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Accueil >> newbb >> défi du 5 juillet 2014 [Les Forums - Défis et concours]

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défi du 5 juillet 2014
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Chers Loriens,

Je vous propose de vous inspirer du sujet suivant : "Un être singulier".

En espérant que ce thème vous inspire.

Au plaisir de vous lire les amis

Couscous

Posté le : 05/07/2014 07:06
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Re: défi du 5 juillet 2014
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Handicap

Dans une famille modeste, un enfant naquit. Il n’était pas aussi parfait que les autres nouveaux nés à la maternité, sauf aux yeux de sa mère qui le prénomma Gabriel.

Le petit grandit en sagesse. Mais la droiture de son comportement ne l’empêcha pas de voir son dos se courber au fur et à mesure de sa croissance.

À l’adolescence, il arborait deux proéminentes bosses au niveau des omoplates. Ce surpoids lui faisait voûter la colonne vertébrale et il marchait à la manière d’un homme âgé. Les autres enfants ne manquaient évidemment pas de se moquer de lui. Il lui était difficile de se faire des amis. Même ceux qui ne le traitaient pas de « monstre » ou « Quasimodo » ne lui adressaient pas plus la parole, de peur de devenir à leur tour sujets de railleries.

Grâce au soutien de ses parents et à sa persévérance, Gabriel fit des études et obtint un diplôme dans l’aéronautique. Depuis tout petit, il était passionné par toutes les machines volantes. Sa chambre débordait de modèles réduits et posters d’avions. Voler a toujours été un rêve pour l’homme, et dessiner des objets capables de le réaliser était la passion du jeune homme. Il décrocha un poste dans une grande entreprise.

Penché sur sa planche à dessins, Gabriel innovait, imaginait, s’évadant ainsi de la réalité. Il en oubliait les maux de dos qui devenaient de plus en plus terribles chaque jour. Il lutta jusqu’à ses dernière forces. Mais un jour, plié en deux par la douleur, il s’effondra.

À l’hôpital, il passa de nombreux examens. Le spécialiste n’avait jamais connu un tel cas dans toute sa carrière. Et pourtant celle-ci était déjà bien longue. Deux masses imposantes s’étaient développées dans le dos de son patient. Mais le chirurgien était bien incapable d’en déterminer la nature : du cartilage, de l’os, une tumeur ? L’opération s’imposait.

Le médecin commença à inciser lentement le dos de Gabriel, anesthésié quelques minutes plus tôt. Alors qu’il envisageait de retirer ce qu’il allait trouver, le chirurgien se ravisa lorsqu’il en découvrit la nature exacte. Après mûre réflexion et quelques appels à des confrères, il termina l’opération avec succès.

Au réveil, les premières paroles du jeune homme furent :
« Suis-je normal maintenant ?
- Vous ne le serez jamais mais je pense que vous considérerez votre handicap autrement maintenant. Levez-vous. »

La patient se leva doucement et suivit le médecin jusqu’à un grand miroir.

« Tournez-vous et regardez …. »
Gabriel découvrit deux masses blanchâtres dans son dos. Il cria :
« Mais qu’avez-vous fait ?
- Rien. Je les ai juste libérées.
- Mais ce sont ….
- Oui. Mais elles doivent encore se développer. Pouvez-vous les contrôler ?»

Le jeune homme redressa le dos et se concentra. De manière un peu saccadée, il parvint à les ouvrir et découvrit ses ailes. Elles étaient encore petites et leurs plumes ensanglantées mais il parvint à leur insuffler un mouvement de va-et-vient. Il ne savait pas s’il devait être heureux ou pas. C’était une sensation étrange. Ces ailes incarnaient sa passion mais leur présence ne le rendait toujours pas normal.

Au fil des mois, ses appendices plumeux grandirent. Seul dans son appartement, Gabriel s’entraînait à les contrôler. Mais il lui devenait de plus en plus difficile de les cacher sous ses vêtements larges. Un jour, Eric, un collègue, remarqua quelques petites plumes autour de sa chaise et l’interpella :

« Tu as un pull fait en plumes de pigeons ou quoi ? »

Gêné, le jeune homme sourit timidement mais resta muet.
Lorsqu’elles atteignirent une taille équivalente à la largeur de son loft, il décida qu’il était temps de les tester. Il se rendit dans une clairière déserte et se planta en plein milieu. Gabriel se mit à battre des ailes de plus en plus rapidement. Il sentit qu’il s’élevait doucement dans les airs. Il n’avait jamais ressenti une telle joie, une telle sensation de liberté. A quelques mètres du sol, il tenta de prendre une direction mais il ne parvint qu’à chuter lourdement au sol. Il lui fallait apprendre. Et les seuls maîtres qui pouvaient l’aider étaient les oiseaux.

De retour chez lui, il rechercha tout ce qu’il put sur le vol, avec des ailes réelles et non artificielles. Il se passa en boucle les reportages animaliers filmant les oiseaux de chasse en plein vol. Il étudia l’anatomie des ailes. Il se devait d’en comprendre la mécanique afin de pouvoir exploiter tout le potentiel que la nature lui avait gracieusement octroyé.

Après avoir appréhendé la théorie, il fallait mettre le tout en pratique. Gabriel retourna dans la clairière. Torse nu, il frissonnait dans l’air frais du petit matin. Il commença par s’élever doucement dans les airs. Maladroitement, il se déplaça, perdit un peu de hauteur, remonta. Les débuts furent laborieux. Après plusieurs heures et quelques chutes sans gravité, Gabriel était trempé de sueur et à bout de souffle. Il ne pouvait demander conseil à personne, il devait être le premier humain capable de voler sans artifice.

C’est ainsi que, chaque week-end, il continua à s’entraîner jusqu’à maîtriser parfaitement sa trajectoire. Quelles sensations incroyables lorsqu’il descendait en piqué vers le lac tout proche. L’adrénaline se répandait dans ses veines. C’était extatique, comme toucher son rêve du doigt.

Un jour, Gabriel était occupé de travailler, le dos courbé au-dessus de sa planche à dessins lorsqu’Eric passa derrière lui. Le regard de ce dernier fut attiré par la présence d’une grande plume blanche à terre. En se penchant pour la ramasser, il remarqua alors que des plumes identiques dépassaient du pull de son collègue. Intrigué, il souleva ce dernier et s’écria : « Oh, mon Dieu ! »

Gabriel se leva d’un bond et rabaissa son tricot. Eric le regardait bizarrement :

« Tu peux m’expliquer ? »
Gabriel resta muet quelques instants, cherchant la parade idéale.
« Je vais … à une fête costumée directement après le boulot.
- Toi, invité à une fête ? Tu n’as aucun ami. Arrête de mentir veux-tu !
- Je … je t’assure !
- Tu mens aussi sur ton handicap ?
- Pas du tout !
- Alors prouve-le et déshabille-toi !
- Je n’ai rien à te prouver. J’ai été engagé pour mes compétences.
- Ce n’est pas ce qui se dit dans les couloirs. Enlève ton pull !
- Non !
- D’accord. Je reviens. »

Eric sort précipitamment de la pièce et revient quelques minutes plus tard avec le chef de service et le directeur, tous deux affichant un air désapprobateur. Le chef prend la parole :
« Gabriel, Eric soutient que vous nous avez monté un bateau et que vous n’avez aucun handicap. Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?
- Mais … croyez-moi. Je vous en conjure.
- Retirez votre pull et nous vous laisserons tranquille. »

Gabriel se sentit piégé comme un rat. Les trois hommes avaient le regard braqué sur lui. Lentement, il retira à regret son tricot extra large. Ses ailes, libérées de leur étreinte, se déployèrent légèrement. Là, les spectateurs, bouche bée, ouvrirent de grands yeux ronds.

Après de longues secondes de silence pesant, ce fut Gabriel qui prit la parole :
« Je peux me rhabiller ? »

Le directeur s’approcha et passa derrière le dessinateur. Doucement, il caressa les douces plumes de son employé.

« C’est incroyable ! Pourquoi les cachez-vous ?
- Difficile d’être … différent.
- Et vous pouvez voler ?
- Maintenant oui.
- Il faut exploiter ce don, mon ami ! »

Le directeur avait annoncé cela de façon solennelle. Très vite, Gabriel devint l’icône de l’entreprise. Il commença à apparaître dans des publicités. C’est ainsi que le monde entier découvrit l’homme-oiseau. Il fut sollicité par des chaînes de télé, des journaux nationaux pour des interviews, des reportages. Il devint même l’égérie d’une grande marque de parfum. Dès lors, il eut accès aux fêtes mondaines, il côtoya la jet set, ne sachant plus dénombrer ses amis. Il dut abandonner son emploi, trop pris par les mondanités. Sa vie changea en peu de temps, il était adulé par les femmes, jalousé par les hommes. Il ne pouvait se promener dans la rue sans qu’on l’interpelle pour un autographe, une photo ou une petite démonstration de vol.

Un jour, un producteur lui proposa même un rôle taillé sur mesure dans un film d’action. Il en était évidemment l’acteur vedette. En tournant une scène un peu périlleuse, Gabriel fit une mauvaise chute. Amené d’urgence à l’hôpital, on lui diagnostiqua plusieurs fractures au niveau des ailes. Il subit de lourdes opérations mais il fallut se rendre à l’évidence ; il ne pourrait plus jamais voler !

Le cœur déchiré, Gabriel dut se résoudre à se faire amputer de ses appendices exceptionnels. A l’issue de l’opération, il s’observa dans le miroir. Son dos était droit, sans bosse. De ses ailes, il ne restait que deux cicatrices longilignes le long de ses omoplates.

De retour chez lui, il s’acheta des T-shirts et des pulls adaptés à sa nouvelle morphologie. Rapidement, les médias se détournèrent de lui. Il finit par reprendre son ancien poste.
Lorsqu’il se promenait dans la rue, il était enfin devenu un homme parmi les autres. Il avait connu le regard de pitié, de dégoût ou les moqueries lorsqu’il était bossu. Puis il avait affronté celui de l’envie, de l’admiration lorsqu’il était l’homme-oiseau. Enfin, il pouvait avoir une vie normale.

Un jour, il croisa la route de Michèle et ce fut le coup de foudre. Le couple s’installa rapidement et Michèle tomba enceinte. Gabriel était heureux.

A la maternité, il était aux côtés de son épouse pour accueillir leur enfant qu’ils choisirent de prénommer Ange. Le gynécologue déposa le nouveau né dans les mains du papa, comblé. Ce dernier tenait son petit contre son torse, lorsqu’il remarqua deux petites bosses au niveau des omoplates du nourrisson.


Posté le : 05/07/2014 07:07
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Re: défi du 5 juillet 2014
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Modeste contribution Tourangelle, non polémique, au défi de notre chère Couscous



Dans son berceau dés sa naissance
Il fit preuve de différences
Levant les bras, parlant sans cesse
En proférant moult promesses

Les médecins à son chevet
Restèrent cois, interloqués
Jamais on n’avait vu poupon
Parler avec un tel aplomb

Plus tard à l’école primaire
Ses leçons de belle manière
Il récitait en réclamant
À la fin des applaudissements

Quand la maîtresse lui posait
Une question peu compliquée
Quand il eut fourni sa réponse
La question devenait absconse

Il comprit vite et sans effort
Que travailler était un tort
Mais faire bosser autrui, c’est mieux
Moins fatiguant et plus juteux

Il prit les rênes d’une filiale
De l’entreprise familiale
Qui se trouva vite en faillite
Victime de gestion chaotique

Etape ultime, fort logique
Pour tous nos hommes politiques
Dont les desseins sont pathétiques
Ce sont des êtres atypiques

Poètes de l’Orée des rêves
I have un dream, je fais un rêve
Que les pays soient, je propose,
Régis par les rois de la prose

Posté le : 05/07/2014 13:44
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Le bonheur est une chose qui se double,..…..si on le partage …

Titi
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Re: défi du 5 juillet 2014
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Cher Kjtiti, on sent que tu ne portes pas nos chers politiciens dans ton coeur. Ce petit bonhomme avait tout pour faire carrière dans cette voie : les promesses non tenues, le bagou.
Je te soutiens dans ton rêve et espère avec toi que tout s'améliorera.


Merci pour ta participation.

Amitiés

Couscous

Posté le : 05/07/2014 14:12
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Re: défi du 5 juillet 2014
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Au contraire couscous, je les adore, ils me sont indispensables sachant que....., je n'attend rien d'eux!!!

La société ne doit rien exiger de celui qui n'attend rien d'elle disait George Sand, je suis adepte de cette formule!!!

Posté le : 05/07/2014 14:27
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Re: défi du 5 juillet 2014
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Très jolie histoire Couscous, qui me fait penser aux film Black Swan et Ricky. Tu as la chance d'être la maman d'un Gabriel, surveille son dos, mais peut-être n'a-t-il pas besoin d'ailes pour être un ange.
Kijtiti, tu as raison, le bagout ne suffit pas, il faut d'autres qualités.


Posté le : 05/07/2014 17:30
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Re: défi du 5 juillet 2014
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Je vous offer ce texte et je reviens. Bravo à tous !


Quand l'homme pénétra dans le Bistrot du Coin, Ginette était assise à une table, sirotant un vin blanc parmi la foule que le mauvais temps avait fait se réfugier dans l'établissement. Elle le remarqua aussitôt comme si elle avait reconnu en sa figure rechignée, quelqu'un qui lui était familier. Il paraissait parfaitement à son aise dans ce milieu et se déplaçait parmi les tables comme s'il fût un vieil habitué de la maison. Cet homme semblait, avec ses puissantes épaules, pouvoir soutenir la voûte du ciel et paraissait même y avoir réussi, à en juger par la courbure de son dos. Sa chevelure blanche le vieillissait mais allait bien avec l'intelligence de son front largement coupé et adoucissait l'aspérité de son visage.
Il s'assit à une table, en face de la banquette de Ginette. Il sortit de sa poche un cigare qu'il se mit à fumer en attendant patiemment que quelqu'un vînt lui demander ce qu'il désirait. Marinette, la patronne, arriva enfin et, toujours économe quand il s'agissait de ses paroles, elle lui lança simplement :
« Et pour monsieur ?
- Un café, s'il vous plaît. »
Elle acquiesça, s'en retourna derrière son comptoir et rapporta la commande qu'elle posa sur la table, non sans faire un signe imperceptible à Ginette, pour lui rappeler qu'elle n'autorisait pas les filles à distraire - ni soustraire - les clients de son bistrot. Ginette n'y fit pas attention. Elle n'avait d'yeux que pour cet homme qui ne semblait pas s'apercevoir de sa présence. Il était plongé dans des pensées que l'on devinait être lointaines et douloureuses. Son regard suivait la fumée de son cigare, sans y voir à travers les volutes, le visage de Ginette. Il semblait avoir bu jusqu'à la lie, une vie qui l'avait enivré, et maintenant, ici, seul, sans un sourire, il attendait, en fumant, que sonnât l'hallali. En ce morne après-midi pluvieux, il se sentait plus vieux. Il songeait à son indocile débauche, son incontrôlable corruption qui lui faisait chercher dans les bas-fonds de la prostitution les femmes les plus veules, les plus repoussantes, les plus immondes, celles dont on s'écarte, qui font fuir le monde, celles, enfin, qui en sont arrivées à ne rien refuser pour une chère frugale, ni la boue, ni la fange, ni même l'abjecte gale, qui sont prêtes à tout et qui à tout se prêtent, pour partager gaiement avec l'homme qui passe, l'ordure de ses goûts et l'horreur de ses jeux.
Accoudé sur la table, épuisé, traqué, n'ayant plus sur lui, que quelques miettes de son bien qu'il avait mangé et, devant lui la misère, il tirait sur son cigare, y aspirant chaque bouffée profondément, avec une volupté désespérée. Il avait, durant les années passées, vécu plongé dans son vice sans jamais douter que ses passions ne pussent être autre chose que le résultat de la corruption de son âme : il s'était cru mauvais depuis que le monstre qui vivait en lui, par un beau soir d'automne, s'était montré, lui faisant oublier sous ses cheveux blancs que lorsqu'il était blond, il avait été bon. Mais aujourd'hui, dans ce Bistrot du coin, jamais, sous les rayons des lanternes, ne s'était accoudé un homme plus indocile à son destin. Il osait se dire qu'il n'était pas foncièrement mauvais et s'il n'était pas maître de sa personne, c'était qu'une force incontrôlable lui dictait sa conduite et le poussait à se vautrer dans l'ordure. Cette force lui insufflait des passions abominables, des jouissances innommables qui ne pouvaient que le mener au tombeau.
Il eut soudain, sous ses yeux presque aveuglés par la fumée, la vision d'un coq majestueux et fier qui se débattait frénétiquement tandis qu'une main lui tranchait le cou avec un long rasoir : la gorge ouverte laissait échapper des flots de sang qu'éclaboussaient ses ailes qui battaient. Ses pattes étaient liées avec un vieux morceau de ficelle et chaque fois qu'il voulait se relever, il retombait sur sa gorge béante. Mais il continuait de battre des ailes.
De son côté, Ginette ressentait un trouble inconnu dont elle ne comprenait, ni le sens, ni la raison. Elle se sentait les mains chaudes et comme une vague et inhabituelle nécessité intestinale. Son corps était glacé et ses ovaires lui faisaient mal. Elle songea à rentrer chez-elle mais elle n'était pas suffisamment fatiguée pour supporter la solitude. À vrai dire, ce vieil homme l'intéressait et elle ne pouvait se résoudre à partir.
Elle profita d'une éclaircie dans la tabagie pour saluer l'inconnu avec la même coquetterie et la même affabilité qu'une autre, à sa place, eût réservée à un jeune homme. Le vieillard en parut touché : il ne semblait pas s'être attendu à rencontrer dans cet endroit où le destin l'avait conduit, une créature aussi déférente. Il se força à lui rendre son salut et souffla une grosse bouffée de fumée qui forma une atmosphère opaque et lénitive. Il n'avait pas manqué, malgré les pensées dévastatrices qui occupait son cerveau, de remarquer la beauté de la jeune prostituée. Immobile, il la regardait par en dessous, en se demandant si c'était les sous qui avaient, de cette femme, fait la fille.
Comme si cette pensée eût été captée télépathiquement par Ginette, celle-ci se leva, fit un pas jusqu'à sa table et lui tendit la main en disant : « Je m'appelle Ginette, et si vous avez besoin de quelque chose dans le quartier, ne vous gênez pas ».
Le vieillard s'était mis sur pieds, la mine renfrognée. Il inclina la tête, déclina son identité : « Monsieur Dupoix, retraité », puis fit mine de l'ignorer mais il se ravisa et l'invita à s'asseoir.
« Pardonnez-moi, mademoiselle, mais…
- Ginette ! Coupa cette dernière.
- Ginette, répéta-t-il, sagement, pourriez-vous m'indiquer où je pourrais trouver à me loger ? »
Elle fut surprise par cette question : elle ne s'attendait pas à ce qu'il fût sans-abris, pourtant, elle ne fut pas prise de court et répondit :
« Si ça ne vous dérange pas d'habiter où je travaille, il y a une chambre sur mon palier qui doit se vider demain : Nadine, la locataire, part à Alger travailler dans une maison. Vous vous rendez compte, ajouta-t-elle, sur un ton à la fois rêveur et effrayé, aller si loin pour entrer en maison !
- Elle verra du pays.
- Ah ! ça, vous pouvez le dire, il y a là-bas un grand désert et on raconte que les femmes y sont voilées de la tête aux pieds.
- C'est authentique.
- Vous y avez été ?
- Oui.
- Ça doit être mystérieux, ce pays-là !
- En effet.
- Alors ?
- Alors quoi ?
- Vous acceptez ?
- Quoi ?
- La chambre ? »
Il avait oublié la chambre. Il hésitait.
« Vous savez, d'abord, c'est pas sûr que vous puissiez l'avoir ! dit Ginette.
- Ah ! fit monsieur Dupoix, piqué, pourquoi donc ? Ne venez-vous pas de me dire que…
- Oui, mais l'immeuble appartient à Marinette, la patronne. Il faut lui demander la permission.
- Alors, répondit Dupoix, si vous voulez bien vous en occuper, j'accepte.
- Attendez-moi là. »
Monsieur Dupoix la suivit des yeux. Elle traversa la salle au milieu des habitués qui s'écartaient poliment pour lui faire de la place et elle alla se pencher au dessus du zinc pour parler à Marinette. L'expression de cette dernière n'indiquait rien qui pût permettre de deviner sa réponse. Dupoix dut donc attendre patiemment le retour de Ginette.
« Alors ? fit-il, lorsqu'elle fut revenue.
- Elle veut bien que vous l'occupiez tant qu'elle n'en aura pas besoin. Pour le prix, on en discutera plus tard.
- Oui, oui, bien sûr… pourvu que ça ne coûte pas trop cher. »
Pour la seconde fois Ginette fut surprise par le dénuement que lui laissait entrevoir l'inconnu.
« Ah ! dit-elle tristement, avez-vous donc si peu que vous ne pourriez pas vous payer une chambre dans un hôtel de passe ?
- Moins, encore.
- Moins encore ! fit-elle écho. Alors vous n'avez rien.
- Moins que rien.
- Vous êtes ruiné.
- J'ai tout perdu. »
Elle fixait sur lui un œil étonné et ses lèvres brûlaient de questions qui s'y consumèrent de n'avoir pu s'en échapper à temps.
« Vous n'avez pas d'enfants ? lui demanda-t-elle, naïvement.
- Même pas de parents.
- Bon ! Eh bien, on en discutera plus tard. En attendant, ce soir, vous dormirez chez-moi. »

Monsieur Dupoix suivit Ginette dans la rue des Déchargeurs où se trouvait l'immeuble dans lequel elle habitait. Il se maintenait à un pas derrière elle, comme le fait un chien. Les bonnes gens du quartier qui passaient sur le trottoir ne manquaient pas de jeter sur lui un regard curieux. Certains le fusillaient de leurs yeux hostiles, d'autres qui eussent désiré être à sa place, l'enviaient.
Durant ce parcours, Dupoix se reprochait d'avoir accepté l'invitation de Ginette sans s'être accordé au préalable un instant de réflexion et se demandait maintenant si la généreuse hospitalité de cette fille n'était pas un prétexte, ou ne cachait pas un dessein. Bien qu'il fût tenté de croire à la pureté de ses intentions et à son bon cœur, il ne pouvait s'empêcher de trouver tout cela un peu étrange. Bah ! se dit-il, que peut-elle me vouloir ? En supposant qu'elle veuille de l'argent, ce qui est peu probable, car je lui ai avoué l'état de mes finances, j'aurais la ressource de m'en aller.
La maison était située à environ trois cents mètres du Bistrot du Coin et ils y arrivèrent avant qu'il pût émettre en lui-même d'autres réserves sur la situation. Toujours derrière elle, il monta l'escalier de l'hôtel. Les marches, pavées de carreaux rouge et bordées de bois, étaient larges et propres. Un odeur d'essence et un relent de cassoulet toulousain remplissaient la cage.
Ginette, arrivée au deuxième étage, prit à gauche et marcha jusqu'au fond du couloir. Elle ouvrit la porte et invita le mystérieux monsieur Dupoix à entrer. Il hésita un instant dans l'embrasure avant de s'avancer dans la pièce carrée qui était meublée du lit, d'une vieille armoire et d'une petite table ronde en érable recouverte d'une couche de vernis. Il n'y avait que deux chaises placées étroitement contre le bord de la table. Dupoix en saisit une par le haut du dossier. Ginette referma la porte et les odeurs de cuisine disparurent. Il se sentit alors miraculeusement plongé dans une calme atmosphère, totalement isolée du monde extérieur, l'atmosphère lourde et humide, lui semblait-il, d'une lointaine planète inhabitée. L'air était empli du parfum de Guerlain et de celui, plus profond, de Ginette. Il n'osait rien dire. Il se sentait la tête vide. Ginette s'approcha de lui pour poser son sac à main sur la table. La robe de la jeune femme était ample et valsait au moindre mouvement. Il reçut sur son visage l'odeur des régions de la peau dont les lavages rapides n'étaient venus à bout et dont la transpiration en accélérait les effluves qu'elle rehaussait par ses relents musqués. Le cœur de Dupoix se mit à battre plus fort. Il songea qu'il pouvait, en tendant la main, toucher la petite, mais il n'osait pas.
« Vous avez l'air triste, fit Ginette.
- Pis encore ! dit-il, pour ne rien dire.
- Tu veux que j' te… ?
- Non ! ! cria-t-il, en se levant d'un bon. »
Elle esquissa un geste de dépit.
« Vous êtes singulier, reprit-elle, je vois bien que vous me désirez : alors pourquoi qu' vous voulez pas ? J' vous ferai pas payer.
- Pourquoi feriez-vous cela ?
- Cela ne m'usera pas. Et puis, si ça me fait plaisir, à moi, qu'est-ce que ça peut vous faire ? Vous n'avez qu'à en profiter. »
Ces coquetteries et cette bonne volonté, il les connaissait déjà. Il se disait : « Vous êtes toutes les mêmes ! Vous prétendez vendre le plaisir mais vous ne savez même pas ce que c'est ! Le plaisir c'est le vice ! Dans le domaine souterrain du mal, le péché s'en prend à la nature, et, transgressant ses lois, transforme en animal l'homme malgré sa foi. Je veux renoncer à tout cela ! Je ne céderai pas. » Et, tout haut, il lui répondit :
« Vous ne savez pas qui je suis, ni ce que je suis… »
Elle essaya de lui faire comprendre par une étreinte légère qu'elle ne comprenait rien à ce qu'il disait et que d'ailleurs, elle s'en fichait complètement.
« Allons, dit-elle, en sentant les muscles du vieillard se raidir sous ses doigts, vous le voulez ! »
Il comprit à son tour qu'elle avait raison. S'il ne fuyait pas immédiatement, c'en était fini de ses bonnes résolutions. Il se jeta de côté et se leva. Il fit quelques pas dans la chambre, perdu dans ce « mouchoir de poche » comme dans une immense forêt. Il se retrouva devant le lit qui se retrouvait partout. Il s'y laissa tomber, trop las pour s'enfuir. Il ne voulait plus se rendre coupable des actes excessifs et bizarres qui le damnaient. Anéanti, il s'entendit lui dire :
« Vous êtes charmante. Je vous en prie, renoncez à cela. Oh, je suis aussi sensible qu'un autre et c'est vrai que ma chair, par faiblesse, réagit de la sorte quand vos mains me caresse… Mais si vous saviez ce que je sens ! Aujourd'hui, avant notre rencontre au bistrot, j'ai eu peur ! J'ai couru et je me suis caché ! J'ai pleuré… Je pleure depuis vingt ans des larmes faites de sang, empestant l'excrément, l'urine et le remords. Aujourd'hui, justement, une femme, comme vous, après m'avoir reçu, quand mes sens ont parlé, se trouva si déçue, qu'elle se mit à crier « À la garde ! Au secours ! » et voilà donc pourquoi depuis des heures je cours. Je vous remercie de vos amabilités, mais, n'allons pas plus loin, car sans formalités, je préfère m'en aller. »
Ginette le regardait avec des yeux fumeux et incrédules tandis qu'il allait s'asseoir loin d'elle. Le visage de la fille avait pâli et il regrettait qu'elle voulût s'avilir de la sorte. Soudain, il nota sur sa figure une nouvelle expression qui fit naître en lui des sensations emmêlées et confuses ; il voyait dans ce visage quelque chose de déformé et de lascif ; ses lèvres se tordaient en s'étirant en arrière comme les babines d'une louve qui grogne à l'approche du mâle, laissant voir ses dents blanches. Il lut dans cette grimace involontaire, non pas de l'hostilité, mais une douleur dont il ne devina pas de suite la cause, mais qui lui rappela un spectre familier.
Ses raisonnements prirent un tour de conclusions inverses. C'était de sa faute en somme, encore de sa faute, toujours de sa faute ! S'il en était arrivé là c'était qu'il désirait en arriver là : personne ne l'avait obligé à suivre Ginette. Il était venu de son propre gré. Quelle stupidité de réfréner ainsi, par des retards de puceau, les élans de cette fille. Ses craintes diminuèrent. Il sourit pour la première fois. Après son anéantissement, il se sentit renaître.
Ginette qui l'avait suivi des yeux, revint près de lui et, sans prononcer un mot, posa sa tête sur ses genoux.

Lorsque monsieur Dupoix se réveilla, il écouta avec surprise la pluie qui tombait à verse sur le toit. Pendant une seconde il ne sut plus où il était ni, qui il était. Et, comme il sentit sa main soudée au ventre de Ginette, il fut inondé par un sentiment oublié depuis longtemps. Elle avait été à lui. Il ne sentait plus sa soif de venger les offenses qui lui avaient été infligées. Il pardonnait au monde entier cette rancune qu'il avait amassé de femme en femme. La possession de cette petite était un charme puissant qui l'avait guéri de la haine. L'accouplement de leurs vices avait été purificatoire et la mort qu'il lui avait infligée avec son rasoir, rédemptrice.
L'homme regarda la fille et ce fut avec une angoisse étouffante qu'il se mit à contempler sur le ventre de la prostitués, les restes de la débauche de la veille, mêlés au sang coagulé de sa blessure vermeille...




Posté le : 05/07/2014 17:36
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Re: défi du 5 juillet 2014
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Exem, il y a toute une ambiance qui se dégage de ton texte. Ce Monsieur Dupoix est si mystérieux qu'il pique notre curiosité. Une tension particulière se crée avec Ginette et un final qui fait froid dans le dos.

Merci pour ta participation Exem.

à bientôt

Couscous

Posté le : 05/07/2014 20:09
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Re: défi du 5 juillet 2014
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@COUSCOUS
BONNES VACANCES MERITEES,
BISES.

Posté le : 05/07/2014 23:13
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Re: défi du 5 juillet 2014
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C'est une bien belle histoire que celle de Gabriel, l'homme volant, à travers le regard des autres jusqu'au mercantilisme sur son don.
Bravo Couscous !

Posté le : 06/07/2014 11:00
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Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui bat d'une aile à dessiner
Qui bat d'une aile à rédiger
Par une aquarelle de Folon
Il vole à moi un vieux cahier
Qui dit les mots d'anciens poètes
Les couleurs d'une boîte à crayons
Il souffle des mots à l'estrade
Où il évente un émoi rose
A bord de ce cahier volant
Les animaux font des discours
Et les mystères vous font la cour
A bord de ce cahier volant
Un âne triste monte au ciel
Un enfant soldat dort la paix
Un enfant poète baille à l'ourse
A bord de ce cahier volant
Vénus éteint la douce brune
Lune et clocher vont bilboquer
L'eau le soleil sont des amants
Les cages aux oiseux sont ouvertes
Les statues font des farandoles
A bord de ce cahier volant
L'hiver soupire le temps passé
La porte est une enluminure
Les croisées des lanternes magiques
Le plafond une aurore polaire
A bord de ce cahier volant
L'enfance revient pousser le temps.
.

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