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Nouvelles confirmées : Angelica
Publié par Donaldo75 le 02-12-2014 16:19:44 ( 894 lectures ) Articles du même auteur



Angelica


C'était l'été de mes dix-sept ans, lors d'un séjour linguistique à Margate, une station balnéaire en Grande-Bretagne.
Ma famille d'accueil hébergeait des étudiants étrangers pour mettre du beurre dans les épinards.
Les autres jeunes de mon organisme venaient de toute la France. Ils avaient entre quinze et dix-huit ans.
Mes parents me payaient ce séjour tous les ans pour m'occuper, au lieu de partir en vacances avec moi.
« Des gens à l'agenda très chargé ! » m'avait dit mon professeur principal quand elle avait lu mon dossier et demandé naïvement ce que je faisais là.

Je m'étais fait des copains, en particulier deux garçons qui n'étaient jamais venus en Angleterre auparavant. Ils voulaient vivre un remake de 'A nous les petites Anglaises' ; du coup ils saisissaient toutes les opportunités ce qui amenait invariablement des problèmes puisque les Diana locales se précipitaient sur eux sans les avertir au préalable de l'existence d'un petit copain jaloux et bagarreur. C'était marrant.
Nous étions devenus un trio infernal dans lequel je tenais le rôle du grand rocker brun aux yeux noirs.
Malgré ça, je m'ennuyais ferme, entre les cours, les visites culturelles, les activités sportives et les soirées en famille devant la télévision. Je sentais encore un été pourri à passer mon temps au bord de la mer avec des Italiennes et à jouer au joli cœur les rares soirs où elles auraient le droit de sortir. Heureusement, je rencontrai Angelica.
Ma vie changea. Pour toujours.

Un vendredi soir, j'avais obtenu la permission de minuit.
J'avais rejoint mes copains dans une discothèque fréquentée par les étudiants européens. La boite fermait à minuit et ne vendait pas d'alcool, l'endroit idéal pour des adolescents étrangers lâchés dans une ville touristique.
Nous avions dansé sur les tubes du moment et dragué tout ce qui portait un soutien-gorge. J'avais même réussi à embrasser Graziella, une belle Romaine, alors que son chaperon nous surveillait comme le lait sur le feu.
Tout ceci n'était cependant qu'un jeu dans le petit théâtre de la vie. Je continuais à chercher des émotions fortes, au-delà des amourettes de vacances. A onze heures, Graziella prit le chemin du retour.
Je dus me trouver une autre occupation que sa bouche gourmande.

Je décidai de sortir prendre l'air un moment.
La discothèque donnait sur une rue pas trop passante, en bord de mer. Contre le mur attenant, étaient assises deux brunes, au look mi-gothique et mi-punk.
— Hé rocker, tu as l'air de te faire bien chier, me dit la belle aux yeux noirs.
— J'ai connu des moments plus excitants.
— Assied toi avec nous, dit l'autre, celle aux yeux clairs. On va s'ennuyer ensemble.
J'acceptai l'invitation avec plaisir, d'autant plus que les deux punkettes étaient très séduisantes.
— C'est quoi ton nom, rocker ?
— Thomas. Et toi, bébé les yeux bleus ?
— Janet. Ma copine s'appelle Angelica.
Les présentations faites, j'appris que Janet avait mon age. Elle travaillait comme serveuse dans un fast-food pakistanais.
Angelica avait dix-neuf ans. Elle avait quitté le lycée pour se consacrer à un job de styliste.
Janet représentait la beauté classique maquillée en succube alors qu'Angelica ressemblait à la princesse des ténèbres.
La démone était carrément mon genre de femme.

Je mis toute mon énergie, ma créativité et mon culot au service d'une seule et unique cause : emballer la ténébreuse Angelica.
— Tu ne ressembles pas aux autres grenouilles en vacances ici, m'avoua Janet.
— Peut-être parce que je ne fais pas semblant de m'emmerder.
— Tu t'ennuies aussi avec nous, répliqua Angelica. C'est ça ?
— Tu préfères sans doute tes petites pisseuses françaises, bien propres sur elles, ajouta Janet.
— Non ! Je ne voulais pas vous vexer. Je suis bien là, assis comme un con sur un trottoir de Margate à taper la causette avec deux punkettes gothiques.
— Des mots ! Tu n'as de rocker que le look, répondit Janet.
— Viens avec nous, proposa Angelica en calmant le jeu. On va bouger dans une autre boite.
— Il n'a pas la permission de minuit, ironisa Janet.
— Cassons nous d'ici, dis-je en guise de conclusion.

Trente minutes plus tard, je me trouvai dans une zone désaffectée, au milieu de nulle part, entouré par deux succubes anglaises.
Janet me montra un bâtiment.
— C'est la boite dont Angelica te parlait.
— On dirait un entrepôt.
— La journée, c'est une usine de pièces pour la construction navale, précisa Angelica.
— Le week-end, ça devient le nec plus ultra du monde alternatif, en particulier la nuit, ajouta Janet.
— Nous emmenons peu de mortels ici, ironisa Angelica, et uniquement pour notre consommation personnelle. Tu seras mon repas du vendredi soir. Si tu es sage, je te garderais en vie pour le lendemain et le jour d'après.
— Je te croquerai aussi un peu, dit Janet, même si tu n'es pas trop mon type.
— J'en tremble d'avance, filles des ténèbres. Faites moi vivre l'impossible !

Entrer dans ce saint des saints de la contre-culture britannique ne devait pas être aisé au vu des cerbères. Pourtant, Janet et Angelica persuadèrent les videurs et je me retrouvai à l'intérieur. La population locale était bigarrée, pas uniquement gothique ou punk mais aussi rasta, hippie, rockabilly et pleins d'autres styles. Il y en avait pour tous les goûts.
Janet partit en direction d'un groupe de corbeaux. Angelica me prit par la main et m'attira vers l'un des bars. Au contact de ses doigts, je sentis son désir me posséder, m’envoûter et cela m'excita.

Le barman me proposa le cocktail réservé aux nouveaux arrivants.
Angelica lui dit que j'étais un affranchi et qu'il pouvait me servir une triple dose. J'allais émettre une objection mais elle me fourra sa langue dans la bouche en guise d'apéritif.
Mon petit cœur explosa.
— Laisse toi aller complètement maintenant, dit-elle en me tendant mon verre.
J'avalai mon breuvage, lentement, en la regardant.
Angelica me parut encore plus attirante. Ses yeux noirs brillèrent de mille feux. Sa chevelure sombre m'invita à danser. La belle succube me fixa intensément.
Je vis ses pupilles brûler, sa rétine scintiller et son teint devenir diaphane.
— Allons sur la piste, proposa Angelica quand j'eus terminé mon cocktail.
Mon verre disparut par magie.
Je me retrouvai au centre de la piste de danse, ondulant du bassin sur une musique métallique venue du tréfonds de la terre. Angelica me tint pas la taille et je lui pris les épaules. Nos visages se rapprochèrent puis s'éloignèrent, dans un rythme lancinant et à la fois excitant. Ses cheveux possédèrent mon corps à chaque contact. Je sentis son souffle volcanique quand sa bouche effleura la mienne.

Mon sixième sens m'alerta.
Je tournai la tête. Un couple de danseur était en train de prendre feu. La femme me regarda droit dans les yeux puis me sourit d'une bouche sans dents, enflammée comme le reste de son corps. Je regardai à gauche et je vis d'autres torches vivantes. Les rares êtres sans flammes semblaient aussi étonnés que moi. Ils ne pouvaient plus se détacher de leurs partenaires brûlants.
Je voulus arrêter la danse mais mes jambes refusèrent d'obéir. Angelica ne sembla pas affectée par le brasier ambiant. Elle s'aperçut de mon trouble.
Je sentis ses mains labourer mes côtes.
— Que se passe-t-il, rocker ? Je croyais que tu cherchais des sensations fortes, me dit-elle.
— Ces mecs brûlent.
— Tu ne risques rien dans mes bras.
— Partons d'ici !
— As-tu peur ?
— Non. Je ne suis pas à l'aise dans cette ambiance ? C'est trop d'un coup.
— Veux-tu être seul avec moi ? Fusionner nos deux corps, connaître le plaisir ultime ?
— Oui ! Loin !

Je me retrouvai ailleurs, au milieu d'arbres gigantesques et de rochers biscornus, dans une atmosphère chargée.
Angelica disparut.
« Angelica, où es-tu ? » tentai-je de crier mais aucun son ne sortit de ma bouche.
L'air sentait de plus en plus la fumée, comme dans une cheminée. Le ciel devint sombre et oppressant. Je décidai de marcher droit devant moi, sans vraiment savoir où aller.

Soudain, Janet apparut et me dévisagea sans rien dire.
Sa présence ne me rassura pas. J'accélérai le pas. Elle me suivit en silence, bientôt accompagnée par d'autres silhouettes dénuées de visage. Je commençai à prendre peur. Je me mis à courir.
Le paysage se déforma, laissant place à un désert craquelé. Mes poursuivants se multiplièrent. L'horizon disparut. Nous étions des milliers de marcheurs, unis par un même tempo et dirigés par une main invisible. Quand je tournais à droite, ils obliquaient dans la même direction. Nous formions une cohorte informe d'anonymes.
Je me mis à pleurer.

La pluie s'ajouta aux ténèbres.
Je sentis les gouttes froides pénétrer mon corps, envahir mon être et posséder ma volonté. Janet me sourit puis me souffla des mots dans une langue inconnue. Je me rappelai ses dernières paroles et sa volonté de me manger. Ces souvenirs me donnèrent envie d'augmenter la cadence, de partir loin des ombres marchantes et de retrouver la réalité.
L'air devint métallique. Le ciel se figea. Mon corps se raidit d'un seul bloc et mon cerveau se mit à patiner dans le vide, perdant le contrôle de mes membres, de mon visage et de ma vision. Le paysage devint industriel, affichant un enchevêtrement de poutres et de fils d'acier dans d'imposantes structures géométriques.
La cohorte de suiveurs changea de couleur, passant d'un gris sinistre à des teintes artificielles, entre le bleu et le blanc, avec des reflets sombres. Janet adopta une parure immaculée, un mélange entre l'uniforme d'infirmière et le linceul funéraire.
Je ne bougeai plus désormais.

Le temps ralentit.
Je vis les corps alentour se décomposer en fragments, en filaments argentés et projetés dans le ciel par un vent sans effluve. Janet continua de parler, de déclamer de longues incantations dans un langage binaire, une sorte de cliquetis digne d'une fourmi de métal. Ses yeux toujours plus bleus s'éclaircissaient davantage, laissant apparaître une mer intérieure, un océan magnifique et figé.
Je crus entrevoir la vérité, l'annonce de ma fin. Je tentai une dernière fois de briser mes liens invisibles. Mes jambes obéirent de nouveau.
Je repris ma marche en avant, loin de l'oracle Janet. J'évitai de regarder en arrière, de vérifier si la mort habillée de blanc me poursuivait dans ma fuite. Le ciel se décanta de ses fils d'argent et le sol se transforma en carrelage d'hôpital.

Je marchai sans m'arrêter, dans un monde illimité, froid et sans horizon.
Je ne savais pas où j'allais finir mais je continuais à poser un pied devant l'autre, tel un pantin de chair et de sang.
Angelica me fit soudain face.
— Es-tu assez loin, Thomas ?
— Je ne sais pas, Angelica ! Suis-je en train de mourir ?
— As-tu peur ?
— Plus maintenant ! Je suis fatigué de marcher, de fuir et de ne pas savoir pourquoi.
— Nous sommes seuls à présent ! Rien que nous deux.
— Ramène moi chez moi !
— Tu vas t'ennuyer ! Ici, tu as vu l'envers du décor, la fin de l'ennui.
— Je m'en fous ! J'ai eu ma dose d'émotions fortes. Je veux rentrer !
— Crois-tu que c'est fini ? Comme ça, parce que tu l'as décidé ?
— Angelica !
— Il y a toujours un prix à payer, Thomas !
Angelica me regarda une dernière fois avant de disparaître dans l'immensité vide.

Je ne me souviens pas du reste.
Je n'ai plus jamais entendu parler d'Angelica ni de Janet.
Mes parents ont arrêté de m'envoyer en séjour linguistique en Angleterre ou ailleurs. Désormais ils passent toutes leurs vacances avec moi. Je vais avoir trente ans.
Je ne m'ennuie pas avec les autres pensionnaires de ce sanatorium.

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Les commentaires appartiennent à leurs auteurs. Nous ne sommes pas responsables de leur contenu.
Auteur Commentaire en débat
couscous
Posté le: 06-12-2014 17:06  Mis à jour: 06-12-2014 17:06
Modérateur
Inscrit le: 21-03-2013
De: Belgique
Contributions: 3218
 Re: Angelica
Moi qui croyais en la vertue bénéfique des séjours linguistique, je vais y réfléchir à deux fois avant d'y envoyer un enfant. Tu reviens à ton premier amour : la folie. Et tu nous y emmènes avec des descriptions si réalistes que je m'y suis crue.

Merci Donald. On se voit à la cafétaria du sanatorium alors...

Bises

Couscous
Mes préférences



Par une aquarelle de Tchano

Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui bat d'une aile à dessiner
Qui bat d'une aile à rédiger
Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui dit les mots d'anciens poètes
Les couleurs d'une boîte à crayons
Il souffle des mots à l'estrade
Où il évente un émoi rose
A bord de ce cahier volant
Les animaux font des discours
Et les mystères vous font la cour
A bord de ce cahier volant
Un âne triste monte au ciel
Un enfant soldat dort la paix
Un enfant poète baille à l'ourse
A bord de ce cahier volant
Vénus éteint la douce brune
Lune et clocher vont bilboquer
L'eau le soleil sont des amants
Les cages aux oiseux sont ouvertes
Les statues font des farandoles
A bord de ce cahier volant
L'hiver soupire le temps passé
La porte est une enluminure
Les croisées des lanternes magiques
Le plafond une aurore polaire
A bord de ce cahier volant
L'enfance revient pousser le temps.
.

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