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Accueil >> newbb >> Défi du 08-08-2015 [Les Forums - Défis et concours]

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Re: Défi du 08-08-2015
Plume d'Or
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Réclame


Mes pas me guidèrent
Comme tout dimanche matin
Vers cette place
Où exposent des marchands forains

Il y avait ce jour-là
Au bout de l'esplanade
Un nouveau vendeur
Au teint mât et aux yeux de jade

Devant lui, bien rangés,
Sur son étal
Se trouvaient de petits cœurs étincelants
Et des cerveaux en métal

Venez, mesdames,
Et vous messieurs venez
Il vous suffit d'ajouter juste
Un peu de monnaie
Pour troquer contre ces babioles
Neuves, jamais servies
Toutes vos angoisses
Toutes les toxines de votre vie
Vos rêves abandonnés,
Vos pires cauchemars
Les souvenirs encombrants
Dont vous en avez marre
Je vous cède ma camelote,
Moyen sûr d'évasion
Mettez-là, sur cet étal
Tous vos vécus d'occasion !





Posté le : 10/08/2015 21:18
_________________
rien n'est sûr; c'est pour cela que nous nous attachons à la vie
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Re: Défi du 08-08-2015
Plume d'Or
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Eh bien les Loréens, on ne vous arrête plus !


@Istenozot: sacrée cave que tu nous décris. Du coup, je ne sais plus quel vin acheter pour mon repas de ce soir, tous me donnent envie de consommer sans modération.


@dumont011: une bourse au vécus, ça aurait de la gueule ! Cela me fait un peu penser, en plus mercantile, aux poupées-tracas du Guatemala.


Au plaisir de vous relire encore et toujours,

Donald

Posté le : 11/08/2015 19:51
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Re: Défi du 08-08-2015
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Cher Donald,

Tu manies à merveille le genre SF et l'utiliser dans le cadre de ce défi est un vrai pari. Ah Calgon ! Depuis le temps qu'ils nous bassinent (ou nous lessivent le cerveau) avec le slogan, il doit bien y avoir un peu de vrai. QUi sait... on verra peut-être un petit IVO promouvoir le produit dans 100 ans. Demain est un autre jour....

Cher Istenozot,

ON sent la passion pour le terroir et les vins qui y sont attachés. Quelle belle promotion !

Cher Dumont,
L'idée de pouvoir changer son cerveau ou son coeur parfois trop lourd de souvenirs et de blessures est très belle.


Merci à tous ! Vous êtes formidables !

Bises


Couscous

Posté le : 13/08/2015 17:44
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Re: Défi du 08-08-2015
Plume d'Or
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Des femmes qu'on n'oublie pas


J’étais en pleine étude des dernières photographies salaces prises par Bob le Spongieux, mon spécialiste des maris cocus et des femmes infidèles, quand Irina me sonna, comme diraient nos amis Belges. « Votre rendez-vous de seize heures est arrivé » s’afficha en lettres capitales sur l’entête du message électronique délivré par la magie du Dieu Google. Fidèle à ses habitudes, Irina avait même joint, dans le corps de l’email, une synthèse sur ma cliente et la raison officielle de sa venue. Il s’agissait d’une richissime entrepreneure américaine, très connue sous le nom de Barbara Gould, devenue une icone des produits de beauté et autres cosmétiques. Son problème était bête comme chou : elle avait perdu son égérie, rien que ça.

Salima, mon hôtesse d’accueil, fit entrer Barbara Gould dans mon bureau. Je pris en charge la procédure protocolaire réservée aux puissants de ce monde puis démarrai la séance de questions et réponses, devant une bonne coupe de champagne rosé.
— Qu’est-ce qui vous amène chez le meilleur investigateur privé d’Europe et de Navarre ?

En temps normal, devant autant de culot, mon interlocutrice se serait offusquée de ce manque flagrant d’humilité. Je n’y pouvais rien, mon naturel extraverti me poussait à forcer la chansonnette, surtout en face de belles quadragénaires habillées en tailleur à dix mille euros. Barbara Gould méritait le détour, une sorte de mélange entre Inès de la Fressange et Monica Belluci, « la classe et la sculpture » aurait dit ma grand-mère pour définir la beauté assise sous mes yeux. Bizarrement, Barbara Gould ne sembla pas incommodée outre-mesure par ma formule effrontée. Elle me sourit de mille dents puis répondit du tac au tac.
— Mon mannequin vedette a disparu, comme ça, sans prévenir.
— A-t-elle un motif, du genre de la jalousie entre femmes, d’un amant commun, du classique bouton sur le nez voire du petit frère drogué revenu de parmi les morts ?
— Je vais vous mettre directement dans la confidence : Jessica Stone, tel est son nom, est également ma maîtresse, n’aime pas la gent masculine, ne partage pas ses amours, règle ses problèmes de peau avec nos produits et demeure la fille unique de parents décédés depuis des années.

D’ordinaire, devant des réponses au premier degré, preuve d’un manque flagrant d’abstraction de la part de la personne qui les formulait, je jouais le comique de répétition, histoire de pousser le bouchon à ses limites et surtout de m’amuser un peu. Curieusement, je sentis un bout d’empathie émerger de mon cœur à l’épaisse cuirasse et commander à mon cerveau une attitude charitable.
— En effet, tout ceci est bien mystérieux. Je suppose que vous êtes venue avec des photos de la disparue, ainsi que son curriculum-vitae détaillé.
— Cela va de soi. Je vous ai fait imprimer deux exemplaires de son press-book.
— Il me faudra aussi les clés de son logement, l’immatriculation de sa voiture et son numéro de sécurité sociale.
— Vous l’aurez ! Humphrey, mon secrétaire particulier, vous enverra toutes les informations nécessaires à votre enquête. Ses coordonnées téléphoniques sont annexées au dossier. Il est au courant de ma démarche.
— Parfait ! Je prends l’affaire, avec effet immédiat.

J’adorais conclure de la sorte. En général, Irina avait négocié les prix avant la prise de rendez-vous, sur la base de la tête du client, de son statut social et de sa notoriété, modulo les emmerdements propres à la situation à traiter. Je n’avais plus qu’à me lever, à faire admirer mon beau costume italien et mon mètre quatre-vingt-dix, à illuminer la pièce de mon sourire à deux cents carats et le tour était joué. Barbara Gould ne dérogea pas à la règle. Elle me serra la main d’une poigne ferme et décidée, me retourna la politesse en éclairant mon bureau de son superbe dentier en émail puis tordit de la fesse jusqu’à la réception où Salima prit le relais.

Irina rentra dans mon espace privé cinq minutes après le départ de la cliente. Elle me soumit à la question, avec méthode et rigueur, puis passa à la phase intuitive, celle où mes petites cellules grises pouvaient enfin jouer au yoyo au lieu de réciter leurs gammes cérébrales.
— Qu’en pensez-vous, Don ?
— La belle s’est fait la malle parce qu’elle en avait marre de jouer les potiches.
— Et l’amour dans tout ça ?
— Je vous aime Irina, de manière certes platonique car vous refusez de consommer notre belle relation dans un grand lit de fleurs, mais pour autant je ne vous étouffe pas. Barbara Gould se précipite chez la crème des détectives privés de la place parisienne, à peine trois jours après le départ impromptu de Jessica Stone.
— Elle s’inquiète, voilà une explication plausible.
— Vous feriez ça si je disparaissais soudainement ?
— Non. Je vous laisserais le bénéfice du doute, en supposant que vous avez certainement perdu la raison dans les bras langoureux d’une vahiné d’exportation, au fond d’une fumerie d’opium.
— Exactement ! Jamais vous ne seriez assez folle pour vous lancer dans des élucubrations sur mon enlèvement par les extra-terrestres, ma disparition dans le Triangle des Bermudes ou tout événement difficilement explicable par une analyse rationnelle.

Irina accepta mon argumentaire. Ancienne de la maison K.G.B, mon assistante préférée connaissait ses limites érigées en montagnes himalayennes. Dans son esprit fortement cartésien, la logique régnait en maîtresse, laissant peu de place à l’incongru et au superficiel. Dans quatre-vingt-dix-neuf pour cent des situations, son cerveau surpuissant s’avérait capable de résoudre des affaires sur la seule base de son raisonnement et de statistiques armées de probabilités. Dans le cas présent, Irina en était arrivée à une conclusion identique mais préférait quand même confirmer son hypothèse par l’intuition débridée de son chef adoré. Les histoires d’amour entre grandes filles pleines aux as ne faisaient pas partie du catalogue des possibilités majeures tel qu’affiché en quatre par trois dans les salles de classes soviétiques.

Désormais, les dés étaient jetés. Jessica Stone avait intérêt à bien se cacher dans son terrier car le célèbre duo formé par Don le ténébreux et Irina la guerrière se lançait à sa recherche, avec des moyens élevés et une expérience éprouvée. Ma Russe aux longues jambes fit appel à ses relations pour tracer les mouvements de Jessica Stone, de ses retraits en carte bancaire à son téléphone portable en passant par d’autres biais nettement moins avouables. Pour ma part, je procédai à la classique enquête de voisinage, un exercice incontournable dans la police nationale et fort utile pour les investigations privées. Barbara Gould et Jessica Stone habitaient toutes les deux au sein du seizième arrondissement de Paris, en plein milieu de l’avenue Henri-Martin, dans des appartements séparés mais situés au même étage d’une résidence pour nantis. Leur relation donnait lieu à des interprétations diverses et variées, selon l’âge des voisins, leurs croyances religieuses et leurs convictions politiques. Tantôt sorcières de Salem, elles passaient du statut de honte locale à celui de curiosité ethnologique voire de fantasme sexuel. Ma fouille des quartiers de Jessica Stone m’apporta des précisions très utiles sur l’état d’esprit du mannequin avant sa disparition.

Il était enfin possible de débriefer avec Irina, de confronter nos résultats afin d’en tirer la substantifique moelle, un faisceau d’indices suffisamment costaud pour supporter une théorie même hasardeuse.
— Qu’avez-vous obtenue, Irina ? Faites-moi grâce des détails scientifiques, j’ai déjà mal au crâne.
— Jessica Stone a retiré un maximum d’argent liquide en un temps record, atteignant ainsi le plafond autorisé par sa carte bancaire. Elle a opéré ces retraits dans le seizième arrondissement, à moins d’un kilomètre de son domicile. Depuis, elle n’a plus utilisé ce moyen de paiement.
— Classique. Elle sait que Barbara Gould est du genre pot de colle, capable de lui accrocher un pitbull aux pattes.
— Jessica Stone n’a pas utilisé son téléphone portable. Jamais. Elle l’a juste balancé dans une poubelle de sa rue. Il m’a fallu de la patience et de la chance pour le retrouver.
— A-t-il parlé ?
— Oui, ce malgré la destruction de la carte SIM et de la batterie. Visiblement, Jessica Stone ne savait pas qu’un smartphone gardait des informations cachées dans sa mémoire morte.
— Peut-on passer l’explication technique et l’histoire de la téléphonie mobile de Cro-Magnon à nos jours ?

Irina apprécia assez peu mon humour teinté d’impatience. Elle me fusilla du regard puis répondit à ma question.
— En gros, ces derniers temps, elle a appelé l’Évêché de Paris.
— Quel service ?
— Celui des dons.
— J’en étais sûr ! Est-ce tout ?
— Oui.
— Quelle est votre conclusion, Irina ? Ne tournez pas autour du pot !
— Si j’étais vous, Don, je dirais que Jessica Stone est rentrée dans les ordres ou s’est enfermée dans un couvent. L’argent a du permettre son entrée dans un établissement peu connu et très discret.

Je pris Irina dans mes bras, non pour lui faire sa fête mais réellement par fierté. Ma Moscovite d’assistante, une ancienne espionne rompue aux interrogatoires serrés, à la collecte d’informations croisées mille fois avec des statistiques, au calcul probabiliste, avait inhibé son esprit trop cartésien et s’était aventurée sur la voie de l’approche intuitive.
— Que vous arrive-t-il, Don ? Une montée de sève ? Vous devriez savoir que mon cœur appartient à mon papa, répliqua la Russe en me repoussant gentiment mais avec fermeté.
— Je suis fier de vous, belle enfant. Vous avez court-circuité vos neurones psychorigides, abandonné l’analyse différentielle et les cosinus au profit de vos tripes. Vous êtes devenue humaine ! Le docteur Frankenstein du K.G.B, votre créateur, n’en reviendrait pas lui-même. C’était tellement improbable que je ne m’y attendais pas moi-même et pourtant Dieu sait à quel point je suis imaginatif.
— Merci de me traiter de robot, Don. Je devrais vous castrer sur le champ mais j’ai pitié de vos nombreuses conquêtes. En échange, je ne vous demande qu’une chose : m’affranchir de vos conclusions.

J’avais noyé le poisson par une sortie rhétorique, alimentée par mon légendaire sens de la formule, un don pratique pour emballer les serveuses de bars branchés mais malheureusement sans effet sur les Mata-Hari soviétiques du genre d’Irina.
— Je suis arrivé à la même conclusion, Irina. Certes, mes méandres intellectuels ont été torturés mais le résultat reste identique : Jessica Stone a décidé de quitter son univers de paillettes et de crèmes antirides pour une existence basée sur la spiritualité et l’abandon des valeurs matérielles. Son appartement en témoigne.
— Il ne reste qu’à trouver où elle s’est réfugiée.
— Je l’ai déjà retrouvée, Irina.

Irina ne témoigna aucune surprise, comme si c’était naturel d’accomplir un tel exploit aussi rapidement. « Allons voir ce qu’il en est » me répondit-elle en guise de récompense, alors que j’attendais un geste d’affection, une preuve d’amour, une caresse sur la truffe, enfin un peu de réconfort dans ce monde de brutes. Tout à coup, je compris pourquoi Jessica Stone avait choisi de s’isoler, de quitter les feux de la rampe.

Quelques heures plus tard, nous étions dans le bureau de la Mère Supérieure, une femme peu commode prénommée Marie-Béatrice. Mon sens de l’observation me fit remarquer qu’elle avait dû être très belle dans un passé lointain. Sœur Marie-Béatrice tangentait le mètre quatre-vingts, se donnait des airs d’Ingrid Bergman dans «La Maison du docteur Edwardes » et économisait la fonction sourire dans une volonté évidente de service minimum garanti.
— Je vous reçois parce que l’Archevêque est une de vos relations, sachez-le, siffla la religieuse.
— Merci ma sœur, j’apprécie votre profonde sollicitude, répliquai-je.
— Sœur Marie-Joséphine, anciennement connue sous le nom de Jessica Stone, a donné son accord pour une entrevue avec vous deux, et ce malgré ma totale opposition.
— Pourquoi une telle défiance à notre encontre ?
— Je connais le monde de la beauté, des cosmétiques et des affaires. Plus que ça, je connais les femmes comme Barbara Gould.
— Des femmes qu’on n’oublie pas, ironisai-je en parodiant le slogan de la marque.
— C’est justement ce que veut Sœur Marie-Joséphine : oublier Jessica Stone, conclut sèchement Sœur Marie-Béatrice avant de se lever.

La Mère Supérieure nous conduisit dans une petite salle de lecture, réservée à l’étude. Elle nous invita à nous assoir et attendre l’arrivée de Sœur Marie-Joséphine, puis elle quitta la pièce sans un bruit, comme si elle glissait sur le plancher. Irina inspecta l’endroit du regard, sans abandonner sa chaise, tandis que je me lançai dans un décompte aléatoire de mes doigts au cas où l’un d’eux vint à manquer. Le temps coula religieusement. Dieu ne daigna pas venir jouer des claquettes ou émettre des hologrammes, Jésus ne tomba pas de sa croix miniature, aucune gargouille ne se décrocha des murs extérieurs pour enchaîner des loopings dans les cieux. Ma déception commença à grimper en flèche.

Heureusement, Saint Tiburce, patron des détectives privés à la langue bien pendue et à l’esprit tordu, décida de jouer sa meilleure carte. Jessica Stone apparut en pleine lumière, telle Kim Novak dans le magnifique « Sueurs froides » d’Alfred Hitchcock. Elle ne ressemblait plus au mannequin vedette de Barbara Gould. Sa blondeur éclatante, ses yeux lumineux, sa bouche parfaite, son sourire de star hollywoodienne, ses courbes fantastiques, avaient laissé place à un ensemble sobre, une version édulcorée de la beauté féminine. Même Greta Garbo se serait effacée devant une telle rivale.

Irina faillit intervenir pour me refermer la bouche et m’empêcher de baver sur la table. Sœur Marie-Joséphine posa son divin séant sur la chaise en face de moi et m’interrogea du regard.
— Pardonnez mon collègue, expliqua Irina. Il a besoin de récupérer après un coup de soleil.
— Je suppose que c’est de l’humour policier, répliqua Jessica Stone.
— En version soviétique, précisai-je. Irina voulait simplement vous dire à quel point je suis impressionné par votre beauté. Vos photographies n’arrivent pas à la cheville de la réalité.
— Parce que vous avez vue Jessica Stone, une femme malheureuse et cantonnée au rôle de produit d’appel pour tête de gondole, au lieu de Sœur Marie-Joséphine.
— Je ne vois pas d’énorme différence, objecta Irina. Vous avez seulement gommé le décorum, remplacé le maquillage par une façade de sobriété.
— Vous ne pouvez pas comprendre, mademoiselle. Pour la majorité des gens, les mannequins sont des femmes sans cervelle, des créatures obnubilées par leur image. Je n’ai pas l’intention de vous en dissuader, de vous livrer un long plaidoyer en faveur de mon ancien métier. Restez dans vos préjugés, si tel est votre credo !
— On se calme, mesdames, chuchotai-je. Nous ne sommes pas ici pour déclencher une guerre nucléaire entre le modèle féminin bolchévique prôné par toutes les Irina du globe et sa version capitaliste déclinée en quatre par trois sur les écrans de Time Square.

Irina rengaina sa Kalachnikov. Jessica Stone adoucit son regard. Je pouvais désormais engager une vraie conversation avec Sœur Marie-Joséphine, afin de comprendre les raisons de sa nouvelle vie.
— Vous savez pourquoi nous sommes venus vous voir, Sœur Marie-Joséphine ?
— Barbara Gould veut me récupérer, me remettre dans ma cage dorée où je pourrais pépier à volonté devant les objectifs et des millions d’yeux assoiffés d’or et d’artifices.
— En gros, c’est ça.
— Croyez-le ou pas, cette existence futile est terminée pour moi.
— Des mots, siffla Irina. Si vous saviez combien de fois nous avons entendu cet argument, venant de femmes infidèles, de bourgeoises qui s’ennuyaient de leur vie plaquée toc. Au final, elles reviennent toujours à la niche.
— Que proposez-vous, comme alternative ? Je ne crois pas en la révolution, répliqua Sœur Marie-Joséphine.
— Sortez des sentiers battus, utilisez votre beauté pour promouvoir la femme et non des produits cosmétiques destinées à l’enfermer dans un rôle d’animal social. Nous sommes les égales des hommes.
— C’est pour ça, je suppose, que vous êtes ici, avec un homme pour vous superviser, remarqua Sœur Marie-Joséphine. Vous êtes belle pourtant, visiblement instruite et qualifiée pour votre métier. Qu’avez-vous fait de votre potentiel ? Photographier les amours adultères, confirmer à des mâles frustrés que leur propriété était piétinée par d’autres mâles plus entreprenants, enlever à des épouses malheureuses les rares instants colorés de leur quotidien monochrome. Vous raisonnez comme un homme !

Irina déclara forfait, découpée en tranches par l’argumentation sévère de Sœur Marie-Joséphine. Les certitudes de ma Moscovite préférée vacillaient sans conteste. Des années de bourrage de crâne, de propagande communiste, étaient en train de laisser place à une vision alternative. Soldat de la fière Union Soviétique, beauté élevée dans le respect du Bolchoï et des poèmes de Pouchkine, Irina commençait à percevoir son identité réelle, celle d’une jeune femme au vingt-et-unième siècle.

Sœur Marie-Joséphine me regarda à mon tour, le regard doux et assuré. Je décidai de décontracter l’ambiance.
— Dieu : 1, URSS : 0.
— Vous voyez-vous en tant qu’arbitre ?
— Je ne suis qu’un visiteur, ma sœur. D’ailleurs, j’en ai assez vu. Je dois vous quitter, ramener ma collègue Irina en soins intensifs, tenter de sauver son cerveau soviétique de l’infection bourgeoise, bref sauver un reste de dinosaure de sa mue programmée.
— Et Barbara Gould ?
— Ce qui vous est interdit m’est autorisé. Une petite entorse à la vérité, un concerto pour pipeau et orchestre, une fable déguisée en investigation, la liste des possibilités est assez longue pour trouver la parade à son acharnement. A la fin, si vous restez invisible, elle vous oubliera et se dégotera un nouveau jouet, une belle poupée flambante neuve à exposer au monde.
— C’est tout ? Aussi simplement ?
— Voyez-le comme un miracle, Sœur Marie-Joséphine.
— Dieu vous garde, vous et votre collègue, conclut la religieuse.

Jessica Stone s’effaça définitivement des tablettes. Barbara Gould se consola dans les bras d’une autre égérie, une sulfureuse blonde prénommée Sandy, la glorifia à coups de spots publicitaires, l’adouba reine des femmes qu’on n’oubliait pas, et ne parla plus jamais de son ancienne amoureuse.

Irina me demanda un congé sans soldes, à durée illimitée. Je ne la revis pas pendant de nombreux mois. La légende raconte qu’elle était partie dans un établissement religieux, au plus profond des montagnes de l’Oural, à contempler les étoiles et réciter des cantiques.

Posté le : 13/08/2015 20:05
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Re: Défi du 08-08-2015
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Cher Donald,

Je viens un peu tard et je regrette de ne pas avoir dévoré ton texte plus tôt. Tes dialogues décalés sont hilarants et les slogans bien placés. Tu as su égratigner ce monde illusoire des cosmétiques et les personnes qui y gravitent.

Je pense qu'Irina reviendra pour d'autres aventures, lassées des cantiques russes.

Merci

COuscous

Posté le : 21/08/2015 14:03
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Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui bat d'une aile à dessiner
Qui bat d'une aile à rédiger
Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui dit les mots d'anciens poètes
Les couleurs d'une boîte à crayons
Il souffle des mots à l'estrade
Où il évente un émoi rose
A bord de ce cahier volant
Les animaux font des discours
Et les mystères vous font la cour
A bord de ce cahier volant
Un âne triste monte au ciel
Un enfant soldat dort la paix
Un enfant poète baille à l'ourse
A bord de ce cahier volant
Vénus éteint la douce brune
Lune et clocher vont bilboquer
L'eau le soleil sont des amants
Les cages aux oiseux sont ouvertes
Les statues font des farandoles
A bord de ce cahier volant
L'hiver soupire le temps passé
La porte est une enluminure
Les croisées des lanternes magiques
Le plafond une aurore polaire
A bord de ce cahier volant
L'enfance revient pousser le temps.
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