| A + A -
Connexion     
 + Créer un compte ?
Rejoignez notre cercle de poetes et d'auteurs anonymes. Lisez ou publiez en ligne
Afficher/Cacher la colonne
Accueil >> xnews >> La sueur du front (tentative de littérature) - Nouvelles confirmées - Textes
Nouvelles confirmées : La sueur du front (tentative de littérature)
Publié par EXEM le 05-07-2014 05:06:16 ( 516 lectures ) Articles du même auteur





Mais il continuait de battre des ailes….




Quand l'homme pénétra dans le Bistrot du Coin, Ginette était assise à une table, sirotant un vin blanc parmi la foule que le mauvais temps avait fait se réfugier dans l'établissement. Elle le remarqua aussitôt comme si elle avait reconnu en sa figure rechignée, quelqu'un qui lui était familier. Il paraissait parfaitement à son aise dans ce milieu et se déplaçait parmi les tables comme s'il fût un vieil habitué de la maison. Cet homme semblait, avec ses puissantes épaules, pouvoir soutenir la voûte du ciel et paraissait même y avoir réussi, à en juger par la courbure de son dos. Sa chevelure blanche le vieillissait mais allait bien avec l'intelligence de son front largement coupé et adoucissait l'aspérité de son visage.
Il s'assit à une table, en face de la banquette de Ginette. Il sortit de sa poche un cigare qu'il se mit à fumer en attendant patiemment que quelqu'un vînt lui demander ce qu'il désirait. Marinette, la patronne, arriva enfin et, toujours économe quand il s'agissait de ses paroles, elle lui lança simplement :
« Et pour monsieur ?
- Un café, s'il vous plaît. »
Elle acquiesça, s'en retourna derrière son comptoir et rapporta la commande qu'elle posa sur la table, non sans faire un signe imperceptible à Ginette, pour lui rappeler qu'elle n'autorisait pas les filles à distraire - ni soustraire - les clients de son bistrot. Ginette n'y fit pas attention. Elle n'avait d'yeux que pour cet homme qui ne semblait pas s'apercevoir de sa présence. Il était plongé dans des pensées que l'on devinait être lointaines et douloureuses. Son regard suivait la fumée de son cigare, sans y voir à travers les volutes, le visage de Ginette. Il semblait avoir bu jusqu'à la lie, une vie qui l'avait enivré, et maintenant, ici, seul, sans un sourire, il attendait, en fumant, que sonnât l'hallali. En ce morne après-midi pluvieux, il se sentait plus vieux. Il songeait à son indocile débauche, son incontrôlable corruption qui lui faisait chercher dans les bas-fonds de la prostitution les femmes les plus veules, les plus repoussantes, les plus immondes, celles dont on s'écarte, qui font fuir le monde, celles, enfin, qui en sont arrivées à ne rien refuser pour une chère frugale, ni la boue, ni la fange, ni même l'abjecte gale, qui sont prêtes à tout et qui à tout se prêtent, pour partager gaiement avec l'homme qui passe, l'ordure de ses goûts et l'horreur de ses jeux.
Accoudé sur la table, épuisé, traqué, n'ayant plus sur lui, que quelques miettes de son bien qu'il avait mangé et, devant lui la misère, il tirait sur son cigare, y aspirant chaque bouffée profondément, avec une volupté désespérée. Il avait, durant les années passées, vécu plongé dans son vice sans jamais douter que ses passions ne pussent être autre chose que le résultat de la corruption de son âme : il s'était cru mauvais depuis que le monstre qui vivait en lui, par un beau soir d'automne, s'était montré, lui faisant oublier sous ses cheveux blancs que lorsqu'il était blond, il avait été bon. Mais aujourd'hui, dans ce Bistrot du coin, jamais, sous les rayons des lanternes, ne s'était accoudé un homme plus indocile à son destin. Il osait se dire qu'il n'était pas foncièrement mauvais et s'il n'était pas maître de sa personne, c'était qu'une force incontrôlable lui dictait sa conduite et le poussait à se vautrer dans l'ordure. Cette force lui insufflait des passions abominables, des jouissances innommables qui ne pouvaient que le mener au tombeau.
Il eut soudain, sous ses yeux presque aveuglés par la fumée, la vision d'un coq majestueux et fier qui se débattait frénétiquement tandis qu'une main lui tranchait le cou avec un long rasoir : la gorge ouverte laissait échapper des flots de sang qu'éclaboussaient ses ailes qui battaient. Ses pattes étaient liées avec un vieux morceau de ficelle et chaque fois qu'il voulait se relever, il retombait sur sa gorge béante. Mais il continuait de battre des ailes.
De son côté, Ginette ressentait un trouble inconnu dont elle ne comprenait, ni le sens, ni la raison. Elle se sentait les mains chaudes et comme une vague et inhabituelle nécessité intestinale. Son corps était glacé et ses ovaires lui faisaient mal. Elle songea à rentrer chez-elle mais elle n'était pas suffisamment fatiguée pour supporter la solitude. À vrai dire, ce vieil homme l'intéressait et elle ne pouvait se résoudre à partir.
Elle profita d'une éclaircie dans la tabagie pour saluer l'inconnu avec la même coquetterie et la même affabilité qu'une autre, à sa place, eût réservée à un jeune homme. Le vieillard en parut touché : il ne semblait pas s'être attendu à rencontrer dans cet endroit où le destin l'avait conduit, une créature aussi déférente. Il se força à lui rendre son salut et souffla une grosse bouffée de fumée qui forma une atmosphère opaque et lénitive. Il n'avait pas manqué, malgré les pensées dévastatrices qui occupait son cerveau, de remarquer la beauté de la jeune prostituée. Immobile, il la regardait par en dessous, en se demandant si c'était les sous qui avaient, de cette femme, fait la fille.
Comme si cette pensée eût été captée télépathiquement par Ginette, celle-ci se leva, fit un pas jusqu'à sa table et lui tendit la main en disant : « Je m'appelle Ginette, et si vous avez besoin de quelque chose dans le quartier, ne vous gênez pas ».
Le vieillard s'était mis sur pieds, la mine renfrognée. Il inclina la tête, déclina son identité : « Monsieur Dupoix, retraité », puis fit mine de l'ignorer mais il se ravisa et l'invita à s'asseoir.
« Pardonnez-moi, mademoiselle, mais…
- Ginette ! Coupa cette dernière.
- Ginette, répéta-t-il, sagement, pourriez-vous m'indiquer où je pourrais trouver à me loger ? »
Elle fut surprise par cette question : elle ne s'attendait pas à ce qu'il fût sans-abris, pourtant, elle ne fut pas prise de court et répondit :
« Si ça ne vous dérange pas d'habiter où je travaille, il y a une chambre sur mon palier qui doit se vider demain : Nadine, la locataire, part à Alger travailler dans une maison. Vous vous rendez compte, ajouta-t-elle, sur un ton à la fois rêveur et effrayé, aller si loin pour entrer en maison !
- Elle verra du pays.
- Ah ! ça, vous pouvez le dire, il y a là-bas un grand désert et on raconte que les femmes y sont voilées de la tête aux pieds.
- C'est authentique.
- Vous y avez été ?
- Oui.
- Ça doit être mystérieux, ce pays-là !
- En effet.
- Alors ?
- Alors quoi ?
- Vous acceptez ?
- Quoi ?
- La chambre ? »
Il avait oublié la chambre. Il hésitait.
« Vous savez, d'abord, c'est pas sûr que vous puissiez l'avoir ! dit Ginette.
- Ah ! fit monsieur Dupoix, piqué, pourquoi donc ? Ne venez-vous pas de me dire que…
- Oui, mais l'immeuble appartient à Marinette, la patronne. Il faut lui demander la permission.
- Alors, répondit Dupoix, si vous voulez bien vous en occuper, j'accepte.
- Attendez-moi là. »
Monsieur Dupoix la suivit des yeux. Elle traversa la salle au milieu des habitués qui s'écartaient poliment pour lui faire de la place et elle alla se pencher au dessus du zinc pour parler à Marinette. L'expression de cette dernière n'indiquait rien qui pût permettre de deviner sa réponse. Dupoix dut donc attendre patiemment le retour de Ginette.
« Alors ? fit-il, lorsqu'elle fut revenue.
- Elle veut bien que vous l'occupiez tant qu'elle n'en aura pas besoin. Pour le prix, on en discutera plus tard.
- Oui, oui, bien sûr… pourvu que ça ne coûte pas trop cher. »
Pour la seconde fois Ginette fut surprise par le dénuement que lui laissait entrevoir l'inconnu.
« Ah ! dit-elle tristement, avez-vous donc si peu que vous ne pourriez pas vous payer une chambre dans un hôtel de passe ?
- Moins, encore.
- Moins encore ! fit-elle écho. Alors vous n'avez rien.
- Moins que rien.
- Vous êtes ruiné.
- J'ai tout perdu. »
Elle fixait sur lui un œil étonné et ses lèvres brûlaient de questions qui s'y consumèrent de n'avoir pu s'en échapper à temps.
« Vous n'avez pas d'enfants ? lui demanda-t-elle, naïvement.
- Même pas de parents.
- Bon ! Eh bien, on en discutera plus tard. En attendant, ce soir, vous dormirez chez-moi. »

Monsieur Dupoix suivit Ginette dans la rue des Déchargeurs où se trouvait l'immeuble dans lequel elle habitait. Il se maintenait à un pas derrière elle, comme le fait un chien. Les bonnes gens du quartier qui passaient sur le trottoir ne manquaient pas de jeter sur lui un regard curieux. Certains le fusillaient de leurs yeux hostiles, d'autres qui eussent désiré être à sa place, l'enviaient.
Durant ce parcours, Dupoix se reprochait d'avoir accepté l'invitation de Ginette sans s'être accordé au préalable un instant de réflexion et se demandait maintenant si la généreuse hospitalité de cette fille n'était pas un prétexte, ou ne cachait pas un dessein. Bien qu'il fût tenté de croire à la pureté de ses intentions et à son bon cœur, il ne pouvait s'empêcher de trouver tout cela un peu étrange. Bah ! se dit-il, que peut-elle me vouloir ? En supposant qu'elle veuille de l'argent, ce qui est peu probable, car je lui ai avoué l'état de mes finances, j'aurais la ressource de m'en aller.
La maison était située à environ trois cents mètres du Bistrot du Coin et ils y arrivèrent avant qu'il pût émettre en lui-même d'autres réserves sur la situation. Toujours derrière elle, il monta l'escalier de l'hôtel. Les marches, pavées de carreaux rouge et bordées de bois, étaient larges et propres. Un odeur d'essence et un relent de cassoulet toulousain remplissaient la cage.
Ginette, arrivée au deuxième étage, prit à gauche et marcha jusqu'au fond du couloir. Elle ouvrit la porte et invita le mystérieux monsieur Dupoix à entrer. Il hésita un instant dans l'embrasure avant de s'avancer dans la pièce carrée qui était meublée du lit, d'une vieille armoire et d'une petite table ronde en érable recouverte d'une couche de vernis. Il n'y avait que deux chaises placées étroitement contre le bord de la table. Dupoix en saisit une par le haut du dossier. Ginette referma la porte et les odeurs de cuisine disparurent. Il se sentit alors miraculeusement plongé dans une calme atmosphère, totalement isolée du monde extérieur, l'atmosphère lourde et humide, lui semblait-il, d'une lointaine planète inhabitée. L'air était empli du parfum de Guerlain et de celui, plus profond, de Ginette. Il n'osait rien dire. Il se sentait la tête vide. Ginette s'approcha de lui pour poser son sac à main sur la table. La robe de la jeune femme était ample et valsait au moindre mouvement. Il reçut sur son visage l'odeur des régions de la peau dont les lavages rapides n'étaient venus à bout et dont la transpiration en accélérait les effluves qu'elle rehaussait par ses relents musqués. Le cœur de Dupoix se mit à battre plus fort. Il songea qu'il pouvait, en tendant la main, toucher la petite, mais il n'osait pas.
« Vous avez l'air triste, fit Ginette.
- Pis encore ! dit-il, pour ne rien dire.
- Tu veux que j' te… ?
- Non ! ! cria-t-il, en se levant d'un bon. »
Elle esquissa un geste de dépit.
« Vous êtes singulier, reprit-elle, je vois bien que vous me désirez : alors pourquoi qu' vous voulez pas ? J' vous ferai pas payer.
- Pourquoi feriez-vous cela ?
- Cela ne m'usera pas. Et puis, si ça me fait plaisir, à moi, qu'est-ce que ça peut vous faire ? Vous n'avez qu'à en profiter. »
Ces coquetteries et cette bonne volonté, il les connaissait déjà. Il se disait : « Vous êtes toutes les mêmes ! Vous prétendez vendre le plaisir mais vous ne savez même pas ce que c'est ! Le plaisir c'est le vice ! Dans le domaine souterrain du mal, le péché s'en prend à la nature, et, transgressant ses lois, transforme en animal l'homme malgré sa foi. Je veux renoncer à tout cela ! Je ne céderai pas. » Et, tout haut, il lui répondit :
« Vous ne savez pas qui je suis, ni ce que je suis… »
Elle essaya de lui faire comprendre par une étreinte légère qu'elle ne comprenait rien à ce qu'il disait et que d'ailleurs, elle s'en fichait complètement.
« Allons, dit-elle, en sentant les muscles du vieillard se raidir sous ses doigts, vous le voulez ! »
Il comprit à son tour qu'elle avait raison. S'il ne fuyait pas immédiatement, c'en était fini de ses bonnes résolutions. Il se jeta de côté et se leva. Il fit quelques pas dans la chambre, perdu dans ce « mouchoir de poche » comme dans une immense forêt. Il se retrouva devant le lit qui se retrouvait partout. Il s'y laissa tomber, trop las pour s'enfuir. Il ne voulait plus se rendre coupable des actes excessifs et bizarres qui le damnaient. Anéanti, il s'entendit lui dire :
« Vous êtes charmante. Je vous en prie, renoncez à cela. Oh, je suis aussi sensible qu'un autre et c'est vrai que ma chair, par faiblesse, réagit de la sorte quand vos mains me caresse… Mais si vous saviez ce que je sens ! Aujourd'hui, avant notre rencontre au bistrot, j'ai eu peur ! J'ai couru et je me suis caché ! J'ai pleuré… Je pleure depuis vingt ans des larmes faites de sang, empestant l'excrément, l'urine et le remords. Aujourd'hui, justement, une femme, comme vous, après m'avoir reçu, quand mes sens ont parlé, se trouva si déçue, qu'elle se mit à crier « À la garde ! Au secours ! » et voilà donc pourquoi depuis des heures je cours. Je vous remercie de vos amabilités, mais, n'allons pas plus loin, car sans formalités, je préfère m'en aller. »
Ginette le regardait avec des yeux fumeux et incrédules tandis qu'il allait s'asseoir loin d'elle. Le visage de la fille avait pâli et il regrettait qu'elle voulût s'avilir de la sorte. Soudain, il nota sur sa figure une nouvelle expression qui fit naître en lui des sensations emmêlées et confuses ; il voyait dans ce visage quelque chose de déformé et de lascif ; ses lèvres se tordaient en s'étirant en arrière comme les babines d'une louve qui grogne à l'approche du mâle, laissant voir ses dents blanches. Il lut dans cette grimace involontaire, non pas de l'hostilité, mais une douleur dont il ne devina pas de suite la cause, mais qui lui rappela un spectre familier.
Ses raisonnements prirent un tour de conclusions inverses. C'était de sa faute en somme, encore de sa faute, toujours de sa faute ! S'il en était arrivé là c'était qu'il désirait en arriver là : personne ne l'avait obligé à suivre Ginette. Il était venu de son propre gré. Quelle stupidité de réfréner ainsi, par des retards de puceau, les élans de cette fille. Ses craintes diminuèrent. Il sourit pour la première fois. Après son anéantissement, il se sentit renaître.
Ginette qui l'avait suivi des yeux, revint près de lui et, sans prononcer un mot, posa sa tête sur ses genoux.

Lorsque monsieur Dupoix se réveilla, il écouta avec surprise la pluie qui tombait à verse sur le toit. Pendant une seconde il ne sut plus où il était ni, qui il était. Et, comme il sentit sa main soudée au ventre de Ginette, il fut inondé par un sentiment oublié depuis longtemps. Elle avait été à lui. Il ne sentait plus sa soif de venger les offenses qui lui avaient été infligées. Il pardonnait au monde entier cette rancune qu'il avait amassé de femme en femme. La possession de cette petite était un charme puissant qui l'avait guéri de la haine. L'accouplement de leurs vices avait été purificatoire et la mort qu'il lui avait infligée avec son rasoir, rédemptrice.
L'homme regarda la fille et ce fut avec une angoisse étouffante qu'il se mit à contempler sur le ventre de la prostitués, les restes de la débauche de la veille, mêlés au sang coagulé de sa blessure vermeille...




FIN

Article précédent Article suivant Imprimer Transmettre cet article à un(e) ami(e) Générer un PDF à partir de cet article
Les commentaires appartiennent à leurs auteurs. Nous ne sommes pas responsables de leur contenu.
Auteur Commentaire en débat
Mes préférences



Par une aquarelle de Tchano

Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui bat d'une aile à dessiner
Qui bat d'une aile à rédiger
Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui dit les mots d'anciens poètes
Les couleurs d'une boîte à crayons
Il souffle des mots à l'estrade
Où il évente un émoi rose
A bord de ce cahier volant
Les animaux font des discours
Et les mystères vous font la cour
A bord de ce cahier volant
Un âne triste monte au ciel
Un enfant soldat dort la paix
Un enfant poète baille à l'ourse
A bord de ce cahier volant
Vénus éteint la douce brune
Lune et clocher vont bilboquer
L'eau le soleil sont des amants
Les cages aux oiseux sont ouvertes
Les statues font des farandoles
A bord de ce cahier volant
L'hiver soupire le temps passé
La porte est une enluminure
Les croisées des lanternes magiques
Le plafond une aurore polaire
A bord de ce cahier volant
L'enfance revient pousser le temps.
.

Connexion
Identifiant :

Mot de passe :

Se souvenir de moi



Mot de passe perdu ?

Inscrivez-vous !
Partenaires
Sont en ligne
74 Personne(s) en ligne (17 Personne(s) connectée(s) sur Textes)

Utilisateur(s): 0
Invité(s): 74

Plus ...