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Nouvelles confirmées : Second contact
Publié par Donaldo75 le 22-01-2016 19:35:04 ( 839 lectures ) Articles du même auteur



Second contact


I/


Robert Wilkinson scruta l’assemblée. Personne n’osait parler. En bon animateur, il désigna le matamore de service, un homme à gros nez répondant au doux nom de Simpson.
— Alors Simpson, ça vous la coupe aussi ?

Simpson, milliardaire texan spécialisé dans les hydrocarbures, était un businessman reconnu, le genre difficile à désarçonner. Pourtant, à l’instar de ses collègues nantis présents autour de la table, il avait du mal à absorber les théories du professeur Glouque.
— Je ne suis pas docteur en machin-chose, Wilkinson. Mon bon sens paysan me sert de boussole, surtout sur les routes tortueuses de la technologie, quand il s’agit d’allonger les billets pour un projet fumeux.
— Qu’est-ce qu’il vous faut de plus ?
— Du concret, un exemple.
— C’est justement l’objet de la phase de prototype.
— J’ai compris. Elle va nous coûter dans les cinquante millions de dollars chacun.
— Vous préférez laisser la primeur aux Chinois, aux Russes ou aux Européens ?
— Je me demande si ça ne vaudrait pas mieux.

Robert Wilkinson avait anticipé l’argument. Il savait combien les riches Américains, ceux disposant d’un compte courant à neuf chiffres, se révélaient frileux dès qu’il s’agissait de sortir de leur zone de confort. Simpson n’échappait pas à la règle : la perspective de s’enrichir dans l’exploitation d’hydrocarbures extraterrestres, extraits des satellites de Jupiter et Saturne, l’avait amené à cette réunion du cercle des multimilliardaires mais l’exposé du savant français l’avait quelque peu refroidi.

Robert Wilkinson essaya son numéro d’équilibrisme rhétorique sur Simpson.
— Je vais récapituler, point par point. Vous me donnerez votre sentiment sur chacun.
— D’accord !
— Primo : la technologie de compression des hydrocarbures a été éprouvée à maintes reprises par des compagnies américaines. Elle est considérée comme lucrative. Vous convient-elle ?
— Oui. J’ai déjà des actions dans les sociétés d’ingénierie en charge de cette technologie.
— Secundo : la construction d’un tanker spatial a été modélisée par la NASA et validée par les banquiers et les assureurs. Elle représente les deux tiers du budget. Comporte-t-elle un risque rédhibitoire ?
— Non. On est en territoire connu là aussi.
— Tertio : la propulsion magnétique est devenue monnaie courante dans les missions américaines et européennes. Elle permettrait de gagner un temps non négligeable dans la phase d’exploitation et comprimerait les délais liés au voyage lui-même. Sommes-nous d’accord ?
— Oui et non.
— Comment ça, non ?

Simpson allait dire tout haut ce que les autres gardaient dans leur barbe. La NASA et l’ESA utilisaient la propulsion magnétique sur des sondes grosses comme des camions mais occupées à cinquante pour cent par des calculateurs géants. Il fallait bien ça pour maîtriser la navigation dans l’espace et le contrôle de cette technologie basée sur la physique quantique et les probabilités. En résumé, leurs missions n’étaient pas rentables parce que l’indispensable ordinateur de bord prenait plus de place que le moteur et la cargaison. Pour Simpson et ses pairs, investir à perte représentait un blasphème absolu.

En cela, l’invention du professeur Glouque était géniale. Il remplaçait les calculettes par un cerveau humain, tranquillement logé dans un corps lui-même protégé par un silo réfrigéré et plongé dans un sommeil profond. Le subconscient prenait la main sur le cortex cérébral, traitait les informations à la vitesse de la lumière et prenait des décisions sans recourir à des algorithmes. Seulement, laisser un somnambule piloter un vaisseau spatial de la taille d’un porte avions, plus cher que la pyramide de Khéops, gênait aux entournures le club des super-riches.


II/


Robert Wilkinson se servit une double ration de cognac. Champion du monde de l’illusionnisme, roi du tour de passe-passe, il avait réussi à convaincre tous les investisseurs potentiels, y compris le tenace Simpson ou le soupçonneux O’Donnell. Désormais, il pouvait entamer la phase deux : construire la première version du vaisseau et surtout trouver le parfait candidat au somnambulisme.

Le professeur Glouque, assis en face de Robert Wilkinson, dégustait une fine de champagne, l’air plutôt fier de lui. Son projet avançait bien : les candidats se bousculaient au portillon, son protocole de sélection s’avérait très efficace et la presse parlait de ses travaux.
— Je vais vous poser la question, professeur Glouque : quel est le bon profil pour piloter un tel engin ?
— Il n’y en a pas, monsieur Wilkinson. Il faut avant tout éviter les anxieux chroniques, les indécis, les psychorigides et les intolérants. Ensuite, ce sont les tests en simulateur de vol qui font la différence.
— Si je vous comprends bien, un poète serait adapté, par exemple ?
— Oui. Ce serait même une bonne chose. L’espace ne se limite pas à des dimensions et des constantes, à des unités de mesure et des coefficients. Il existe une forme de poésie dans l’ailleurs. Un esprit intuitif, détaché de la seule physique tout en la considérant importante, capable de décider sur une base esthétique et non purement rationnelle, aurait plus de chances de survivre dans un environnement hostile.
— Permettez-moi de douter. Ce point de vue, venant d’une sommité internationale de votre niveau, me parait carrément iconoclaste.
— C’est parce que vous avez les pieds sur terre. Vous êtes un homme d’action, habitué à traiter des faits, à prendre des décisions et à convaincre des professionnels du doute. Vous pensez que seule votre engeance ou assimilée peut parvenir à de tels résultats. C’est faux. William Shakespeare ne venait pas comme vous d’une agence de renseignements dédiée aux coups d’état et à la manipulation de masse. Pourtant aujourd’hui, quand on évoque votre langue, on cite ce poète. Ce n’est pas votre langue mais la sienne. Il en est de même pour nous les Français, avec l’unique Molière.

Robert Wilkinson s’amusa encore un peu à taquiner le professeur Glouque sur le sujet. En réalité, il adhérait complètement aux vues du savant français. Pour lui, ancien espion de haut vol, maîtriser un tel étalon revenait à un rodéo sur le dos d’un brontosaure géant. Seul un cavalier capable de lui parler à l’oreille, de le calmer, de voir au-delà des évidences, pourrait le conduire à bon port. Ce raisonnement excluait d’office les militaires, les politiques et les dogmatiques, trop orientés résultat.

Dans une dernière envie de jouer avec son partenaire de fortune, Robert Wilkinson posa la question à deux milliards de dollars.
— Croyez-vous qu’un poète osera se présenter et même mieux, passera les sélections ?
— Non seulement je le crois, monsieur Wilkinson, mais je le sais déjà.
— Comment ça ? Vous avez une boule de cristal ?
— Non, je reste un scientifique. A la lecture des résultats, j’ai repéré un candidat prometteur.
— Vous m’étonnerez toujours. Comment s’appelle l’heureux élu ?
— Vous connaissez le caractère confidentiel du processus de sélection. Tout ce que je peux vous dire tient en quelques mots : il est britannique, né à Stratford-upon-Avon et auteur de nouvelles poétiques.
— Stratford-upon-Avon, n’est-ce pas la ville natale de Shakespeare ?
— Exactement !
— J’espère qu’il ne s’appelle pas Hamlet. J’aurais du mal à justifier un tel choix auprès d’investisseurs cultivés à l’aune du premier degré. Gardez cette information pour vous, on ne sait jamais.



III/


Rupert MacGuffin sortit du simulateur de vol avec une sérieuse envie de rendre son petit déjeuner. Il commençait cependant à s’habituer aux contraintes spatiales, du zéro gravité aux accélérations à se décoller la cervelle. Son instructeur, un ancien astronaute de la NASA, le regarda extraire son corps longiligne du tube métallique.
— Je me demande vraiment pourquoi je répète inlassablement cet exercice, Gyl. Dans une mission réelle, je ne sortirais pas de stase avant des mois, avec de nombreuses étapes de décompression au préalable.
— On ne discute pas le protocole, Mac, tu devrais le savoir depuis le temps. Estime toi heureux que ces messieurs les friqués soient pressés par le temps sinon tu en aurais pour des années avant de t’envoler dans l’espace. A la NASA, ils sont dix fois pires en termes de préliminaires et de tests à deux cents.
— J’ai hâte de partir.
— Tu n’es pas le seul sur la liste des possibles. Si ça se trouve, tu vas rester au sol, à côté des autres remplaçants. Il n’y a qu’une place dans ce vol. Celle du mort ou du héros.
— C’est de l’humour estampillé NASA ?
— Non, figure-toi que cette vanne vient des Russes à l’époque de Soyouz. Elle m’a toujours fait marrer alors je la ressers à la bleusaille dans ton genre.
— Je ne cherche pas à devenir un héros, Gyl.
— Je sais, Mac. C’est pourquoi tout le monde ici souhaite te voir décrocher la timbale. Tu es un pur, un gars des étoiles, comme dans tes poèmes.

Rupert MacGuffin ne doutait pas un instant de son destin. « Quoi de plus beau qu’un poète dans l’Espace ! » lui avait dit un soir le professeur Glouque. Pour une fois dans sa vie, Rupert MacGuffin était tombé d’accord avec un afficionado des sciences dures, un champion de la règle à calcul et du découpage de neurones.

La préparation touchait à sa fin. Seuls quatre candidats continuaient à s’entrainer dans l’optique de partir en direction de Saturne et son satellite géant Titan. Les investisseurs avaient une fois de plus tranché dans le sens de la rentabilité immédiate et du profit assuré. Titan, véritable usine à méthane, représentait le Far-West des fournisseurs d’énergie et de carburant. Parcourir le milliard de miles séparant la Terre de Titan, dans des conditions pas complètement rassurantes, prendrait au minimum deux mois, un exploit comparé aux sondes Voyager du vingtième siècle. Pourtant, soixante jours de voyage signifiaient autant de temps perdu pour l’exploitation des hydrocarbures de Titan, aussi les décideurs avaient demandé à l’équipe de raccourcir la phase de préparation des pilotes une fois le vaisseau terminé. La logique financière l’avait emporté sur les questions de sécurité.

Rupert MacGuffin se sentait prêt à affronter les multiples périls d’un vol aller vers Titan. Croiser des astéroïdes, échapper à l’attraction de la géante Jupiter, défier le champ magnétique de la planète aux anneaux, sans compter les nombreuses inconnues propres au satellite lui-même, ne lui faisait pas peur. Il trouvait même que c’était le côté attractif de la mission, avant de se transformer en banal contremaître d’une armada d’engins automatiques destinés à sonder les nappes de méthane pour les comprimer dans des boites à énergie quantique. Quant au voyage retour, il perdrait en partie de son intérêt s’il devait emprunter exactement la même route qu’à l‘aller. « L’Espace réserve bien des surprises, vous n’aurez pas le temps de vous ennuyer ! » lui serinait en boucle le sage professeur Glouque.



IV/


Rupert MacGuffin aborda facilement la stase active. Son subconscient prit le pas sur sa conscience sans provoquer de déchirement schizophrène dans sa complexe psyché. Il prit en main la navigation de SPHYNX, le vaisseau gigantesque destiné au vol vers Titan. Heureusement, dans le désir des ingénieurs de tout contrôler, Rupert MacGuffin disposait d’un assistant intelligent, une sorte de logiciel baptisé SISTER en hommage à un obscur groupe gothique du siècle précédent. SISTER communiquait avec Rupert MacGuffin via une interface neuronale, trouvaille astucieuse du professeur Glouque pour aider le cerveau humain à prendre de meilleures décisions.

SPHYNX avait quitté la zone d’influence gravitationnelle de la Terre. Il était temps, tel que décrit dans le manuel de navigation, d’enclencher le moteur à propulsion magnétique. Selon les experts, c’était le moment de vérité pour la théorie du savant français, l’instant de fusion intégrale entre l’homme et la machine, ou d’explosion du vaisseau spatial pour cause d’incompatibilité entre le pilote somnambule et son destrier de métal.

SISTER s’acquitta des communications scientifiques avec le centre de commandes basé à Houston.
— SPHYNX à Houston, m’entendez-vous ? Ici SISTER.
— La réception est parfaite, SISTER. Ici Mason, responsable du quart.
— Nous sommes passés en propulsion magnétique. SPHYNX accélère sans problème. Nous dépassons déjà les cent mille kilomètres par heure et ce n’est qu’un début.
— Nous vous voyons encore sur l’écran. C’est formidable, tout se passe comme prévu.
— MAC a planifié un recalcul de la trajectoire d’ici douze heures.
— Très bien. Les conditions de vol s’annoncent idéales.
— Prochain point dans six heures. Fin de transmission.
— Fin.

Rupert MacGuffin lança les procédures de navigation, aidé par les programmes de SISTER et les nombreuses cartes embarquées dans la mémoire centrale de SPHYNX. La structure métallique du vaisseau absorba les accélérations successives et les changements de cap sans rencontrer de problème technique. Le vol se déroula suivant le protocole standard. La vitesse se stabilisa autour du million de kilomètres par heure, un record absolu dans la courte histoire des aéronefs spatiaux. SPHYNX n’eut même pas besoin d’utiliser la gravité d’une planète tierce pour lui servir de vecteur correctif ou d’accélérateur à la manière d’un lance-pierres.

Une semaine après leur départ, SISTER envoya une dernière communication à Houston.
— Nous sommes à cent soixante millions de kilomètres de la Terre, sur la trajectoire optimale. Le moteur à propulsion magnétique se comporte parfaitement. Nous n’avons aucune anomalie à déclarer. Comme convenu, nous ne communiquerons plus avant d’aborder la zone d’influence de Saturne. Vous recevrez uniquement nos coordonnées spatiales via le module automatique de SPHYNX. MAC est en parfaite santé. Ses constantes physiques sont conformes à nos prévisions. Il est rentré en phase de sommeil lent. Cela devrait durer quatre semaines.

La suite du voyage s’avéra également tranquille. Le subconscient de Rupert MacGuffin continua de piloter SPHYNX, utilisant les ressources de SISTER pour optimiser le trajet et éviter les écueils de la ceinture d’astéroïdes, choisissant des voies détournées pour s’affranchir de la tyrannie de Jupiter tout en économisant la propulsion magnétique.

A la date planifiée par SISTER, Rupert MacGuffin rentra en sommeil paradoxal, la seconde variable sensible à surveiller de près selon le professeur Glouque. Dans la théorie du savant français, c’était l’instant fatidique où le subconscient pouvait déraper à cause de rêves incontrôlables. SISTER activa les capteurs neuronaux et l’électroencéphalogramme au cas où il eût à reprendre la main sur les données biologiques de Rupert MacGuffin au chaud dans son tube de stase.



V/


Rupert MacGuffin vit l’éther se transformer en forêt tropicale. Le noir de l’espace, constellé d’étoiles lointaines, laissa place à un fouillis d’arbres aux fruits inconnus et aux feuilles trop larges. Le silence du vide spatial devint une musique enivrante, un concerto pour crissements et bruissements. Au loin, une grenouille coassa, répondant ainsi aux sifflements des oiseaux, aux grincements des lombrics et à la brise forestière.

Rupert MacGuffin sentit l’humidité l’étreindre. A la sécheresse de son silo de stase s’opposa la moiteur d’un climat amazonien, avec ses larmes de sueur venues d’une atmosphère saturée en eau. Des odeurs exotiques chatouillèrent ses narines. Des fleurs, des animaux et l’air lui-même semblaient envahir le volume olfactif, donner de la mesure à son odorat trop longtemps confiné.

Rupert MacGuffin décida de ne pas faire appel à SISTER, son interface logique avec le vaisseau SPHYNX, une sorte de Jiminy Cricket numérique bien utile dans les situations non maîtrisées.
— Aimes-tu ce monde, Rupert ?
La voix semblait venir de nulle part et de partout à la fois. Douce, féminine, elle s’exprimait dans un anglais parfait aux consonances britanniques, avec un petit arrière goût de Stratford-upon-Avon.
— Il est beau. Il ressemble à mon idée du Brésil, celui des choros de Villa Lobos et de l’Amazonie d’avant.
— Visite-le si tu le souhaites.
— Je ne me vois pas. Est-ce normal ?
— En as-tu vraiment besoin ? Ton regard ne te suffit pas ?
— C’est vrai. Je devrais avoir l’habitude depuis le temps. Je suis en stase, enfermé à l’intérieur de mon corps.
— Dépasse cette explication, Rupert. Elle est simpliste, facile à comprendre mais loin de la vérité.
— Comment ça ?
— Ne te pose pas ce genre de questions. Laisse ton intuition te conduire. Tu perçois l’Univers dans sa beauté et non sa logique. D’ailleurs, n’est-ce pas la raison de ta présence ici ?
— La poésie ?
— Oui !

Rupert MacGuffin repensa à ses discussions avec le professeur Glouque. Quelque part, lors de leurs longues conversations, il avait ressenti chez le savant une forme de dégoût pour l’objectif officiel de la mission. Là où les techniciens parlaient de performance et de pourcentage d’achèvement, le professeur Glouque voyait uniquement un prétexte à un événement plus grand que le seul exploit scientifique. Il n’en disait pas plus, évoquant uniquement la poésie de l’éther infini.

La forêt scintilla soudain. Rupert Mac Guffin accepta alors l’invitation à poursuivre sa découverte du monde végétal et animal où il se trouvait. Il marcha à travers les branchages, sans se heurter à des ronces ou à des griffes, comme s’il était immatériel et sensitif à la fois.
— J’aime ce rêve, avoua-t-il à voix basse.
— Ce n’est pas un rêve, Rupert. Tu es bien dans une forêt.
— Mais l’Amazonie ne ressemble pas à ça. Elle est dévastée, déboisée, polluée, vidée de sa faune. C’est devenu une décharge, le terrain vague des scieries brésiliennes.
— Il n’y a pas que l’Amazonie dans l’Univers.
— C’est la première image qui m’est venue.
— Parce que tu n’as jamais voyagé.
— D’accord, mais à ma connaissance il n’existe plus de forêt aussi magnifique, même dans les réserves d’Amérique du Nord.
— Tu as quitté la Terre il y a plusieurs semaines, te souviens-tu ?
— Oui.
— Alors oublie-la. Redeviens un poète.



VI/


Robert Wilkinson s’assit sur le rebord de la table. Il avait besoin d’informations, une ressource essentielle dans son métier, surtout au vu des milliards de dollars placés par des investisseurs américains, sur son conseil, dans une entreprise des plus audacieuses.

Wilson, le responsable des opérations, n’en menait pas large. Peu courageux d’ordinaire, il n’avait pas dérogé à sa règle de conduite et avait décidé de partager la volée de bois verts avec son collaborateur Mason.
— Si je vous comprends bien, Wilson, SPHYNX a dépassé l’orbite de Saturne et se dirige aux confins de notre système solaire.
— Oui, monsieur.
— On a donc raté le rendez-vous avec Titan. Pourquoi n’avons-nous rien vu venir ?

Robert Wilkinson posait la seule question intéressante. SPHYNX était normalement suivi par le centre de commandes à Houston, avec un protocole de rapport régulier entre le vaisseau et les ingénieurs sur Terre. SISTER, l’interface numérique entre le pilote somnambule et l’aéronef, avait été spécialement conçu pour minimiser le risque, réduire l’aléa à sa portion congrue.

Les réponses techniques fournies par Wilson et Mason n’apportèrent aucune réponse satisfaisante. Au mieux, elles habillèrent la catastrophe d’un halo de mystère, de singularité cosmique.
— Je récapitule les faits : SPHYNX a dérivé de sa trajectoire à la moitié du trajet aller. De plus, le vaisseau s’est mis à accélérer au-delà de ses capacités théoriques. Vous avez même du mal à le suivre tellement il va vite désormais. Dix millions de kilomètres par heure, ce n’est pas commun !
— Ce qui m’étonne, c’est la résistance des infrastructures, fit remarquer le professeur Glouque. Un tanker ne peut se déplacer comme une Ferrari.
— Nous pensons que SPHYNX s’est délesté de l’inutile. Il a du éjecter le matériel dédié à l’extraction et à la compression des hydrocarbures de Titan.
— Et SISTER dans tout ça ? Je croyais que c’était notre assurance anti-galère, demanda Wilkinson.

Le professeur Glouque avait bien une idée mais elle ne risquait pas de plaire aux Américains. SISTER n’était qu’un programme informatique, pas grand-chose en face d’une intelligence humaine. Rupert MacGuffin avait du choisir de changer la destination de SPHYNX, pour une raison encore inconnue, et convaincre ou contraindre SISTER à ses vues. Le savant en avait conscience : dans sa théorie, l’humain représentait le point faible, le véritable facteur d’aléa. Plus puissant que n’importe quel dispositif artificiel de contrôle, il était capable de transformer une simple mission de routine en délire galactique. C’était pourquoi lui, l’éminent professeur Glouque, avait choisi Rupert MacGuffin, un poète venu de Stratford-upon-Avon, un garçon pacifique et encore moins mystique.

Robert Wilkinson laissa l’auditoire respirer puis passa en mode interrogatoire serré, une vieille ficelle apprise à l’Agence quand il devait retourner une assemblée d’officiers réfractaires.
— Professeur Glouque, vous avez conçu le programme, imposé SISTER dans le dispositif et veillé au choix du pilote. Alors, j’attends de vous une réponse digne de ce nom. Faites-moi grâce de vos explications à deux balles, des termes scientifiques et de toute considération inutile !
— Je n’ai pas de boule de cristal !
— Je ne vous demande pas le futur. Il apparait évident que jamais nous ne retrouverons SPHYNX. Ce qui importe est de comprendre le passé, la raison d’un tel désastre.
— Rupert MacGuffin a décidé autre chose. Je ne sais pas pourquoi. Il n’avait pourtant rien du révolutionnaire ou de l’exalté. La mission l’intéressait pour la beauté du geste et non pour sa finalité.
— SISTER devait brider son libre-arbitre, je me trompe ?
— Vous avez raison. SISTER a dû juger valables les raisons de Rupert Mac Guffin. Dans ce cas-là, il ne s’agit plus de libre arbitre puisqu’il y a consensus entre l’homme et la machine.
— Eh bien, on n’est pas dans la merde avec une telle réponse, conclut Robert Wilkinson.



VII/


Rupert MacGuffin arriva au bout de la forêt. Désormais s’affichait sous ses yeux un spectacle différent, la fin d’un environnement boisé et le début d’un monde aquatique. Il regarda le ciel et constata un duo de soleils à sa droite et trois boules massives sur sa gauche. Visiblement, il visitait une planète dotée de satellites géants ou alors un ensemble équilibré de quatre corps telluriques.

La science n’était pas forcément sa tasse de thé mais la curiosité l’emporta. Il demanda à son hôte inconnu où il était tombé.
— Je n’ai jamais vu ça auparavant. Qu’est-ce que c’est ?
— Une autre forme, Rupert. La nature s’exprime de bien des manières.
— Suis-je sur une planète géante ?
— Qu’est-ce que ça changerait ?
— Rien, je suppose. C’est juste pour savoir. J’ai eu des cours de cosmologie pendant mon entrainement mais jamais il n’a été question d’une telle configuration avec une planète capable d’abriter la vie, de tenir en orbite trois grosses lunes le tout dans un système à deux étoiles.
— C’est humain de se contenter de scénarios connus ou approchant de sa propre réalité.
— Comment le sais-tu ? Tu ne me sembles pas humaine.

Cette dernière phrase sonna dans son esprit comme une révélation. Rupert MacGuffin savait qu’il était en stase profonde quelque part dans le système solaire, pilotant un tanker spatial par la seule force de son subconscient, tel un somnambule aguerri aux commandes d’un trente-huit tonnes lancé dans le désert du Nevada. Normalement, seul SISTER avait le pouvoir de lui parler, de communiquer avec les différentes strates de sa conscience. Pourtant, SISTER restait muet et une inconnue philosophait dans sa tête.

Rupert MacGuffin décida d’éclairer sa lanterne. Pour cela, il avait besoin de réponses précises, au lieu des considérations un tantinet fumeuses de son hôte extra-terrestre.
— Je ne reviendrai pas, c’est ça ?
— Nous partons tous un jour, Rupert.
— Est-ce que je dors encore ?
— Tu n’as jamais dormi.
— Comment ça ?
— Change de raisonnement. Dormir suppose que le subconscient est la phase immergée de la conscience. Et si c’était le contraire ?
— Bizarre comme théorie.
— Tu es un poète et non un scientifique. Pense en poésie et non en théorèmes, en postulats ou de quelque manière dogmatique propre à ceux qui veulent tout expliquer à tout prix.

Rupert MacGuffin se souvint des cours d’astrophysique où un professeur chevelu expliquait la théorie des cordes ou celle du chaos, habillait l’ignorance des hommes de substituts logiques appelés énergie noire ou matière sombre, remplaçait l’au-delà religieux par la notion d’univers multiples. Il n’avait jamais trouvé une parcelle de poésie dans ces créations artificielles. Elles servaient juste de béquille esthétique à une vision rétrécie du monde, à une pensée où tout avait un début, un milieu et une fin.

La mer l’appela. Le scintillement des vagues, l’odeur des embruns et la moiteur de l’air excitèrent ses sens. Rupert MacGuffin se rappela ses premiers émois de petit enfant, quand ses grands-parents le promenaient le long du littoral écossais pendant les vacances d’été. Il se laissa aller à des images colorées, à des senteurs iodées et à des frissons électriques. Son cerveau arrêta de formaliser et commença à tanguer, du haut vers le bas, de la droite vers la gauche, du devant vers l’arrière, du passé vers le futur, puis dans toutes les dimensions à la fois. La voix lui parla dans un langage non sensoriel, une sorte de musique sans notes. Rupert MacGuffin eut l’agréable impression de comprendre sans avoir à se forcer, comme s’il avait toujours communiqué ainsi.



VIII/


Le professeur Glouque était en train d’étudier les résultats des tests passés par Rupert MacGuffin depuis sa sélection. Il voulait comprendre pourquoi la mission prenait une tournure inattendue, comment un garçon a priori si tranquille avait réussi à surpasser des milliards de dollars de haute technologie par la seule puissance de son subconscient. Son assistante personnelle, une vieille Bretonne à son service depuis une trentaine d’années, l’interrompit dans ses recherches.
— Professeur, il est l’heure de dîner. Le réfectoire va fermer si vous n’y prenez gare.
— Je n’ai pas faim, Sylviane.
— Il faut manger pour vivre, professeur.
— Comment ? Pouvez-vous répéter ce que vous venez de dire, Sylviane ?
— Je citais Molière, dans sa pièce l’Avare. Il cite le proverbe grec : « il faut manger pour vivre… »
— « …et non pas vivre pour manger. ». Oui, c’est ça !
— C’est un classique, professeur.
— Il prend tous son sens aujourd’hui, Sylviane. Vous ne pouvez pas savoir à quel point. Merci !

Sylviane regarda le professeur Glouque d’un œil suspicieux. Elle se demanda si le vieux savant n’abusait pas des liqueurs et des antidépresseurs, un mélange explosif, depuis les derniers événements et la disparition inexpliquée de Rupert MacGuffin.
— Tout va bien, professeur ?
— Oui, Sylviane. Je pense avoir trouvé.
— Trouvé quoi ?
— Pourquoi Rupert MacGuffin a disparu.
— J’en suis contente pour vous, professeur. Vous allez mieux dormir désormais.
— Certes.

Sylviane sentit que le professeur Glouque avait besoin de se confier. Elle représentait d’habitude la confidente idéale pour ce génie des neurosciences, parce qu’elle ne se targuait pas de connaissances scientifiques mais gardait les pieds bien sur terre dans une forme de sagesse paysanne.
— Alors, pourquoi ce jeune homme a-t-il disparu, professeur ?
— Si je vous le dis, vous allez me prendre pour un fou.
— Depuis trois décennies je supporte vos excentricités. Jamais je n’ai exprimé de réserve sur votre état mental. Vous êtes génial, je vous admire sans saisir une once de votre raisonnement.

Le savant sourit en pensant à la tête que ferait Wilkinson, Wilson, Mason et les autres s’ils l’entendaient formuler son hypothèse. Il les imagina en train d’appeler des infirmiers, de lui mettre une camisole de force et de le jeter au fond d’une cellule capitonnée, quelque part dans la zone 51.
— Nous avons pris le problème à l’envers, depuis le début. Nous avons supposé que Rupert MacGuffin piloterait le vaisseau pendant sa phase de sommeil, grâce à son subconscient exacerbé par un dispositif de mon invention et contingenté par un carcan numérique. Ainsi, nous utilisions cette machine à rêves, puissant catalyseur de notre puissance cérébrale, pour prendre la main sur des programmes et des commandes complexes, pour régir un système artificiel composé de logiciels, de circuits électroniques et de machinerie.
— Et ce n’est pas le cas ?
— Dans notre dimension, si. Rupert MacGuffin est entré dans le rêve et en a fait sa conscience. Il a ainsi renversé le subconscient. Pour lui, notre réalité est devenue le rêve, la face cachée de son existence, à la différence près qu’il n’a pas à la refouler. Il l’accepte telle quelle, dans sa brutalité.
— Qu’est-ce que ça change, professeur ?
— Pour nous, rien. Pour lui, le poète, tout. Il accède aux dimensions cachées par notre perception du réel. Ce faisant, il amène le vaisseau SPHYNX et le logiciel SISTER avec lui. Ils vont accéder au Nirvana, à la fin de la souffrance, de l’illusion et de l’ignorance propres à notre civilisation.
— Je crois en effet qu’il vous faut garder cette explication pour vous, professeur, sinon je devrai vous apporter des oranges à l’asile. Restez dans votre chambre, professeur, je vous apporterai le dîner.

FIN

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Par une aquarelle de Tchano

Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui bat d'une aile à dessiner
Qui bat d'une aile à rédiger
Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui dit les mots d'anciens poètes
Les couleurs d'une boîte à crayons
Il souffle des mots à l'estrade
Où il évente un émoi rose
A bord de ce cahier volant
Les animaux font des discours
Et les mystères vous font la cour
A bord de ce cahier volant
Un âne triste monte au ciel
Un enfant soldat dort la paix
Un enfant poète baille à l'ourse
A bord de ce cahier volant
Vénus éteint la douce brune
Lune et clocher vont bilboquer
L'eau le soleil sont des amants
Les cages aux oiseux sont ouvertes
Les statues font des farandoles
A bord de ce cahier volant
L'hiver soupire le temps passé
La porte est une enluminure
Les croisées des lanternes magiques
Le plafond une aurore polaire
A bord de ce cahier volant
L'enfance revient pousser le temps.
.

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