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Henri Bergson 1
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Le 4 janvier 1941, à 81 ans meurt à Paris, Henri Bergson

né le 18 octobre 1859 à Paris, est un philosophe français de l'école tradition, spiritualisme, il s'intéresse à la métaphysique, l'épistémologie, les mathématiques, la biologie, la psychologie, la sociologie, l'éthique, la religion, ses idées les plus remarquables portent sur la durée, l'intuition, lamémoire, l' élan vital, il est influencé par Platon, Aristote, Plotin, Descartes, Spinoza, Malebranche, Leibniz, Berkeley, Kant, Maine de Biran, Fechner, Ravaisson, Spencer, Lachelier, James, et il a lui-même influencé Whitehead, Peguy, Suarès, Proust, Malègue, Jung, Le Roy, Chevalier, Maritain, Guitton, Jankélévitch, Canguilhem, Levinas, Merleau-Ponty, Jerphagnon, Deleuze, Wahl, Lavelle, Cioran. Il a publié quatre principaux ouvrages : d’abord en 1889, l’Essai sur les données immédiates de la conscience, ensuite Matière et mémoire en 1896, puis L'Évolution créatrice en 1907, et enfin Les Deux Sources de la morale et de la religion en 1932. Il a obtenu le prix Nobel de littérature en 1927. Son œuvre, entrée dans le domaine public au 1er janvier 2012, est étudiée dans différentes disciplines : cinéma, littérature, philosophie, neuro-psychologue
Henri Bergson, normalien, avec une vie assez discrète de professeur de philosophie honoré à la carrière internationale reconnue, a également joué un rôle intellectuel et a eu une influence dans la conception de la Société des Nations.

En bref

Philosophe français, né et mort à Paris. Professeur au Collège de France (1900), membre de l'Académie des sciences morales et politiques (1901), de l'Académie française (1914) ainsi que de nombreuses académies étrangères, lauréat du prix Nobel de littérature (1927), Bergson fut connu et admiré dans le monde entier. Son œuvre se compose essentiellement de quatre grands ouvrages : Essai sur les données immédiates de la conscience (1889) ; Matière et mémoire (1896), L'Évolution créatrice (1907), Les Deux Sources de la morale et de la religion (1932), auxquels s'ajoutent deux importants recueils d'articles, L'Énergie spirituelle (1919), et La Pensée et le mouvant (1934). Le Rire (1900), et Durée et simultanéité (1922) sont deux livres de portée plus limitée.
Le bergsonisme est une philosophie en tous points atypique. Déjà sa relation au contexte et à la tradition philosophiques témoigne de son extrême originalité. Il s'oppose au kantisme dont l'esprit dominait alors l'Université française et, d'une manière générale, se détourne de la philosophie allemande. Il entretient un rapport également polémique avec les philosophies antique et moderne dont il refuse les concepts et dénonce les artifices. S'il présente quelques affinités avec la pensée anglo-saxonne (Berkeley, Spencer, James) et le courant de philosophie français qui va de Maine de Biran à Ravaisson, elles ne sont pas décisives. Ou bien Bergson s'avoue déçu par certaines de ces doctrines, ou bien, s'il reconnaît en avoir reçu des suggestions, comme c'est le cas pour la pensée de Maine de Biran et, surtout, de Ravaisson, elles n'ont fait qu'orienter ses recherches sans lui en fournir les résultats ni même la méthode. Ainsi les apparents rapprochements avec Plotin, Berkeley ou Maine de Biran recouvrent de réelles et fondamentales divergences. En vérité, le bergsonisme a tenté la gageure d'édifier une philosophie complètement en marge de la pensée philosophique antérieure ou contemporaine. Il en rejette tout à la fois la problématique, les thèses, les notions et le langage, prenant ainsi ses distances à l'égard de l'intelligence philosophique elle-même et de ses instruments, et non pas seulement de ses productions. Cette œuvre qui se propose de penser l'inconcevable et d'exprimer l'inexprimable est une doctrine inclassable et souvent inouïe, qu'il s'agisse de son idée de la philosophie, de sa méthode ou de ses thèses.
Toute philosophie, dit Bergson, « se ramasse en un point unique », son intuition initiale et centrale. Pour lui, il s’agit de la durée, qui est la réalité même. Par durée, il faut entendre « la forme que prend la succession de nos états de conscience quand notre moi se laisse vivre, quand il s’abstient d’établir une séparation entre l’état présent et les états antérieurs » (Essai sur les données immédiates de la conscience). Ces états sont des moments qualitatifs qui s’opposent aux quantités se juxtaposant dans l'espace. Du fait que le quantitatif seul se mesure, la science ne pourra pas atteindre les états de conscience. Aussi la qualité – donc tout fait psychique –, rebelle à la mesure, n'est-elle accessible qu'à l'intuition, érigée par Bergson en véritable méthode philosophique. « C’est à l’intérieur même de la vie que nous conduit l’intuition. »
La thèse centrale de Matière et mémoire est résumée par Bergson lui-même dans l'« image du cône ». C'est sur le plan de l'action, de la matière, du présent que le corps agit grâce aux souvenirs accumulés, qui constituent sa mémoire, son expérience. Mais, à mesure que la conscience, se désintéressant de l'action, quittera ce plan, elle s'élèvera d'une simple répétition mécanique du passé dans l'acte habituel à une véritable représentation de celui-ci dans les divers degrés du souvenir. Ainsi, le souvenir, né de l'inattention à la vie, manifeste l'infinie contractibilité de la durée, puisqu'un souvenir quasi instantané peut pourtant ressusciter de vastes portions du passé. Inversement, la matière, du fait de sa rigidité, ne peut que répéter le passé, et cette répétition occupera le même temps que l'original.
L'Évolution créatrice montre comment la durée règne dans l'univers lui-même. Rejetant mécanisme et finalisme en biologie, Bergson se rattache à une sorte de néo-lamarckisme. Puissance de métamorphose, la vie est entraînée par l'élan vital dans des séries divergentes de transformations, qui, après que la durée s'est scindée en matière et vie, l'orientent elle-même vers la vie végétale et la vie animale, l'animal vers l'instinct et vers l'intelligence, celle-ci enfin vers l'action technique et vers la compréhension intuitive. C'est ce mouvement de différenciation que les Deux Sources de la morale et de la religion poursuivent sur le terrain de la vie sociale.

Sa vie

Henri Bergson est né à Paris, rue Lamartine. Il descendait par son père Michał Bergson d’une famille juive polonaise, et par sa mère d’une famille juive anglaise. Sa famille vécut à Londres quelques années après sa naissance, et il se familiarisa très tôt à l’anglais avec sa mère. Avant ses neuf ans, ses parents traversèrent la Manche et s’établirent en France. C'est à ses 18 ans qu'Henri est devenu citoyen français, en optant pour la nationalité française, comme le lui permettait sa naissance en France. Étienne Monceaux et Charles Salomon, deux collègues de l’École normale supérieure en furent les témoins.
Il fit sa scolarité à Paris au lycée Fontanes, aujourd’hui nommé lycée Condorcet. Il gagna en 1877 le premier prix du concours général de mathématiques. Sa solution du problème fut éditée l’année suivante dans les Annales de mathématiques et constitue sa première publication. Après quelques hésitations à propos de sa carrière, balançant entre les sciences et les humanités, il opta finalement pour ces dernières, et entra à l’École normale supérieure l’année de ses dix-neuf ans dans la promotion d'Émile Durkheim, de Jean Jaurès et de son ami Pierre Janet, où il suivit les cours d’Émile Boutroux. Il y obtint une licence en lettres, puis l’agrégation de philosophie en 1881

Bergson l'enseignant

Cette même année, il fut nommé professeur au lycée David-d’Angers d’Angers. Deux ans plus tard, il fut muté au lycée Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand. Il publia en 1884 des morceaux choisis de Lucrèce, accompagnés d’une étude critique du texte et de la philosophie du poète, ouvrage plusieurs fois réédité. En parallèle à son enseignement, Bergson trouva le temps de mener des travaux personnels. Il rédigea l’Essai sur les données immédiates de la conscience qu’il soumit en même temps qu’une courte thèse en latin sur Aristote, Quid Aristoteles de loco senserit (L'idée de lieu chez Aristote), pour son diplôme de docteur ès lettres qu’il obtint en 1889. Sa thèse principale fut publiée la même année par l'éditeur parisien Félix Alcan dans la série La Bibliothèque de philosophie contemporaine.
Bergson dédicaça l'Essai à Jules Lachelier, alors ministre de l’instruction publique, qui était un fervent défenseur de Félix Ravaisson, et l’auteur d’un ouvrage philosophique Du Fondement de l'induction paru en 1871 (Lachelier était né en 1832, Ravaisson en 1813 et ils furent tous deux professeurs à l’École normale supérieure).
Bergson s’installa ensuite de nouveau à Paris, et, après avoir enseigné quelques mois au collège Rollin, il fut nommé au lycée Henri-IV, où il resta huit ans. Il eut en 1891-1892 Alfred Jarry pour élève. En 1892, il épouse Louise Neuburger. Ils eurent une fille, Jeanne. En 1896, il publia son second ouvrage majeur, Matière et mémoire. Ce livre relativement difficile, mais très riche, explore les fonctions du cerveau, entreprend une analyse de la perception et de la mémoire, et propose des considérations sur les problèmes de la relation entre l'esprit et le corps. Bergson a consacré des années de recherches pour la préparation de chacun de ses ouvrages principaux. C’est particulièrement évident pour Matière et mémoire, où il montre une connaissance pointue des recherches médicales qui ont été menées pendant cette période.
En 1898, Bergson devint maître de conférence à l’École normale supérieure, et obtint ensuite le titre de professeur la même année. En 1900, il fut nommé professeur au Collège de France, où il accepta la chaire de philosophie grecque, en remplacement de Charles Lévêque.

Le philosophe et le banquier

Henri Bergson et le banquier Albert Kahn (1860-1940), Alsacien ayant choisi la France après la guerre franco-allemande, échangèrent, entre 1879 et 1893, une correspondance qui retrace l’histoire de leur amitié. Celle-ci commença par une relation de maître à élève entre deux hommes cependant du même âge, que rapprocha ensuite leur foi humaniste et pacifiste. Hommes également engagés dans l’histoire de leur temps, Albert Kahn a fondé plusieurs sociétés philanthropiques, tandis que Bergson fut mandaté par la SDN pour diriger l’Institut de coopération intellectuelle qui devait donner naissance à l’Unesco.

Bergson & James

Bergson se rendit à Londres en 1908 et rendit visite à William James, philosophe américain de Harvard plus vieux que Bergson de 17 ans, et qui fut l’un des premiers à attirer l’attention du public anglo-américain sur ses travaux. Ce fut une entrevue intéressante et nous retrouvons les impressions de James dans une de ses lettres du 4 octobre 1908 : « C’est un homme si modeste, mais quel génie intellectuellement ! J’ai la conviction la plus ferme que la théorie qu’il a développée finira par s’imposer, et que l’époque que nous vivons sera une sorte de virage dans l’histoire de la philosophie.» James dont Bergson commente, défend et explique les idées notamment dans Sur le pragmatisme de William James (Édition critique des œuvres de Bergson dirigée par F.Worms, PUF, Paris, 2011), fit sur lui une profonde impression et est à l'origine de plusieurs idées que l'on retrouvera dans Les Deux Sources de la morale et de la religion.
Peu avant sa mort, James assista le Dr Arthur Mitchell dans sa traduction de L'Évolution créatrice, publiée en 1911. La même année parut en France la traduction d’un livre de James Le Pragmatisme, dont la préface Vérité et réalité est de la main de Bergson. Il y exprime sa sympathie pour l'originalité du travail de James et sa « grandeur d'âme », mais apporte d’importantes réserves.

La Première Guerre mondiale

En 1914, des universités écossaises organisèrent la tenue par Bergson de la série de cours Gifford Lectures. Une première moitié fut prévue au printemps et la seconde à l’automne. La première partie, constituée de onze cours eut lieu à l'université d'Édimbourg sous le titre The Problem of Personality. La seconde fut annulée à cause de la Première Guerre mondiale. Bergson ne resta pas silencieux pendant le conflit. Dès le 4 novembre 1914, il écrivit un article intitulé « La force qui s’use et celle qui ne s’use pas » dans Le Bulletin des Armées de la république. Une allocution à l'Académie des sciences morales et politiques en décembre 1914 traita de La Signification de la guerre. Bergson participa également au tirage du Daily Telegraph en honneur au roi des Belges, King Albert’s Book (noël 1914). En 1915, il céda le siège de président de l’Académie des sciences morales et politiques à Alexandre Ribot et fit un discours sur l’évolution de l'impérialisme allemand. Entre-temps il trouva le temps de rédiger pour le ministère de l’Instruction publique français un petit résumé de la philosophie française. Bergson fit un grand nombre de voyages et de conférences aux États-Unis pendant la guerre. Il était présent quand la mission française dirigée par M. Viviani se rendit sur place à la suite de l’entrée en guerre des États-Unis. Le livre de M. Viviani La Mission française en Amérique (1917) contient une préface de Bergson. En 2008, on a pu déterminer toute l'influence que Bergson aura eue sur les 14 résolutions proposées par Wilson afin de créer une instance gouvernementale internationale pour prévenir les conflits armés. Son ouvrage Les Deux Sources de la morale et de la religion explore notamment, du point de vue philosophique, les causes de la guerre et les moyens de les atténuer.
Le 24 janvier 1918, il fut officiellement reçu à l’Académie française par René Doumic en tant que successeur d’Émile Ollivier, l’auteur de l’ouvrage historique L'Empire libéral.
Comme de nombreux articles qu’il avait publiés n’étaient plus disponibles, il accepta la proposition de ses amis de les réunir et de les publier en deux volumes. Ils portent le titre L'Énergie spirituelle : Essais et conférences. Ils contiennent entre autres Vie et conscience, L'Âme et le corps, Le Paralogisme psycho-physiologique et des articles sur la fausse reconnaissance, les rêves, et l’effort intellectuel. Cet ouvrage est fort utile pour présenter le concept de force mentale de Bergson.

Ses dernières années

En juin 1920, l'université de Cambridge l’honora du diplôme de Doctor of Letters. Pour lui permettre de se consacrer à ses travaux sur l’éthique, la religion et la sociologie, Bergson fut dispensé d’assurer les cours liés à la chaire de philosophie moderne au Collège de France. Il conserva la chaire, mais les cours furent tenus par Édouard Le Roy.
En 1921, il devient le premier président de la nouvelle Commission internationale de coopération intellectuelle (CICI, la future UNESCO dès 1946) qui a pour fonction de promouvoir les conditions favorables à la paix internationale. Elle s'appuie sur l'idée que le développement de l'esprit critique des individus, grâce à l'éducation, permet à ceux-ci d'agir de manière saine et responsable. La CICI rassemble en son sein plusieurs intellectuels du monde entier.
Le 6 avril 1922, il participe à la réunion de la Société française de philosophie qui accueille Albert Einstein de passage en France ; sur la base des arguments de son livre Durée et simultanéité, il essaie de faire valoir dans un débat avec le physicien la notion de temps universel, rendue caduque par la théorie de la relativité.
En 1925, apparut un rhumatisme déformant qui le fit souffrir jusqu'à la fin de ses jours. Vivant avec sa femme et sa fille dans une maison modeste située dans une rue calme près de la porte d’Auteuil à Paris, Henri Bergson reçut le prix Nobel de littérature en 1927. À demi paralysé, il ne put se rendre à Stockholm pour recevoir son prix.
En 1930, Henri Bergson est élevé à la dignité de grand-croix de la Légion d'honneur.
En 1932, il acheva son nouvel ouvrage Les Deux Sources de la morale et de la religion, qui étend ses théories philosophiques à la morale, à la religion à la société et principalement à la mystique. Il fut accueilli avec respect par le public et la communauté philosophique, mais tous à cette époque ont pu croire que la grande période de Bergson était finie. Des commentateurs plus récents envisagent les choses d'une autre façon. Par exemple Anthony Feneuil écrit à propos de Bergson que « l'essentiel de sa théorie du mysticisme est déjà acquis en 1915-1916.» Ghislain Waterlot estime que les pages 243 à 247 des Deux Sources sont « extraordinaires » et « sans doute uniques dans l'histoire de la philosophie. Le même auteur et Frédéric Keck soulignent que le style simple et accessible de Bergson « a pu dérouter ses contemporains dans la mesure où ils ont cru y déceler une sorte de naïvet.» Enfin Frédéric Worms parle à propos de ce livre d'une « puissance continuée de nouveauté ». L'édition critique des œuvres de Bergson dirigée par Frédéric Worms a d'ailleurs publié, également en 2011, un volume séparé Sur le pragmatisme de William James (PUF, Paris, 2011), qui en plus de cet essai composé pour servir de préface au livre de William James, Pragmatisme, traduit par E. Le Brun, Flammarion, Paris, 1911, contient une série de correspondances de Bergson et William James, ainsi que d'autres textes consacrés par Bergson à James. Bergson reprendra à James, précisément dans Les Deux sources, plusieurs des idées dont il fait l'éloge et qu'il commente dans Sur le pragmatisme..., comme en plusieurs autres textes.
Il put affirmer une dernière fois ses convictions à la fin de sa vie, en renonçant à tous ses titres et honneurs, plutôt que d’accepter l’exemption des lois antisémites imposées par le régime de Vichy. Bien que désirant se convertir au catholicisme, il y renonça par solidarité avec les autres Juifs. Marque de cette solidarité, plusieurs témoignages indiquent qu'il s'est fait porter par des proches jusqu'au commissariat de Passy, malgré sa maladie, afin de se faire recenser comme « israélite », alors qu'on l'en avait dispensé du fait de sa notoriété et qu'il avait rompu avec le judaïsme. Théoriquement, il était cependant obligé de le faire, si ce n'était cette dispense, les lois de Vichy ainsi que les ordonnances nazies définissant (à Paris, la définition différait par exemple en Belgique) comme Juif toute personne ayant au moins trois grands-parents de « race juive » ou ceux n'en ayant que deux mais étant marié à un ou une juive.
Il s'exprime ainsi en 1937 : « Mes réflexions m'ont amené de plus en plus près du catholicisme où je vois l'achèvement complet du judaïsme. Je me serais converti si je n'avais vu se préparer depuis des années […] la formidable vague d'antisémitisme qui va déferler sur le monde. J'ai voulu rester parmi ceux qui seront demain des persécutés. Mais j'espère qu'un prêtre catholique voudra bien, si le Cardinal archevêque l'y autorise, venir dire des prières à mes obsèques. »

Il meurt le 4 janvier 1941 à 81 ans. À la suite de sa demande, un prêtre catholique officie à son enterrement. Henri Bergson repose au cimetière de Garches, dans les Hauts-de-Seine.

La reconnaissance de la France

Sur un pilier du Panthéon de Paris, une inscription honore le philosophe
La pensée de Bergson est grandement influencée par Spinoza et par Kant, ce dernier se trouvant être la plupart du temps son « adversaire ». On y trouve aussi l'influence de penseurs qui lui étaient contemporains : Herbert Spencer, William James, Jules Lachelier, Félix Ravaisson, et de nombreuses autres sources scientifiques, artistiques, philosophiques ou mystiques, notamment celle exprimée par Plotin. Les concepts clefs de sa philosophie sont la durée, l’intuition, l’élan vital et les rapports entre l'âme et le corps.
Le thème fondamental du bergsonisme est le temps en tant que durée.

Le philosophe

Au premier congrès international de philosophie, qui se tint à Paris les cinq premiers jours d’août 1900, Bergson fit une courte mais importante conférence : Sur les origines psychologiques de notre croyance à la loi de causalité. En 1900, Félix Alcan publia Le Rire, une des productions « mineures » de Bergson. Cet essai sur le sens du « comique » était basé sur un cours qu’il avait donné dans sa jeunesse en Auvergne. Son étude est essentielle pour comprendre la vision de Bergson sur la vie, et ses passages traitant de la place de l’art dans la vie sont remarquables. En 1901, Bergson fut élu à l’Académie des sciences morales et politiques. En 1903, il collabora à la Revue de métaphysique et de morale en publiant un essai nommé Introduction à la métaphysique, qui peut être lu comme une préface à l’étude de ses livres principaux.
En 1904, à la mort du sociologue Gabriel Tarde, Bergson lui succéda à la chaire de Philosophie moderne. Entre le 4 et le 8 septembre 1904, il était à Genève pour participer au Second congrès international de philosophie où il tint une conférence sur Le Paralogisme psycho-physiologique ou, pour citer son nouveau titre, Le Cerveau et la pensée : une illusion philosophique. Une maladie l’empêcha de se rendre en Allemagne pour assister au troisième congrès qui eut lieu à Heidelberg.
Sa troisième œuvre majeure, L'Évolution créatrice, parue en 1907, est sans conteste son livre le plus connu et le plus étudié. Il constitue l’une des contributions les plus profondes et les plus originales à l’étude philosophique de la théorie de l'évolution. Pierre Imbart de La Tour affirme qu'un « livre comme L’Évolution créatrice n’est pas seulement une œuvre, mais une date, celle d’une direction nouvelle imprimée à la pensée ». En 1918, son éditeur Alcan avait effectué 31 rééditions, avec en moyenne deux éditions par an pendant dix ans. Après la parution de ce livre, la popularité de Bergson augmenta considérablement, non seulement dans les cercles académiques, mais aussi dans le grand public.

Philosophie & métapsychique

Du 5 au 11 avril 1911, Bergson se rendit au Cinquième congrès de philosophie à Bologne en Italie, où il fit une contribution remarquée : L’Intuition philosophique. Il fut invité plusieurs fois en Angleterre, entre autres à l'université d'Oxford, où il donna deux conférences publiées par Clarendon Press sous le titre La Perception du changement. Dans ce texte, on appréciera le don de Bergson pour exposer ses idées de façon claire et concise, et ces deux leçons peuvent servir d'introduction à ses ouvrages majeurs. Oxford rendit hommage à son visiteur en lui décernant le titre de Doctor of Science. Deux jours plus tard, Bergson donna une conférence à l'université de Birmingham intitulée Vie et conscience. Elle fut publiée dans The Hibbert Journal (octobre 1911) et constitue le premier essai du livre L'Énergie spirituelle. En octobre, il retourna en Angleterre où il reçut un accueil triomphal, et donna à l’University College London quatre cours sur La Nature de l’âme. En 1913, il visita les États-Unis à l'invitation de l’université Columbia de New York et donna des conférences dans plusieurs villes américaines qui attirèrent un très large public. En février, à l’université Columbia, il donna des cours en français et en anglais sur le thème Spiritualité et liberté et sur la méthode philosophique. De retour en Angleterre en mai de la même année, il accepta la présidence de la Society for Psychical Research (SPR) et donna dans le cadre de la société une conférence étonnante : Fantômes des vivants et recherche psychique, qui peut être considérée comme « Le Discours de la méthode » des sciences psychiques qualitatives. Malgré cet engagement public en faveur de la métapsychique, Bergson n'a cessé d'avancer de façon discrète dans un domaine dont il était à la fois un des observateurs avisés (avec les expériences de l'Institut psychologique général sur Eusapia Palladino) et le théoricien caché selon Bertrand Méheust. L'ampleur de cet intérêt de Bergson pour la metapsychique fut relativement tardivement exhumé par un chercheur américain qui en fait même une clef importante pour comprendre l'œuvre du philosophe .
À cette période, sa popularité augmenta, et des traductions de son travail commencèrent à paraître dans de nombreuses langues : anglais, allemand, italien, danois, suédois, hongrois, polonais et russe. Il fut nommé président de l’Académie des sciences morales et politiques et officier de la Légion d'honneur.
Son influence fut sensible chez certains socialistes, et des mouvements religieux libéraux qualifiés de modernistes ou néo-catholiques tentèrent de s’approprier les thèses de Bergson. L’Église catholique romaine réagit en mettant les trois ouvrages principaux de Bergson à l’Index (décret du 1er juin 1914).
L'idée vraie de la philosophie
La philosophie se caractérise avant tout par la précision : l'explication qu'elle fournit doit être, en chaque cas, exactement adaptée à son objet, et donc ne convenir à aucun autre. La première condition de cette précision absolue est que la pensée porte sur la réalité elle-même et non sur des symboles censés la représenter ; la seconde, qu'elle soit d'ordre qualitatif : la mesure est toujours commune, c'est la qualité et non la quantité qui exprime le plus fidèlement l'originalité de chaque chose et de ses variations. La philosophie est donc une discipline concrète qui épouse la réalité de la façon la plus étroite. Elle porte essentiellement sur des faits ; c'est une connaissance positive et non une activité productrice de concepts. Ainsi entendue, la philosophie rejette l'idée de système. Un système, en effet, se veut global et, par conséquent, se trouve condamné à reconstruire la plus grande partie des faits à partir d'un petit nombre de principes et de concepts généraux : il est nécessairement artificiel, abstrait et vague. La connaissance effective de chaque objet, au contraire, demande un effort nouveau et son résultat est imprévisible. La vraie philosophie ignore, en outre, les problèmes angoissants et insolubles sécrétés par la pensée systématique et sujets de controverses millénaires comme celui de la liberté et du déterminisme ou celui de l'origine de l'être. Ils expriment simplement l'éloignement à l'égard de la réalité car celle-ci est une, n'enferme aucune contradiction ni impossibilité et ne laisse place à aucune hésitation dès qu'on entre en contact avec elle. La philosophie n'est pas l'amour des idées ni l'art de la discussion, mais consiste, en tous domaines, dans la recherche des faits.
La philosophie véritable est donc pour Bergson une pensée rigoureuse qui parvient à des certitudes. Il la nomme parfois une science mais, relevant tous les défis, il préfère l'appeler une métaphysique positive : métaphysique ou connaissance absolue ; positive, c'est-à-dire fondée sur des faits et, par suite, progressive. Sur ce point, le bergsonisme s'oppose directement au kantisme : la connaissance philosophique est limitée mais non relative, c'est une connaissance des choses en soi. Pour autant, il n'en revient pas à l'abstraction des métaphysiques antérieures dont Kant avait montré l'inanité mais, dans le même geste, il repousse la dialectique ainsi que le principe de la critique kantienne : non seulement Bergson rétablit la métaphysique, mais il la transporte sur le terrain des faits, de l'expérience. Un dernier trait souligne l'originalité de cette idée de la philosophie : celle-ci ne consiste pas en une œuvre particulière, portant un nom et opposée à d'autres œuvres du même genre, mais, parce qu'elle est positive, elle est, comme la science, une œuvre collective à laquelle chaque chercheur, s'il en a les capacités, apporte sa contribution et dans laquelle les résultats obtenus, toujours partiels, s'additionnent. Il n'y a qu'une philosophie, constituée par la métaphysique positive et son progrès.

Penser autrement

En quoi consiste l'expérience métaphysique ; Une connaissance absolue requiert une expérience pure, capable d'atteindre la réalité elle-même, sans intermédiaire. Mais comment parvenir à l'expérience pure,quelles sont ses conditions et les critères d'une observation directe de l'esprit par l'esprit et des choses par l'esprit ; La réponse à cette question définit la méthode philosophique qui présente deux mouvements inverses mais corrélatifs, l'un critique et l'autre positif.

Le procès de l'intelligence

L'expérience pure, si elle est possible, ne peut être qu'une expérience épurée. Bergson ne cesse d'attirer l'attention sur les confusions, les artifices et les illusions que comportent l'expérience courante et même certains types d'expérience tenus pour scientifiques et qui ne le sont que partiellement. Les prétendues données de ces expériences sont en fait des mixtes dans lesquels la réalité immédiate est altérée par son mélange avec des notions hétérogènes ou des points de vue particuliers qui s'y ajoutent, la modifient ou même tentent de s'y substituer. La recherche de l'immédiat effectif commence donc par une critique de l'expérience première. Cette critique, le bergsonisme la fait porter, pour l'essentiel, sur l'intelligence, ses procédés et ses instruments : l'intelligence commune, mais également l'intellect, l'entendement et la raison constituent de mauvaises références philosophiques.
L'intelligence n'est pas tombée du ciel comme la forme achevée de l'intelligibilité. Elle a une origine : de même que tous les caractères et aptitudes des vivants, elle est le produit de l'évolution vitale. Sous sa forme élaborée, elle est la manière de penser propre à une espèce animale, l'espèce humaine. Sa première signification est vitale : c'est une fonction d'adaptation permettant la survie. Par sa destination originelle, elle est donc foncièrement pratique et non théorique : c'est une faculté fabricatrice d'objets et d'outils. De cette fonction découlent son objet principal et sa forme. L'objet auquel s'applique toute fabrication est la matière, spécialement la matière inerte et, plus encore, la matière solide qui offre un meilleur point d'appui à l'action. L'objet premier et principal de l'intelligence, c'est donc le solide inorganisé. Quant à sa forme, elle est relative à sa fonction et à son objet. L'intelligence est avant tout la faculté d'établir des rapports et de les varier indéfiniment. Son opération principale consiste à produire du nouveau par le réarrangement d'éléments préexistants. Son cadre fondamental correspond à la propriété la plus générale de la matière, à savoir l'espace homogène infiniment divisible, décomposable et recomposable à volonté. Ses instruments par excellence sont les idées abstraites et générales qui permettent de relier entre elles des réalités par ailleurs différentes ainsi que de donner une apparence de fixité à ce qui, en fait, ne cesse de varier. Le langage dont la fonction est de communiquer, c'est-à-dire de transmettre ce qui est ou peut devenir commun, en est le produit et constitue, en même temps, un moyen qui en accuse les traits.
Ces caractères requis par l'action, l'intelligence les conserve quand elle se tourne vers la spéculation. Tout d'abord, elle privilégie dans le réel ce qu'il peut comporter de régularité et de stabilité et, au besoin, y introduit par artifice l'une et l'autre. Ensuite, elle procède par analyse, en résolvant la réalité qu'elle étudie en éléments distincts et fixes dont chacun est déterminé par référence à une catégorie générale. Elle les réunit alors par de multiples relations et tente ainsi d'obtenir par une reconstruction artificielle l'équivalent de son objet. En résumé, l'intelligence n'élabore qu'une connaissance indirecte, et donc conventionnelle et symbolique. Même dans ses productions théoriques, sa signification reste pragmatique : expliquer, pour elle, n'est guère que décrire une manière de faire. Son principal ouvrage et son emblème, le concept, en réunit tous lesdéfauts : c'est une abstraction, une généralisation et, finalement, une déformation ; il dénature la réalité dont il prétend représenter l'essence. Avec virtuosité Bergson retourne l'analyse intellectuelle contre l'intelligence pour en démonter les procédés, en montrer les détours, en révéler les limites ou les pièges. La plus grande réserve méthodique s'impose donc à l'égard des démarches de l'intelligence et de leurs résultats. Si l'on excepte la connaissance de la matière inerte et de l'espace abstrait sur lesquels elle s'est moulée et où elle se trouve donc chez elle, dans tous les autres domaines la pensée analytique, la méthode géométrique et la connaissance par concepts qui la constituent habituellement — ainsi que le langage, son auxiliaire — doivent faire l'objet d'un doute systématique. À l'inverse de Descartes, qui demande qu'on se détache des sens pour chercher la vérité par l'entendement, Bergson soutient qu'il faut commencer par écarter les représentations de l'intelligence pour espérer rejoindre le réel.

L'immédiat

L'intuition philosophique a donc pour objet l'immédiat. Mais à quoi reconnaît-on un immédiat ; Pour Bergson, ce n'est pas la manière dont on l'appréhende qui le qualifie comme tel. Ni la réceptivité de l'esprit ni même son entière passivité n'en sont les critères. Pas davantage le sentiment d'évidence qui accompagne son expérience. C'est, au contraire, uniquement par ses caractères intrinsèques qu'un donné peut prétendre à l'immédiateté. Celle-ci est une valeur qui s'attache au contenu et non à la modalité de la conscience. En premier lieu, l'immédiat se reconnaît à ce qu'il enveloppe une intelligibilité sui generis, sans référence à des cadres préalables. Non seulement il est clair par lui-même, n'enferme aucune incohérence et ne suscite aucun problème, mais il possède la propriété d'éclairer tout ce qui se rattacheà lui. À la lumière de l'immédiat, les problèmes se dissipent : il faut voir là un de ses critères les plus sûrs. Mais c'est surtout l'autosuffisance d'un contenu qui témoigne de sa réalité absolue et de son « originarité ». L'immédiat est ce dont les caractères intrinsèques sont nécessaires et suffisants pour en imposer l'existence et l'essence. Il n'est pas besoin de connaître auparavant les critères de la réalité pour le reconnaître ; c'est lui-même qui les révèle dans leur spécificité. Par le seul fait d'apparaître, il pose son objectivité. Par suite, il est inutile d'y rien ajouter mais, en revanche, on n'en peut rien séparer : il se présente comme une nature irréductible et donc, quelle que soit sa complexité interne, comme une nature simple. Ainsi, dans l'immédiat, le réel se confond avec sa manifestation. En bref, l'immédiat bergsonien signifie : que le réel est donné et non caché ; qu'on l'atteint directement et non par un détour : enfin, qu'il consiste et se révèle dans une certaine apparence, celle qui ne requiert rien d'autre qu'elle-même pour être et être intelligible : « Tout ce qui s'offre directement aux sens ou à la conscience, tout ce qui est objet d'expérience, soit extérieure soit interne, doit être tenu pour réel tant qu'on n'a pas démontré que c'est une simple apparence » (Essai sur les données immédiates de la conscience).

L'empirisme vrai

Quant à la méthode, le bergsonisme est donc un empirisme, mais qui se distingue de l'empirisme vulgaire et de l'empirisme philosophique traditionnel. Il ne cesse de dénoncer la démarche analytique de ces derniers, la façon dont ils découpent et reconstruisent artificiellement l'expérience, en fonction des exigences de la vie pratique et du langage : de l'expérience ils n'ont gardé que le nom. Au contraire, l'empirisme bergsonien est un « empirisme vrai », c'est-à-dire radical et intégral qui, d'une part, définit l'expérience pure par la perception d'un immédiat et, d'autre part, tient cette perception pour l'être même. Matière et mémoire présente une application particulièrement frappante (dont le résultat a paru étrange à beaucoup) de cette démarche empirico-métaphysique. Une des thèses principales de cet ouvrage consiste à identifier le réel à ce qui en serait la « perception pure », entendons par là une perception directe, complète, universelle et impersonnelle. Par référence à cette perception idéale qui n'existe qu'en droit, l'univers peut être assimilé à une espèce de conscience latente, impersonnelle et sans sujet. C'est un ensemble d'images mais qui existent en soi : selon l'expression d'un commentateur, réalité et perception ne sont plus que les deux noms d'une même existence. Ainsi la perception pure nous ferait percevoir la matière non en nous mais en elle, elle se confondrait avec la nature si elle pouvait s'étendre jusqu'à envelopper cet univers d'images. En fait, elle demeure partielle, et cela suffit à maintenir sa différence avec le réel.
L'intuition demande un véritable effort de conversion. Par suite, elle est rare et, en outre, inévitablement brève et partielle. Elle ne dispense donc pas de l'intelligence. D'une part, son éveil suppose les inquiétudes et les interrogations de l'intellect, et, d'autre part, elle a besoin de celui-ci pour développer ses résultats, les mettre à l'épreuve, les expliciter et les réfracter en concepts qui permettent de les communiquer. L'intuition bergsonienne n'exclut pas la dialectique mais lui assigne un rôle limité et subordonné.
Se tenir au plus près des apparences n'interdit pas l'originalité ni même l'ampleur des perspectives. La perception n'est pas le contraire de l'imagination : en comparaison des descriptions empiriques habituelles ou des constructions rationnelles, le contenu de l'intuition, par sa nouveauté, s'apparente à une invention. Le bergsonisme, en raison desa méthode, mais grâce aussi au talent de son auteur, est ainsi le déploiement de vues originales dont l'ensemble forme une vision complète de l'homme et du monde.

Un mobilisme universel et intégral

Sous tous ses aspects, à tous les niveaux, l'existence est mouvement ou, plus généralement, changement : telle est l'intuition fondamentale vers laquelle convergent toutes les autres. Cela est vrai de la conscience, qui ne cesse de se modifier de façon irréversible, ne serait-ce que par le souvenir de sa propre activité. Mais l'expérience pure et les découvertes scientifiques, s'appuyant mutuellement, font paraître également le monde extérieur sous ce jour particulier. Dans le monde vivant, l'individu croît puis décroît d'une manière continue, les espèces se transforment ou, à tout le moins, suscitent constamment dans leur sein des variétés nouvelles. Le monde matériel, de son côté, n'échappe pas à l'universel devenir : outre les mouvements évidents, petits ou grands, qui s'y produisent, la matière apparemment inerte qui le compose est, en fait, parcourue d'ébranlements de tous ordres — oscillations, vibrations, ondulations, etc. —, et son énergie s'altère progressivement et inéluctablement. Enfin, cette mobilité n'épargne pas ses éléments les plus intimes : l'atome est un ensemble de mouvements. Le changement est partout pour qui sait le voir.
Non seulement tout est en mouvement, mais le mouvement lui-même n'est que mobilité. Le mouvement dans l'espace, par exemple, ne se réduit pas, comme on le pense habituellement, à l'occupation successive d'une série de positions séparées ; car chacune d'elles est un point immobile et non un élément de mouvement, et, si le mobile coïncidait, ne serait-ce qu'un instant, avec elle, il marquerait un arrêt, perdant ainsi l'impulsion qui le constituait. Avec de l'immobile on ne fera jamais du mouvant. Le mouvement consiste tout entier dans le passage d'un point à un autre. De la même manière, le changement ne réside pas dans une succession d'états distincts mais dans l'altération continue par laquelle l'état antérieur — qui n'était donc pas un état : déterminé et fixe — se transforme en un état différent. La transition fait donc toute la réalité du mouvement et du changement : elle en est l'essence.
Mais comment penser la transition en elle-même, avec précision ; Comment penser, par exemple, la mobilité pure ; Tout d'abord sous la forme d'un acte indivisé et indivisible : le mouvement consiste en une progression continue. Par suite, il relève nécessairement d'une synthèse d'ordre mental ; et cela non seulement pour être perçu, mais pour être, tout simplement. Ainsi, tout mouvement participe de l'esprit : il n'y a de mobilité proprement dite qu'à cette condition. Sous quelle forme une synthèse de ce genre se réalise-t-elle ; Bergson a découvert dans la qualité un mode de totalisation original : la variation qualitative enchaîne en effet les différences sans les confondre ni les séparer radicalement. Le mouvement est donc d'ordre qualitatif, constitué, dans chaque cas, par une synthèse qualitative particulière qui en fait une réalité singulière et absolue. En outre, tout mouvement, comme tout changement, est imprévisible, sinon on ne pourrait plus parler proprement de mouvement ni de changement : tout serait donné d'avance, contenu dans une situation initiale parfaitement déterminée dont le cours du temps ne ferait que déployer les virtualités sans y rien ajouter. Par cette propriété, mouvement et changement s'apparentent à nouveau aux réalités spirituelles : « Le changement pur [...] est chose spirituelle ou imprégnée de spiritualité » (La Pensée et le mouvant). Enfin, le changement en général est à lui seul substance. Il ne requiert pas un substratimmuable qui demeurerait inchangé sous ses variations, car un tel support n'est rien en dehors des actions et des aspects dans lesquels il est censé se manifester, tandis que le changement enveloppe l'ensemble d'un divers ainsi que sa continuité et sa créativité : il n'y a pas de caractère plus consistant, pour poser une réalité, c'est-à-dire l'unité et la diversité d'une existence, que la continuité qualitative d'un devenir. Telle la mélodie, dont l'enchaînement d'une variation sonore suffit à constituer l'être sans qu'il soit besoin de supposer un objet qui change.
Ainsi, le bergsonisme est un mobilisme intégral. Le dynamisme est la vérité du réel, l'univers « un jaillissement ininterrompu de nouveautés » (L'Évolution créatrice) ; et la tâche fondamentale de la philosophie est de penser le « mouvant ». Vision du monde antiplatonicienne s'il en est : le devenir pur (le non-être selon Platon) constitue ici la réalité en soi, tandis que l'immutabilité et l'éternité (attributs des Idées) passent pour des artifices. Pour autant, la philosophie bergsonienne ne rejoint pas celle d'Héraclite. Certes, les deux doctrines affirment en commun que « tout s'écoule », mais elles interprètent cette thèse de façon opposée. Pour Bergson, le changement perpétuel ne signifie pas anéantissement constant mais continuation et création, c'est-à-dire enrichissement ininterrompu.

La durée

Dans son Essai sur les données immédiates de la conscience, Bergson oppose durée de la conscience et temps scientifique : « Si tous les mouvements de l'univers étaient uniformément accélérés, bien mieux : si, à la limite, une rapidité infinie resserrait le successif dans l'instantané, aucune formule scientifique ne serait modifiée. Cette situation fictive fait bien sentir que le temps de la science n'est pas celui de l'existence. Qu'est-ce donc alors que ce temps de l'existence auquel le bergsonnisme affectera le mot durée? C'est le temps vécu et, comme tel, donné là où il est vécu, dans la conscience (...) Le temps de l'existence est donc radicalement différent de celui que la mécanique et la physique mathématique ont rendu mesurable par une abstraction qui le vide de tout devenir, concrètement incompressible et inextensible (...) Examinant une des « notions scientifiques fondamentales», voici que Bergson se trouvait devant une réalité psychique; au moment où il constatait un écart entre la durée vécue et le temps qui passait de la science et de la conscience. Le « changement » ne pouvait être plus « complet ». Ajoutons : ni plus inattendu. Le philosophe l'a dit et redit toutes les fois qu'il eut l'occasion de rappeler les premières démarches de sa pensée.»
Pour faire comprendre la différence entre temps et durée, Bergson faisait fondre devant les auditeurs du Collège de France un morceau de sucre dans l'eau. Le temps est la mesure d'une répétition dans l'espace. Par exemple le passage d'une aiguille tournant à vitesse constante par le point le plus haut du cercle de l'horloge permet de mesurer une heure ou une minute ou une seconde. Le temps est donc une façon de ramener un phénomène évolutif à des coordonnées spatiales. Ainsi dans le « temps spatial » sont décrits les états successifs du sucre fondant dans l'eau16. La « durée pure » est la pensée hors mesures de la continuité du même phénomène évolutif. Elle suppose quelque chose qui assure la continuité entre les états successifs, qui est, pour Bergson, la conscience de l'observateur, qu'il appelle « intuition » parce qu'elle se perçoit non par la projection de l'évolution du système décrit sur un référentiel spatial mais par une pensée inséparable de son objet : « Je saisis simultanément que je pense en durée et que je suis en durée », ce qui fera dire à Henri Gouhier « la conscience de durer est durée de la conscience ».
Dans le temps se pense, par calcul, la différence entre des états successifs comme dans la durée pure, par intuition, leur continuité. Celle-ci est une intégration d'états successifs comme celui-là une différenciation d'un phénomène unique. C'est par l'appréhension du saut épistémologique qu'a représentée l'invention mathématique du calcul intégral que Bergson a eu l'intuition, entre 1883 et 1884 alors qu'il était normalien à Clermont-Ferrand, d'introduire la notion de « durée pure » et de faire faire à son tour à la physique, du moins à une phénoménologie (parce que la physique justement spatialise le devenir), un saut épistémologique.
Le changement est inséparable du temps, et la philosophie bergsonienne s'élabore en contrepoint d'une réflexion sur celui-ci. « Durée » est le nom donné par Bergson à la perception du temps réel, qu'il oppose à la notion commune (pragmatique et sociale) du temps, ainsi qu'à son concept scientifique. Le temps des horloges, comme celui de la mécanique, est d'abord, en effet, une notion abstraite, celle d'un cadre vide où viennent se loger tous les changements, mais qui lui-même ne change pas ; ensuite, une représentation analytique obtenue par la juxtaposition, selon un certain ordre, d'instants identiques et intemporels ; enfin, un concept symbolique qui traduit en termes d'espace ce qui est le plus étranger à celui-ci. La durée, quant à elle, est le temps dans sa pureté, dissocié de l'espace et des artifices analytiques qui l'obscurcissent et qui l'altèrent. C'est une « donnée immédiate », absolue, une variation qualitative continue et irréversible : « une succession qui n'est pas une juxtaposition, une croissance par le dedans, le prolongement ininterrompu du passé dans un présent qui empiète sur l'avenir » (La Pensée et le mouvant). En outre, la durée est concrète : elle ne forme pas le cadre de tous les changements, mais elle s'identifie au changement lui-même, à chaque fois singulier. Réelle et plurielle, la durée bergsonienne réfute le temps kantien, idéal et unique.
Cependant, l'expérience de la durée ne se limite pas à la connaissance de la véritable nature du temps. Le temps réel est non seulement changement, mais comme le dessin épuré du changement. À ce titre, la durée peut servir de modèle pour la recherche et l'identification de l'immédiat en toutes choses. Elle révèle une nouvelle figure des rapports de l'un et du multiple — que Bergson appelle « multiplicité qualitative » — dans laquelle l'unité et la pluralité ne se séparent pas et qui consiste dans une succession d'éléments hétérogènes qui s'interpénètrent. Le temps dans sa pureté est effectivement une multiplicité de cet ordre, mais c'est le cas également de toute existence successive, de tout changement véritable, et donc de toute réalité. Le thème de la mobilité s'explicite et s'approfondit dans celui de la durée : le réel est constitué par une diversité de durées qui se distinguent les unes des autres par leur degré de tension, par la rapidité de leur rythme, enfin par l'hétérogénéité plus oumoins prononcée des variations élémentaires qu'elles enchaînent. Bien que chacune soit différente qualitativement, elles restent en continuité, et leur ensemble est lui-même l'unité d'une pluralité de devenirs hétérogènes qui s'interpénètrent, c'est-à-dire durée. Ainsi, la durée fait à la fois l'unité et la variété profondes du réel, et la philosophie consiste à voir toutes choses sub specie durationis (La Pensée et le mouvant).

Un nouveau spiritualisme L'esprit, le moi, la liberté

La durée est d'essence psychique, car elle suppose la conservation et la continuation du passé dans le présent, c'est-à-dire une mémoire. Elle est donc, en premier lieu, la forme sous laquelle l'intuition perçoit la vie intérieure : l'esprit est durée et même il n'est que durée. Pour Bergson, ce qui le caractérise au premier chef, ce n'est pas un pouvoir de connaître ou de sentir, ni la capacité de promouvoir des valeurs, mais la mobilité, l'aptitude à tirer continuellement de lui-même plus qu'il ne contient. Ce n'est pas non plus la conscience explicite : le psychisme est pour une grande part inconscient, la spiritualité sans la conscience est possible. En outre, la vie intérieure est une expérience privilégiée de la durée, car la réalité interne, plus manifestement que toute autre, se présente et se vit comme un courant irréversible, continu et constamment modificateur de lui-même. La durée pure est l' « étoffe même » de la vie psychologique. Par suite, c'est dans cette durée individuelle et concrète que réside le secret de la personnalité et de la liberté.
La personnalité désigne ce qui rend chaque individu inimitable et, par ailleurs, lui permet de rester identique à travers ses changements. Pour résoudre le problème difficile que soulève cette forme du rapport de l'un et du multiple, Bergson recourt à une distinction, devenue célèbre, entre deux moi (le « moi superficiel » et le « moi profond »), qui correspond moins à la désignation de deux entités différentes qu'à celle de deux niveaux de la vie psychologique. Le premier, le plus courant, est celui d'une vie essentiellement tournée vers la pratique, attentive aux besoins de la société et aux exigences du langage, constituée, en conséquence, d'une juxtaposition d'états distincts, définis et facilement communicables : sensations communes, sentiments impersonnels, idées générales. Vie conventionnelle, sans unité interne ni créativité, dans laquelle, pour coller au monde extérieur, nous nous éloignons de nous-même. Le second, où nous nous plaçons et que nous intensifions quand nous rentrons en nous, est un devenir original dont le changement incessant et imprévisible fait la singularité et le caractère continu l'identité. Le moi réel se confond avec ce dynamisme créateur : il est la durée intérieure, une certaine qualité de durée. La personnalité ainsi entendue définit précisément et complètement chacun de nous, car elle est, tout à la fois, la source, le lien, l'ensemble et la qualité particulière de nos changements.
Elle est aussi ce qu'il y a de plus libre. Personnalité et liberté sont en effet comme les deux faces d'une même réalité dont l'une met en valeur la continuité et l'autre l'imprévisibilité. Pour Bergson, l'acte libre ne résulte pas d'un choix indifférent ; il est, au contraire, l'acte le plus significatif : l'expression du moi tout entier. Pour autant, il n'obéit pas à un déterminisme rationnel ou affectif ; il se rattache à ses antécédents sans s'y réduire : dans les mêmes conditions, d'autres actions, non pas quelconques, mais cependant profondément différentes, auraient pu voir le jour : au sens le plus littéral, c'est une création de soi par soi. L'expérience du moi comme durée résout l'énigme de la liberté et révèle qu'elle est inséparable de la vie profonde de l'esprit.

Face au positivisme et au scientisme

Il parvient ainsi à une refondation de la liberté, par ailleurs indéfinissable, mais aussi à une analyse novatrice de la relation de causalité. La causalité, quand elle est considérée sous l'angle purement scientifique, participe selon lui du principe logique d'identité (qui tend à nier la durée). Bergson a écrit « La science a pour principal objet de prévoir et de mesurer : or on ne prévoit les phénomènes physiques qu'à la condition de supposer qu'ils ne durent pas comme nous, et on ne mesure que de l'espace.» Cette conception de la causalité s'est en quelque sorte durcie dans deux courants philosophiques importants du xixe siècle (qui ne se confondent pas purement et simplement avec la science en tant que telle, mais la considèrent comme la seule façon valable de connaître), deux courants orientés par « le progrès, au xixe siècle, des sciences positives, et plus spécialement, des sciences de la nature fondées sur l'observation et l'expérimentation. C'est de ce progrès qu'était né le positivisme proprement dit, celui d'Auguste Comte. Mais beaucoup d'esprits (...) Forts, d'une part, des suggestions mécanistes de la physique et de la chimie, d'autre part, des théories évolutionnistes de Lamarck et de Darwin, enfin des conceptions associationnistes de la psychologie anglaise (...) s'acheminaient vers une théorie purement « scientiste » de l'univers et de l'humanité.»
Ces deux philosophies s'accordent sur l'idée que « tout, dans le monde matériel, psychologique et social, est soumis au déterminisme le plus régulier ; rien ne se produit que suivant des lois constantes et générales ; nulle part on ne trouve de miracle, de contingence, de liberté ; quand certaines causes sont données, certains effets se produisent immanquablement.» Ces deux philosophies ne divergent que de cette façon : pour les positivistes, nous ne connaissons pas le secret de l'origine de l'univers ni sa destinée. Pour le scientisme « du moment qu'on s'est accordé à soi-même la supposition, soit d'une certaine quantité immuable de « force et de matière », soit en d'autres termes, d'une certaine quantité immuable d'énergie, on a de quoi interpréter intelligiblement tous les phénomènes astronomiques, physiques, chimiques, biologiques, psychologiques et sociaux ...Le monde est « une force qui va », sans poursuivre aucun but que le simple développement de ses puissances intimes. Dans une conception de ce genre, tout se fait d'une façon soit mécanique, soit dynamique, mais en tout cas calculable. Toute l'explication des choses relève donc des mathématiques.» Pour Charles Péguy, cité par André A. Devaux, Bergson est « l'homme qui a réintroduit la vie spirituelle dans le monde », mais pas nécessairement seulement en contredisant Auguste Comte, mais en le dépassant car, estime-t-il, la réintroduction du spirituel « s'est opérée par le recours à une plus grande positivité, intégrant le métaphysique dans le champ de l'expérience objective : première révolution qui consiste à refuser l'assimilation, héritée du comtisme, entre « positif » et « relatif ». Une des clefs du bergsonisme, en effet, est fournie par la distinction qu'il souligne entre « connaissance limitée » et « connaissance relative » : celle-ci « altère la nature de son objet » ; celle-là « le laisse intact, quitte à n'en saisir qu'une partie .»

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Posté le : 04/01/2015 22:43
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Par une aquarelle de Folon
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A bord de ce cahier volant
Un âne triste monte au ciel
Un enfant soldat dort la paix
Un enfant poète baille à l'ourse
A bord de ce cahier volant
Vénus éteint la douce brune
Lune et clocher vont bilboquer
L'eau le soleil sont des amants
Les cages aux oiseux sont ouvertes
Les statues font des farandoles
A bord de ce cahier volant
L'hiver soupire le temps passé
La porte est une enluminure
Les croisées des lanternes magiques
Le plafond une aurore polaire
A bord de ce cahier volant
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