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Nouvelles : Projet d'uepp - Biographie ou Autobiographie ?
Publié par Shoupi le 12-05-2012 14:50:00 ( 1214 lectures ) Articles du même auteur



Hi everybody ! Ca faisait un petit moment que j'n'avais rien posté sur ce site ou sur l'autre L'OR . Me revoilà, pour le meilleur - et surtout - le pire :)
Donc voici un texte que j'ai réalisé pour un projet de cours, il est déjà envoyé et rendu, alors je peux me permettre de le partager :)
Le but étant de raconter quelques souvenirs (fictifs or not) illustrés par un support 3d conçu par nous ^^
Le mien est un attrape-rêve ;)
J'attends vos avis (pour imaginer celui de mon correcteur lol)
Plein de Bizoux !

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Je me sens lourde. Le sommeil m'envahit, comme une goutte de peinture se diffuse dans un verre d'eau. La journée n'a pas été particulièrement chargée, mais quand même. La nuit est tombée depuis longtemps. Je ferme les yeux, une porte s'ouvre. Vous me suivez ?

*


Je me revois étant enfant. Dodue et potelée, vous savez ? Une petite fille au teint pâle et aux anglaises brunes, qui jaillissaient d'une queue de cheval haute et serrée. Un petit col de dentelle, un pantalon gris à motifs plus clairs. Moi ! Comme c'est étrange mais doux en même temps, de se retrouver aussi jeune et innocente.. Mais enfin, cette petite fille, il faut bien qu'elle soit quelque part. Nous y voilà : une cour de récréation, assez spacieuse, enfin c'est difficile à dire parce que quand on est tout petit tout nous paraît immense. Il y a des enfants qui jouent, des pneus en caoutchouc qui roulent, et des marelles dessinées à ma craie par terre. La cloche va bientôt sonner, il faut profiter des dernières minutes !...

Nous entrons en classe. Vous voyez ces murs clairs, sentez cette odeur de colle blanche qu'on étale au pinceau, et Suzanne, la dame aigrie, qui assiste la Maîtresse ? Eh bien, ne vous y fiez pas. Cette classe a beau sembler un havre de paix, avec tous ces enfants blonds épanouis, elle n'en est pas un ; du moins, elle n'en est pas un pour moi. « Allez chercher vos carnets à dessin. »
Dans l'ordre, nous nous levons et marchons vers les casiers, sur le côté de la classe. Jonathan est assis à côté de moi, il ouvre le sien, et commence à dessiner. C'est une baleine. « Tu sais comment on dessine la queue, toi ? » Je suis toute fière de moi : « Oui, regarde, comme ça. »
Je prends le crayon bleu, et je lui dessine une queue de baleine. Queue de baleine vue par une enfant de cinq ans, soyons indulgents. La Maîtresse passe. « Mon Dieu ! Siem, qu'est-ce que tu dessines ? » Tout à coup, j'ai honte. « Une queue de baleine, Maîtresse, pour montrer à Jonathan. »
« Mais enfin voyons, ce n'est pas du tout comme ça qu'il faut faire. »
Elle m'arrache mon carnet à dessin, débouche furieusement un stylo et en dessine une. Avec un sourire vainqueur, elle me rend mon carnet. « Tiens, c'est ça, une queue de baleine. Tu ne sais absolument pas dessiner, essaie de faire comme moi. » Elle me tend le feutre débouché. J'ai envie de pleurer.

Le soir même, maman a rendez-vous avec la Maîtresse. Je reste assise à ma place, alors que les autres mamans viennent chercher leurs enfants. Seule avec la sorcière. J'enroule une mèche autour de mon doigt, c'est une manie que j'ai toujours eue. Certains sucent leur pouce, d'autres grincent des dents, j'ai fait grâce à mes parents de ces défauts ennuyeux. Moi je joue avec une boucle de cheveux. La Maîtresse est assise à son bureau, avec ses horribles lunettes et ses lèvres fines et peintes. Maman arrive. Les deux femmes se serrent la main. « Siem... a des problèmes. »
Je n'écoute pas. L'air chaud et le soleil m'attirent plus, à travers la fenêtre, que leurs conversations d'adultes. J'ai envie de m'en aller. J'ai encore envie de pleurer. « Regardez-moi ça ! C'est un véritable torchon. » Je sursaute quand la Maîtresse jette mon carnet à dessin sur la table. « C'est une bonne à rien, j'ai l'impression qu'elle ne comprend jamais rien à rien. » Maman se met en colère. « Et votre rôle dans tout cela, madame ? Il me semble que rabaisser ma fille ne fait pas partie de vos attributions. » Elle prend ma main, et me tire vers l'extérieur. Quand nous arrivons à la voiture, elle s'accroupit à ma hauteur, et me secoue. « Tu vas me dire pourquoi tu pleures tout le temps, vilaine ? Tu vas finir par me le dire ?! »

En fait, je n'en sais rien. Je pleure tout le temps, c'est comme ça. Je suis née sans sourire. La maman de mon papa me l'a souvent dit, par la suite. « Tu étais un bébé triste. » Pourquoi ? J'avais la sensation d'avoir le poids du monde sur les épaules. Tellement de tristesse cachée au fond, alors que je n'avais vécu aucun traumatisme.
Maman n'en peut plus de mes larmes. Une mère est censée prendre sa fille dans ses bras et la consoler, quand elle pleure. La mienne en a eu tellement assez, que je n'osais plus pleurer devant elle par peur de me faire crier dessus, frapper parfois. Mais devant la Maitresse, c'est autre chose. Elle n'a pas le droit de frapper. Pourtant, elle fait peur. On dirait une ogresse.

On m'a emmenée dans un cabinet. Il y avait des dessins sur les murs, des dessins faits par des enfants que je ne connais pas. J'aime ce cabinet, parce qu'une fois qu'on y entre, il y a plein de jeux à faire. Des dessins, des coloriages, ce genre de choses... Maman m'y emmène souvent. Elle l'appelle « Le pédiatre », à la maison. « Robert, j'emmène Siem chez le pédiatre. À tout à l'heure... »
« Tu as mal quelque part ? » Je ne lève même pas les yeux. Secoue la tête. Il me pose d'autres questions, puis croise les mains sur son bureau. « Tout est entièrement normal. Elle est en bonne santé, elle ne paraît pas malheureuse.
Mais alors, pourquoi pleure-t-elle tout le temps ? »
Même lui, ne sait pas. Je veux dire, ce serait difficile : même moi, je ne sais pas.

À l'école, les chats sont interdits. Je trouve ça dommage. Il y a un chat, qui venait souvent nous rendre visite, dans la cour de récréation. Un tout fin, gris avec des rayures noires. Je me cache tout le temps dans les buissons pour le caresser sans être vue, sinon les autres maîtresses le chasseraient.
Mais je l'aime tellement ce chat. J'ai eu envie de l'emporter avec moi à la maison. Pour ça, il fallait le cacher dans mon cartable, le temps que l'école finisse : il ne vient jamais à la sortie.
J'ai tout prévu : un jouet en caoutchouc, pour qu'il ne s'ennuie pas dans mon sac, beaucoup de papier en froissé en boule, pour lui faire un oreiller. Je vais même laisser beaucoup d'espace en replaçant le rabat, pour qu'il puisse bien respirer. Tout était planifié, au détail près.
Quand la cloche a sonné, je l'ai pris sous la taille, et il a grogné. Puis, je l'ai mis dans le sac, et j'ai fermé le rabat. Il bougeait beaucoup, dedans. J'espérais qu'il ne ferait pas trop de bruit.
Nous entrons en classe. Je ploie sous le poids de mon sac à dos, empli du chat et de mon carnet à dessin. La Maîtresse m'accorde un œil soupçonneux, mais elle ne dit rien. « Sortez vos carnet à dessins... » Un miaulement résonne dans la classe. Elle se retourne. « Qui a fait ça ?! »
Personne ne dit quoi que ce soit. On se regarde tous les uns les autres. Une vague de chaleur me fait transpirer. Un autre miaulement retentit. « Lequel d'entre-vous se moque de moi ? », hurle-t-elle. Je reste pétrifiée, implorant le chat de se taire. Mais, non content de toute l'attention qu'on lui porte, il sort une patte du sac et tente d'attraper mon mollet. Personne ne l'a vu, mais je ne peux pas me pencher sur lui, sinon je serais découverte. Les larmes montent. « Oh, Siem. Tu ne vas pas recommencer ? » C'est plus fort que moi. Il faut que ça sorte. De grosses larmes de crocodile, sans sanglot. Puis, le chat recommence à miauler. La Maîtresse approche. J'ai l'impression d'être un lézard pris au piège par un chat, justement. Aucun moyen d'échapper à mon destin. De sa voix la plus douce, la Maitresse demande. « Siem, qu'est-ce qu'il y a dans ton cartable ? »
Je ne réponds pas, me contente de baisser les yeux. Elle se penche, ramasse l'objet de tant de bouleversements, et le pose sur mon pupitre. Elle l'ouvre. Ses yeux s'agrandissent, et elle fait un bond en arrière. « Suzanne ! C'est un chat, elle a un chat dans son sac ! »
Tout le monde éclate de rire. C'est le plus difficile. L'humiliation. Suzanne court. Elle essaie d'attraper l'animal, mais il est libre, et il s'enfuit. Mes camarades lèvent leurs pieds quand il passe dessous. Suzanne lui court après, la Maitresse tremble, et tout le monde rit, rit, rit...
Armée d'un balai, Suzanne donne un grand coup. Soudain le chat ne court plus nulle part. Elle l'attrape par la peau du coup, et sort de la classe. Je pleure de plus belle. J'ai comme l'impression qu'il ne viendra plus jamais me rendre visite dans la cour de récréation.

*


« Je suis comme un attrape-rêve. J'ai mis mon cœur au centre, enveloppé dans un cocon que je tisse année après année. On n'apprend pas à se protéger en une fois. J'ai des plumes aussi, comme si j'allais m'envoler. J'ai des feuilles parce que je suis ancrée sur la terre comme un arbre. Que j'aime les arbres, et un jour je serais comme Daphné, je me changerai en laurier. »
Émilie et tous les autres me regardent comme si j'étais tombée du ciel. « Ouais, en fait ce je est nul.'
C'est le jeu du « je suis comme... », la Maîtresse nous l'a donné, et je trouve que le mien est plutôt réussi. Enfin, ce n'est pas l'avis d'Émilie, apparemment. Elle se penche vers nous, et chuchote. « Toi tu veux faire quoi, plus tard ? » Je réfléchis. Célia répond : « Vétérinaire ! » Je fronce le nez. Les paroles de Papa sortent par ma bouche : « Tu sais que tu ne verras que des animaux malades, en train de mourir, tout le temps tout le temps tout le temps ? » Elle me jette un drôle de regard. Célia est mûre pour son âge, elle me paraît toujours la plus âgée. Je crois que c'est parce que ses parents sont séparés, et que son père est un voyou. Enfin, ce ne sont que des ragots, mais je n'ai jamais vu son père. Ça influe, je crois. « Ben non, si je deviens un vétérinaire moi je les soignerai... »
Je me tourne vers Jonathan. « Et toi ? Tu veux faire quoi ? » Il lève les yeux de sa feuille. « … Astronaute. Je veux aller sur la lune, moi aussi. » Ils me regardent tous, maintenant. « Et toi, Siem ? Qu'est-ce que tu veux devenir ? » Je sors la première chose qui me passe par la tête, parce que je n'en ai absolument aucune idée. « Moi je veux parler toutes les langues du monde.. »

*


« Allez, on écrit tous les jours de la semaine. »
Ils sont affichés sur le mur. Un petit train en papier, dont chaque wagon porte le nom d'un jour.
« Vous pouvez vous en aider pour les orthographier correctement. » Je regarde. Je ne sais plus très bien écrire « mercredi », mais la Maîtresse, comme si elle avait pu le deviner, est debout devant le wagon du même nom. Dilemme. Pleurer ? Attirer encore tous les regards moqueurs de tous mes petits camarades, non merci. Demander ? Mais si elle me punissait ? Je repense à Maman. Maman aurait voulu que je demande. En tout cas, je sais qu'elle n'aurait pas voulu de larmes. Maman déteste mes larmes. Je ne sais pas encore très bien quoi choisir, pourtant ma menotte se lève en l'air.
La Maîtresse me sourit, mais c'est un sourire faux, ou un faux sourire. « Oui, Siem ? »
Et voilà. Toutes les paires d'yeux braqués sur moi. Je suis sûre qu'elle l'a fait exprès. « Est-ce que... est-ce... est-ce que vous... vous pourriez vous pousser ?... »
Je ne sais pas si elle s'est rendu compte de l'effort que ça m'a demandé. Elle lève les deux mains, et fait la moue, comme pour se moquer de ce que je demande. Elle se pousse. Elle fait si peu de cas de ce que je ressens, que ça fait monter mes larmes. Eh oui, encore. C'est incontrôlable. Quand j'ai envie de pleurer, je pleure, il n'est pas possible de faire autrement. Et j'ai la sensation, encore vague à cette époque, que c'est ainsi que seront récompensés tous mes efforts. Que quoi que je fasse, on me traînerait dans la boue, sans autre forme de procès. Un sentiment plutôt dur, qui ne devrait pas voir le jour dans le cœur d'un petit enfant...

Je gigote. Le jour est levé depuis longtemps, l'odeur du déjeuner remonte jusqu'à ma chambre. Je réfléchis. Quel rêve étrange, n'est-ce pas ? Je me redresse, me masse les yeux, bâille. Caresse du doigt une plume de mon attrape-rêve, accroché au dessus de mon lit. Une nouvelle journée commence !

*


Je m'endors immédiatement après avoir posé la tête sur l'oreiller. Comment je le sais ? Quand on ne dort pas, on voit le néant autour de soi, on sent le coton des couvertures et on a la tête pleine de questions plus ou moins existentielles. Ce n'est pas mon cas. Il y a des images qui défilent, des sons qui ne sont pas là, des odeurs oubliées qui chatouillent mes narines. Alors, on replonge ?

C'est encore moi. Oui, enfin, il est certain que ce n'est pas quelqu'un d'autre. Mais quand ? Et où ? Cela ne ressemble pas à la maternelle. Marcel Pagnol ? C'est dans cette école élémentaire que j'ai passé mes meilleures années, celles où les soucis n'existent pas. Tiens, je reconnais cette cour d'école aux grilles turquoises. Oui, nous y sommes, c'est bien Marcel Pagnol. Célia marche à côté de moi. J'ai ma robe en feutre pourpre, mes collants jaunes canari. Sans doute CE1. Oui c'est cela, nous ne pouvions pas encore aller dans la « cour des grands », la partie de la cour de récréation où seuls ceux qui étaient au CE2 et au dessus pouvaient aller. « Quand on était petit, on voyait la vie en rose, mais plus on grandit et plus elle nous paraît noire... » Je hoche la tête, même si je ne comprends pas très bien ce qu'elle veut dire. J'ai déjà mentionné que Célia est très mature pour son âge ? C'est effrayant parfois. J'aurais préféré jouer au loup avec les autres. Je n'ai aucune idée des problèmes que peut avoir mon amie, et à vrai dire, je ne veux pas savoir. « Il faudrait retourner en maternelle », dit elle. Moi, je ne suis pas d'accord. Au départ, j'ai eu peur du CP, parce qu'on change d'endroit, c'est inconnu, et ça bouleverse tout. Mais la Maîtresse ici est très douce, elle n'a rien à voir avec l'autre. Et maintenant que je suis en CE1, et que j'ai la plus jolie des Maitresse, la plus jeune, et que les monstres ont disparu, je ne voudrais pas retourner là-bas, non, pour rien au monde.
Émilie court et me tape l'épaule. « C'est toi le chat ! »

J'avais déjà essayé de prendre un chat pour ami. Mais au vu du résultat, j'ai préféré me rabattre sur quelque chose de moins... vivant. Du moins, moins susceptible de mourir renversé par une voiture... ou à cause d'un coup de balai sur la tête. Il y avait un arbre dans la cour intérieure de l'école. Mais un arbre ça ne parle pas, ça ne ronronne pas quand on le caresse et ça reste froid sous les mains. C'était pourtant tout ce qu'on avait à m'offrir. Enfin, il y avait les copines, mais leurs histoires d'amoureux, de qui c'est qui commande et tout et tout, c'est vite lassant. Surtout quand on appartient pas au même monde. Après, bon, on peut faire des concessions. Mais un ami qui reste là sans rien dire, sans rien penser, sans juger est un ami bien plus précieux que ceux que j'ai. « J'te cause plus. »
Combien de fois par jour entendait-on cela, dans la cour de récré ? Incalculable. Un arbre, ça ne peut pas dire « j'te cause plus », ça ne parle pas à l'origine. Pas de déceptions. Pas de coup bas.
Je voulais un arbre.
À peser le pour et le contre, j'ai fini par me décider. Je pourrais choisir celui de notre jardin, mais il est trop impersonnel. Ce n'est pas un arbre sympathique. L'autre, en revanche, assis dans la cour d'école comme un vieux copain, qui tend ses petites branches comme des petites mains, dans un signe de salut éternel. L'arbre, lui, c'était un ami fidèle. Avec une pincée d'imagination et de poudre de fée, il suffit de fermer les yeux pour entendre sa voix fluette et feuillue. Il pourrait même avoir un cœur qui bat, quelque part. Je l'ai appelé Minguinho. C'est un beau nom pour un arbre. Pourtant mon Minguinho n'est pas un petit oranger...

Je m'étais beaucoup attachée à l'arbre. Avant les vacances de Noël, on avait préparé des feuilles d'or avec du plâtre et des bombes de peinture dorée, en classe d'art plastique. C'était juste avant d'aller en petit groupe à « la bibliothèque », ce petit espace au bout du couloir où il y a des chaises basses pour s'asseoir, des tables à notre hauteur, et des rayons et des rayons de petits livres colorés.
Il y en a un que je voulais emporter à la maison pour le lire à mon aise, Le petit cheval blanc, de Jacques Prévert. Ce livre m'avait fasciné, les illustrations colorées m'avaient conquises. J'ai eu beau le chercher, je ne l'ai pas trouvé, et pour cause. Il était entre les mains d'Alizée. J'ai senti les larmes poindre. « Tu peux me donner ce livre ? S'il te plait...
Non. Je vais l'emprunter.
Mais je le veux !
Tu l'auras une autre fois.
Donne le moi ! »
La maîtresse était arrivée, avec la documentaliste. « Que se passe-t-il ici ?
Elle a pris le livre que je veux.
Eh bien, tu pourras le prendre la prochaine fois, ce n'est pas grave. Tiens, celui-ci aussi est très bien, regarde. »
Je l'ai pris à contrecœur. À la sonnerie, j'ai couru raconter mes déboires à Minguinho.

« Tu sais, ce n'est pas grave, tu pourras te faire de nouveaux amis. »
Je suis effondrée. Déménager ? Mais pourquoi ! Je suis bien ici, avec mes amis, mes amies, ma maîtresse toute douce et aussi Muinguinho, mon bel oranger ! « Ne discute pas. C'est comme ça et pas autrement. Il y a un problème ? »
Oui, il y en a un. Je ne veux pas partir loin d'ici... Loin du soleil, peut-être, loin d'une enfance heureuse, oui, les enfants ressentent ce genre de choses. Un mauvais pressentiment, un pincement gênant qui me chatouille le cœur, en l'occurrence. Non, je ne veux pas partir. Pitié, laissez-moi rester... Je dormirai chez Émilie, en plus elle a un cheval en plastique que j'aime beaucoup beaucoup. Même si maman et papa vont me manquer, je préfère rester chez Émilie...
« Prépare tes sacs, Siemy. Prends l'essentiel, d'accord ? »

Je l'ai dit en classe. L'année se termine, et j'ai comme l'impression que c'est la dernière fois. La dernière fois que quoi, précisément ?... Je n'en sais trop rien. De tout, justement. J'ai l'impression que je vais aussi changer de corps. « Je vais partir l'année prochaine. » Nous avons mis les tables en cercle, pour chuchoter comme on veut. Les CM1 sont dans un coin, et nous, les CE2, dans l'autre. Lucas ouvre de grands yeux. « Mais... Tu ne me l'avais pas dit ! » Je le rassure. « Oh ne t'inquiète pas, on pourra continuer à se voir souvent ! »
Il me fait un dessin. C'est un beau dessin, je l'aime beaucoup. Khadijha aussi m'en fait un. « C'est une sorcière. » Ils me font tous un petit dessin, un petit mot. Lucas pleure un peu pour moi. Mais, moi qui pleure tout le temps et sans raison valable, je n'arrive pas à faire venir mes larmes.
L'année prochaine, je passe en CM1. L'année prochaine, j'aurais neuf ans.
« Quelle vie on mène, quand on a huit ans ! »

Je n'aime pas cette école. Elle est glauque, il y a quelque chose de sale collé entre les murs. Jules Vallès. La cour est trop étroite. Elle est collée à une école maternelle, et on doit partager la cour en deux. Il y a des bancs, mais tout paraît délabré, insalubre. Rien qu'à voir la moisissure courant sur les murs, j'ai envie de me mettre à pleurer. Les mots restent coincés au fond de ma gorge « Maman, maman s'il te plait, ne me laisse pas ici... » Elle ne m'entend pas penser. « Bon, nous y voilà. Ce sera ta nouvelle école, Sissy. » La nouvelle me donne envie de mourir.

« Hé, regarde, c'est elle la nouvelle. »
C'est une école de banlieue. Je suis l'une des très rares « blanches toute blanche ». C'est assez lourd à porter. Ils ont un monde que je ne comprends pas, un monde triste et terrible. « Moi, mon oncle est en prison. » Et Isa. Mon Dieu, Isa... C'est une petite fille comme moi, blanche aussi, et tellement traumatisée. Il y a beaucoup de choses que je tais, le soir devant mon assiette. Les histoires d'Isa en font partie. Isa et le vieil homme de son immeuble, qui lui propose du chocolat... Isa, Isa !
Non, je veux faire comme si je ne comprenais rien, je ne veux pas grandir comme ça, je ne veux pas que ces filles qui se maquillent et fument déjà (à neuf ou dix ans, seulement !) soient mon quotidien. Kouma est une Gitane. Elle m'aime bien, c'est une des rares. C'est une Grande, aussi, je crois qu'elle est déjà en CM2. Avec elle je parle. Enfin, c'est faux. Je me contente d'écouter. « Dans mon pays, là-bas, moi je serais une princesse... Pas une fille des HLM. Un jour j'irai là-bas. »
Je n'en doute pas. Je voudrais bien une place dans ta valise... Tout plutôt que de rester ici.

Tête de Turc. Papa m'a appris la définition. Je ne suis pas exactement une tête de turc, dans ma classe. Je suis plutôt une paria. Dieu que ces souvenirs sont pénibles !
Je suis différente, et c'est quelque chose qui n'est pas pardonné. Je suis une fille qui a des parents aisés. Être différent c'est un bonus, à côté. Les autres me détestent. Ils me détestent tellement que j'ai envie de changer de rêve... Je voudrais bien me réveiller, maintenant. MAINTENANT.
Quand je pense qu'à une époque, tout ce dont je m'inquiétais c'était du livre que je ramènerai chez moi de la bibliothèque...

*


Vous êtes toujours là ? Tant mieux. Moi aussi. Vous savez, j'ai grandi. Je ne voulais pas, mais le temps n'a que faire du mot d'une petite fille. J'ai changé d'école, aussi. C'est pareil, mais en moins pire. Moins pire, parce que malgré tout quelques filles sont gentilles avec moi... L'évènement de cette année, je crois que c'est Laura. Laura la peste. Laura la grande échasse qui sentait la vanille. Je pense que c'est grâce à elle que j'ai appris une règle fondamentale de la vie : ne jamais compter que sur soi même ; il n'y a que par soi même qu'on ne sera pas déçu. Ça fait mal, ce genre de leçons, mais c'est ce qu'on trouve de plus constructif, dans le genre. Les cours théoriques n'aident pas beaucoup... Il faut goûter au bâton pour apprendre à en avoir peur, selon moi.
Laura me fait des crasses à chaque cour. Elle me sourit ensuite, pour me montrer que t'en fais pas c'est juste pour rire, mais rire de moi, tout le temps, c'est dur à avaler. Et ça fait déjà un an que j'encaisse. Un jour, j'ai commis l'erreur de le dire à maman. Elle est entrée dans une telle colère... Elle est allée voir cette fameuse Laura, et elle l'a remise à sa place comme elle sait le faire. Je ne souhaite ça à personne. Mais loin d'arranger la situation, son intervention n'a fait que l'empirer, comme si c'était possible... à partir de ce moment j'étais devenue la fifille à sa maman. Celle qui avait chopé la peste noire et qu'il fallait éviter à tout prix, même à regarder. L'enfer. Je ne sais pas si vous voyez de quoi je parle. L'enfer, le vrai, celui qui laisse des marques sur la peau, des bleus et du sel là où ça saigne... Passons. Passons, il n'y a plus le temps pour s'attarder sur ces broutilles. Disons que le temps a passé, c'est ce qu'il sait faire de mieux. Le temps a passé et j'ai cru trouver ma place. C'était en sixième. Un collège privé. Enfin j'ai trouvé des gens comme moi. Des gens qui me ressemblent, dans la mesure du possible. On fait ses armes avec ce qu'on peut. J'ai recommencé à sourire, à être heureuse de me lever le matin, à jouir d'un semblant de bonheur, tout simplement. Et j'ai été très sotte de croire que ça finirait ainsi.
« Il va falloir déménager encore ?
Oui, Siem. Papa doit travailler à Paris, maintenant.
Mais... On ne peux pas rester ici ?... »
Où papa va, maman le suivra. Ils ont pensé à se séparer pour qu'on n'ait pas à changer encore d'environnement, Joris et moi. Et puis, ça s'est montré trop dur.
« Pourquoi à chaque fois que je commence à être bien quelque part, il faut partir ? Je vous déteste ! » Si je ne leur ai jamais dit en face alors je l'ai pensé très fort. Nous avons quitté le sud de la France avant la fin du deuxième trimestre. Ma classe s'est cotisée pour m'offrir une peluche, ils ont tous écrit des lettres d'encouragement pour ma nouvelle vie, et cette fois ci j'ai pleuré tout mon soûl. J'ai la sensation que j'aurais été très heureuse avec eux... La 6eC de Saint Charles, d'Arles.
Ça me paraît à des années lumières, aujourd'hui... surtout quand je vois sur une étagère ma peluche, décapitée, qui perd toujours un peu plus de son rembourrage.

Ça a recommencé pendant un trimestre. La sixième s'est muée en un cauchemar atroce. Il a pris fin, pourtant, et à partir de la 5e j'ai pu retrouver un certain équilibre. Cette fois-ci, nous ne bougerions plus. C'était presque notre dernier déménagement. L'avant dernier, pour moi ; le plus récent ne concerne que moi, et mon installation dans une chambre d'étudiante loin de mes parents. De la 5e à la 3e, donc, je n'ai absolument rien à dire. Ma vie est demeurée vide dans tous les sens, les jours passaient sans que je m'en rende vraiment compte, j'avais l'impression d'avancer dans du coton, automatiquement, sans rien ressentir... Ce vide me faisait souvent pleurer le soir, dans mon lit. Cherchez dans une classe la fille la plus quelconque, la plus effacée, la plus ordinaire que vous pouvez trouver, vous aurez une idée de celle que j'ai été. Ni laide ni jolie, la tête dans la lune, dans sa bulle. J'ai beaucoup changé. Certes, les premières années de vies sont les plus importantes, elles nous définissent par la suite mais... C'est au lycée que j'ai réellement compris que la vie n'était pas un simple jeu, une vague imprévisible sur laquelle il faut surfer, le plus longtemps possible. C'est le lycée, avec tous ses bouleversements, les nouveaux venus et les vieux amis qui partent, qui m'ont fait avoir le 'déclic'. Le premier amour – en fait, il y en a eu deux : un garçon, et sa guitare. Depuis j'ai appris à en jouer, et c'est la chose que je préfère le plus au monde. –, entre autre, qui a fait de moi une femme et a définitivement tué la petite fille. Définitivement ?... Néanmoins, je sais désormais plus ou moins qui je suis. Je sais plus ou moins ce que je suis capable et incapable de faire, ce que j'envisage pour l'avenir, et ce que je ne veux pas. Mais je pense que c'est, même dans une mesure secondaire, ce qu'on est censé tirer de tous ces enseignements. Faute de nous apprendre à être des intellectuels, l'école aura au moins fait de nous des Êtres Humains.

"Celui qui ouvre une porte d'école, ferme une prison." – Victor Hugo.

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Auteur Commentaire en débat
Bacchus
Posté le: 12-05-2012 22:16  Mis à jour: 12-05-2012 22:16
Modérateur
Inscrit le: 03-05-2012
De: Corse
Contributions: 1186
 Re: Projet d'uepp - Biographie ou Autobiographie ?
Ton style est enlevé et tu es très plaisante à lire. Si je n' étais sur que rien ne t'arrêteras, je te dirais:' Continue !
Il y a de l' enthousiasme dans ta plume !
Loriane
Posté le: 12-05-2012 22:38  Mis à jour: 12-05-2012 22:50
Administrateur
Inscrit le: 14-12-2011
De: Montpellier
Contributions: 9078
 Re: Projet d'uepp - Biographie ou Autobiographie ?
Qu'est-ce que je suis contente de te retrouver Shoupinet, de retrouver ton récit de la petite fille qui grandit.
Ton écriture s'est encore affermie et a su garder sa souplesse et sa fraîcheur.
Tu reprends ton projet d'écrire ton enfance et c'est bien, tu vas même me redonner le souffle nécessaire (le temps ?) pour reprendre moi aussi "la maison en coquillages".
Je me suis arrêtée sur :
En faitje n'en sais rien. Je pleure tout le temps, c'est comme çaJe suis née sans sourireLa maman de mon papa me l'a souvent dit, par la suite. « Tu étais un bébé triste. » Pourquoi ? J'avais la sensation d'avoir le poids du monde sur les épaules

Cela me fait penser à une de mes filles, elle est née la tête enfoncée dans les épaules, les cheveux droits sur la tête et le nez froncé, elle avait l'air en colère, très fâchée d'être venue au monde, et cela me faisait beaucoup rire.
ça va mieux, elle s'est résignée !!
Je suis différenteet c'est quelque chose qui n'est pas pardonnéJe suis une fille qui a des parents aisésÊtre différent c'est un bonus, à côté. Les autres me détestent. Ils me détestent tellement que j'ai envie de changer de rêve... Je voudrais bien me réveillermaintenantMAINTENANT.

Le rejet est un état très douloureux, lorsqu'il se limite à l'école, à l'extérieur l'individu peut encore avancer mais lorsque ce rejet se produit au sein même de la famille les dégâts peuvent être lourds.
Les personnes qui sont rejetées, le sont rarement en raison de leurs défauts mais presque toujours en raison de leurs qualités.
Ce récit me semblait très long, mais il est si vivant que je l'ai lu sans peine.
Merci Shoupinet.
Shoupi
Posté le: 13-05-2012 00:08  Mis à jour: 13-05-2012 00:08
Plume de Bronze
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 Re: Projet d'uepp - Biographie ou Autobiographie ?
Merci beaucoup Bacchus, et à toi particulièrement Loriane, parce que j'avais dévoré la maison en coquillages et que ça m'a laissé sur ma faim ! lol.
Plus sérieusement, tu sais, ce n'est pas un projet qui était concret dans ma tête, j'écrivais de ci de là en mélangeant ma vie et celle de mes héroines... Pourtant écrire celui là a été difficile, j'allais devant l'ordi à reculons, et y'a eu beaucoup de moments ou j'ai eu envie (et ou j'ai fait ^^) d'appuyer sur la touche "del" jusqu'à ce ma page soit blanche. C'est jamais facile de parler de soi et juste de soi... Et il y a quelques mensonges dans ce texte, même si dans l'ensemble c'est l'un des plus fidèles que j'aie écrit ;) J'ai hâte hâte hâte de terminer la maison en coquillages en tout cas !! Oh, et ça me fait très plaisir d'être auprès de vous à nouveau :)
Des Shoubisous !
Loriane
Posté le: 13-05-2012 00:36  Mis à jour: 13-05-2012 00:39
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 Re: Projet d'uepp - Biographie ou Autobiographie ?
On ne ressent pas du tout la difficulté que tu as rencontrée. Il faut dire que ta vie est encore toute pitchoune (comme toi). Oui, c'est vrai qu'il est difficile de parler de soi, c'est pourquoi j'ai choisi d'employer la 3ème personne dans la maison en coquillages, pour prendre la distance nécessaire qui permet, il me semble, plus de justesse dans le propos.
Pour moi la maison en coquillages, est un défi que je vais tenir : aucun mensonge, aucune faiblesse ou lâcheté, être le plus près possible (compte tenu de notre subjectivité dont je me méfie), au plus près de la réalité. Si je triche cela n'aura à mes yeux aucune valeur. Je suis restée au N° 24 par manque de temps mais je vais reprendre.
Surtout toi continue d'écrire tu es sur la bonne voix.
Gros poutous Shoupinet
Mes préférences



Par une aquarelle de Tchano

Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui bat d'une aile à dessiner
Qui bat d'une aile à rédiger
Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui dit les mots d'anciens poètes
Les couleurs d'une boîte à crayons
Il souffle des mots à l'estrade
Où il évente un émoi rose
A bord de ce cahier volant
Les animaux font des discours
Et les mystères vous font la cour
A bord de ce cahier volant
Un âne triste monte au ciel
Un enfant soldat dort la paix
Un enfant poète baille à l'ourse
A bord de ce cahier volant
Vénus éteint la douce brune
Lune et clocher vont bilboquer
L'eau le soleil sont des amants
Les cages aux oiseux sont ouvertes
Les statues font des farandoles
A bord de ce cahier volant
L'hiver soupire le temps passé
La porte est une enluminure
Les croisées des lanternes magiques
Le plafond une aurore polaire
A bord de ce cahier volant
L'enfance revient pousser le temps.
.

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