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Nouvelles confirmées : Invitation au blues
Publié par Donaldo75 le 27-04-2015 23:50:00 ( 1358 lectures ) Articles du même auteur



Invitation au blues

Le pianiste égrenait ses notes tristes, bleues comme la nuit californienne, tandis que je m’enfilais mon troisième verre. Le spleen me gagnait, une averse dans un monde de bitume où je ne trouvais désormais plus ma place.

Marnie avait raison.

Je le savais depuis longtemps mais je ne voulais pas me l’avouer. Mes jours étaient comptés, ici dans la Cité des Anges, au milieu des publicitaires à dents blanches, des candidats à la gloire éphémère ou des vendeurs de rêve enfariné. A l’instar de centaines d’Européens, surdiplômés et ambitieux, j’avais cédé à la tentation du Nouveau Monde, aux sirènes de la réussite érigée en dogme, au point de lâcher mes veaux, mes vaches et mes cochons pour la promesse d’un avenir doré.

Le Dieu Dollar m’avait enivré.

J’avais pourtant évité les pièges de l’Amérique peroxydée. Plutôt que de rejoindre New-York, bûcher des vanités, je m’étais orienté vers la Côte Ouest dans la prestigieuse vallée technologique des fiers pionniers de l’Internet. Mon assurance, ma faconde positive et mon bagout de vendeurs de salades avaient fait le reste. En moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire, je m’étais retrouvé à la tête d’une petite entreprise de logiciels, entouré de créateurs aux longs cheveux et à la chemise à carreaux. J’avais transformé des agneaux en loups et nous étions devenus les rois du monde, les gars dont tous les journaux vantaient les mérites. Aucun d’entre nous n’avait plus jamais touché terre tellement nous avions ressenti l’envie de croire des mensonges déguisés en stock-options, des balivernes maquillées à coups de graphiques, au détriment du bon sens paysan tant vanté par nos valeureux grands-parents.

La Déesse Chance m’avait sauvé la mise.

Juste avant que les bonimenteurs de Wall-Street ne plongent l’Occident dans la pénombre financière, j’avais converti mes actions en monnaie, au cours le plus élevé jamais connu par l’industrie des nouvelles technologies. Mes camarades de meute avaient été plus gourmands, pensant que l’illusion collective allait durer éternellement, que les courbes de rentabilité reflétaient la réalité universelle, croyant finalement en leurs propres boniments. Certains avaient dépensé leur fortune dans des achats délirants, allant de l’avion de ligne posé dans le jardin jusqu’à l’ile paradisiaque perdue au fin fond des Caraïbes. J’avais moi aussi connu quelques excès pour impressionner les playmates locales avec ma voiture de sport italienne ou mes luxueuses montres suisses. Pourtant, mon instinct de conservation m’avait poussé à réfréner mes ardeurs, à assurer mes arrières avec une stratégie d’écureuil au cas où le temps des noisettes à gogo devienne une période glaciaire.

Les Anges m’avaient tendu les bras.

Avec mon pactole en poche, je m’étais dirigé vers la ville de tous les excès, la capitale du cinéma mondial, pas pour tourner des films en Technicolor mais dans l’optique de profiter de mes précieux billets verts. J’avais laissé mes amis dans leur univers de silicone, à transformer des octets en lingots d’or, à créer des produits dont personne n’avait idée, à inventer un monde artificiel où le consommateur serait assez naïf pour hypothéquer sa chemise afin de rester au top de la technologie. Je m’étais acheté un petit appartement de deux cents mètres carrés dans un quartier huppé, histoire de bien commencer ma reconversion, puis j’avais trainé mes guêtres dans les clubs de yuppies afin de sentir la tendance, de rallier de nouveaux gogos, de relancer la machine à profits. L’informatique ne m’amusant plus autant qu’avant, j’avais opté pour le segment de la beauté physique. Un chirurgien plastique m’avait suivi, persuadé par mon approche révolutionnaire et mon impressionnant curriculum-vitae. Nous avions fait des émules, passant d’un business pour ventripotents complexés au nec plus ultra du relooking chic.

L’Amour m’avait pris dans ses griffes.

Marnie s’était invitée dans la danse sans tambour ni trompette. Je l’avais rencontrée au cours d’un stage de yoga, l’endroit idéal pour recruter des clients pleins aux as. Fille à papa, elle affichait un compte en banque à huit chiffres mais refusait obstinément les paillettes et le strass. Contrairement à bon nombre de ses prétendants, je ne voyais pas en elle la poule aux œufs d’or mais la petite princesse perdue dans la jungle capitaliste, la goutte de fraicheur dans un désert torride où les crotales vendaient des cailloux aux cactus. La jolie blondinette aux yeux bleus, au physique de première communiante revenue de Woodstock, m’avait définitivement envouté. De fil en aiguille, j’en étais arrivé à croire aux fables philosophiques que je lui servais continuellement dans le vain espoir de la conquérir. Le loup tentait de se déguiser en berger, de caresser les moutons dans le sens du poil, sans essayer de leur croquer le croupion. Marnie m’avait laissé jouer ma sérénade puis, après une relation plus sexuelle, s’était mise en tête de passer à autre chose. La poupée de platine m’avait donné congé sans préavis, parce que je n’étais à ses yeux rien d’autre qu’un abruti de plus, un inutile sans profondeur, un pantin dénué d’âme.

Le pianiste accompagnait mes souvenirs à coups de croches et de triolets, tandis que le barman rangeait ses verres. La tristesse m’envahissait, un océan dans un présent de pacotille dont je ne connaissais pas la sortie de secours.

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Les commentaires appartiennent à leurs auteurs. Nous ne sommes pas responsables de leur contenu.
Auteur Commentaire en débat
Marco
Posté le: 28-04-2015 10:56  Mis à jour: 28-04-2015 10:56
Plume d'Or
Inscrit le: 17-05-2014
De: 24
Contributions: 725
 Re: Invitation au blues


Invitation que je me suis empressé d'accepter ; Et quel blues !

L'introspection du businessman qui est confronté à la vacuité de son existence.
Du début jusqu'à la fin s'impose une farouche vérité, dictée par une ambition
démesurée qui conduit ces "jeunes loups" dans un monde sans probité avec
les excès que cela suppose.

La cité des anges n'est qu'un mirage !

Donald, je me suis vraiment régalé, bravo !

L'idée des paragraphes est excellente, on apprécie davantage cheminement de l'aventure.

Bise

Marco
EXEM
Posté le: 28-04-2015 15:03  Mis à jour: 28-04-2015 15:03
Plume d'Or
Inscrit le: 23-10-2013
De:
Contributions: 1480
 Re: Invitation au blues
Entièrement d'accord avec Marco. Du vrai bleu et noir! Excellent.
Istenozot
Posté le: 28-04-2015 22:48  Mis à jour: 28-04-2015 22:48
Plume d'Or
Inscrit le: 18-02-2015
De: Dijon
Contributions: 2303
 Re: Invitation au blues
Cher Donald,

Quel coup de blues! Que de blues!
Tu permettras au musicien que je puis d'avoir relu ton texte, une fois avec la première musique que je te propose, et une fois avec la seconde musique proposée :

https://youtu.be/G94h2VBff6I

https://youtu.be/EHV0zs0kVGg

J'ai beaucoup aimé l'ambiance.

Merci mon ami.

Amitiés de Dijon.

Jacques
Donaldo75
Posté le: 29-04-2015 14:10  Mis à jour: 29-04-2015 14:10
Plume d'Or
Inscrit le: 14-03-2014
De: Paris
Contributions: 1111
 Re: Invitation au blues
Merci les amis,

Ce texte a été écrit sous l'inspiration d'un morceau de Tom Waits, publié en 1974 dans l'album Small Change", intitulé "Invitation to the blues". Je vous conseille cette version en concert: https://www.youtube.com/watch?v=Yy-pvOoJDt0

A bientôt pour d'autres histoires tristes.

Donald
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Par une aquarelle de Tchano

Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui bat d'une aile à dessiner
Qui bat d'une aile à rédiger
Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui dit les mots d'anciens poètes
Les couleurs d'une boîte à crayons
Il souffle des mots à l'estrade
Où il évente un émoi rose
A bord de ce cahier volant
Les animaux font des discours
Et les mystères vous font la cour
A bord de ce cahier volant
Un âne triste monte au ciel
Un enfant soldat dort la paix
Un enfant poète baille à l'ourse
A bord de ce cahier volant
Vénus éteint la douce brune
Lune et clocher vont bilboquer
L'eau le soleil sont des amants
Les cages aux oiseux sont ouvertes
Les statues font des farandoles
A bord de ce cahier volant
L'hiver soupire le temps passé
La porte est une enluminure
Les croisées des lanternes magiques
Le plafond une aurore polaire
A bord de ce cahier volant
L'enfance revient pousser le temps.
.

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