci
Mes préférences



Par une aquarelle de Tchano

Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui bat d'une aile à dessiner
Qui bat d'une aile à rédiger
Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui dit les mots d'anciens poètes
Les couleurs d'une boîte à crayons
Il souffle des mots à l'estrade
Où il évente un émoi rose
A bord de ce cahier volant
Les animaux font des discours
Et les mystères vous font la cour
A bord de ce cahier volant
Un âne triste monte au ciel
Un enfant soldat dort la paix
Un enfant poète baille à l'ourse
A bord de ce cahier volant
Vénus éteint la douce brune
Lune et clocher vont bilboquer
L'eau le soleil sont des amants
Les cages aux oiseux sont ouvertes
Les statues font des farandoles
A bord de ce cahier volant
L'hiver soupire le temps passé
La porte est une enluminure
Les croisées des lanternes magiques
Le plafond une aurore polaire
A bord de ce cahier volant
L'enfance revient pousser le temps.
.

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